Le dernier été

« Je cherche la région cruciale de l’âme ou le Mal absolu s’oppose à la fraternité ». André Malraux cité par Jorge Semprun en exergue de son livre « L’écriture ou la vie », éditions Gallimard (1994)

Des traits qui pourraient s’apparenter à de l’écriture

Cy Twombly « Fulton Street Studio”, New-York (photographie,1954). Sourcing image: catalogue de l’exposition “Le temps retrouvé, Cy Twombly photographe & artistes associés », Collection Lambert (Avignon, été-automne 2011)

Cette guirlande ! presse-toi ! je meurs !
!tresse-la vite ! chante ! gémis ! chante !
Je sens l’ombre qui vient troubler ma gorge
Et c’est Janvier qui luit pour la millième fois.


Federico Garcia Lorca « Sonnets de l’amour obscur / Sonnet de la guirlande de roses » (1936)
Gallimard, coll. Poésie (1981). Bibliothèque Vert et Plume


Une lectrice du blog (plaisir d’utiliser ce mot = celle qui lit le texte en plus de regarder les images (je sais qu’elle en est une, fidèle de surcroît), avait, au printemps, fait référence, dans son commentaire, à Jorge Semprun dont elle avait cité cette belle phrase tirée du livre qui est à la base de ce nouvel article : L’écriture ou la vie.

CITATION. « L’écriture, si elle prétend être davantage qu’un jeu, ou un enjeu, n’est qu’un long, interminable travail d’ascèse, une façon de se déprendre de soi en prenant sur soi: en devenant soi-même parce qu’on aura reconnu, mis au monde l’autre qu’on est toujours ». Je préfère cette formulation : mettre au monde l’autre qu’on est toujours, plutôt que dire (on l’entend trop souvent) que l’écriture est une « autofiction ».

Dans la lumière du petit matin

Jorge Semprun « L’écriture ou la vie », éditions Gallimard (1994). Bibliothèque Vert et Plume

L’été de la guerre civile

Photographe inconnu « Combat de rue à Tolède à l’abri d’un tank » (juillet 1936). Sourcing image : magazine L’ILLUSTRATION daté 8 août 1936 (collection Vert et Plume)

De moi à toi, de je t’aime à tu m’aimes
un souffle d’astre et un frisson de plante,
une épaisseur d’anémones me font
gémir obscurément une année toute entière.


Federico Garcia Lorca « Sonnets de l’amour obscur / Sonnet de la guirlande de roses » (1936)
Gallimard, coll. Poésie (1981). Bibliothèque Vert et Plume


Quand, adolescent, je découvris dans un vieux numéro spécial de « L’Illustration » les images de la guerre civile espagnole, j’eus beaucoup de mal à contenir mon indignation. Je ne pouvais pas accepter que les Français n’aient pas volé au secours des soldats républicains et contré les attaques franquistes, appuyées par les bombardiers allemands et les avions de chasse italiens. Comment un gouvernement socialiste (celui de Léon Blum) avait pu s’accommoder d’un pareil drame qui se déroulait presque sous ses yeux ? A ce moment-là il eût été possible de battre les nazis. On n’attend jamais que son adversaire soit devenu trop puissant pour l’attaquer.

Au lycée, je lisais Malraux, Hemingway et Lorca. Les républicains étaient les premiers résistants mais aussi les premières victimes du fascisme.Eux au moins n’avaient pas baissé les armes. Ils étaient morts pour défendre leurs convictions ou avaient pris le chemin de l’exil. Ils incarnaient les héros de la tragédie classique, celle que nous avions apprise plus jeunes, dont nous avions ri parfois, et dont nous ne songerions plus jamais à nous moquer.

La suite de l’histoire devait servir de leçon aux Français.. Après l’incrédulité puis l’indifférence, viendraient la terreur et l’horreur enfin.

La honte pour mon pays, quoi !

Blum serait incarcéré en France puis déporté (en mars 1943) en Allemagne et retenu dans une maison forestière située à quelques centaines de mètres du camp de Buchenwald où Jorge Semprun était prisonnier.

Jorge Semprun « L’écriture ou la vie », éditions Gallimard (1994). Bibliothèque Vert et Plume

Les évènements nous avaient jetés dans l’exil

Photographe inconnu « Miliciens [républicains] tirant d’une fenêtre à Tolède » (juillet 1936). Sourcing image : magazine L’ILLUSTRATION daté 8 août 1936 (collection Vert et Plume)

Jouis du frais paysage de ma blesssure,
brise des joncs et de fins ruisselets,
et bois le miel de mon sang répandu.


Federico Garcia Lorca « Sonnets de l’amour obscur / Sonnet de la guirlande de roses » (1936)
Gallimard, coll. Poésie (1981). Bibliothèque Vert et Plume

Plus tard, j’appris à mesurer l’impact qu’avait eu sur les esprits des années 20 et 30 le rêve communiste d’exporter la révolution des soviets dans les pays d’Europe occidentale pour y substituer le soi-disant pouvoir des ouvriers à celui de la bourgeoisie. Faisant le lit des régimes réactionnaires.

Leur responsabilité dans l’avènement du nazisme était immense.

Une fois de plus la morale était trahie. Celle à laquelle on se référait dans le cours d’une conversation entre amis, à laquelle on ne pouvait s’empêcher d’adhérer, et dont on se rendait compte, en rentrant chez soi, dans l’air vif de la nuit, combien elle était piétinée à longueur de journée par ceux-là même qui la brandissait, comme on agite un mouchoir.

Jorge Semprun « L’écriture ou la vie », éditions Gallimard (1994). Bibliothèque Vert et Plume

Le mal absolu

Pablo Picasso « Guernica », 1er mai – 4 juin 1937. Huile sur toile, 349.3 x 776.6 cm. Sourcing image : carte du MOMA New-York, 1981 (collection Vert et Plume). Aujourd’hui la toile est à Madrid

Mais hâte-toi, pour que, dans une étreinte,
bouches brisées d’amour, âmes mordues,
le temps nous trouve ensemble déchirés.


Federico Garcia Lorca « Sonnets de l’amour obscur / Sonnet de la guirlande de roses » (1936)
Gallimard, coll. Poésie (1981). Bibliothèque Vert et Plume


Guernica, petite ville espagnole du pays basque, a été bombardée et incendiée un jour de marché, ses habitants mitraillés, dans la soirée du 26 avril 1937, par une escadrille allemande protégée par des avions de chasse italiens venus soutenir l’effort de guerre de Franco pour se débarrasser du  régime républicain.

Le nombre exact de tués n’est pas connu avec certitude, il oscille entre un et plusieurs milliers sur un population estimée alors à 6000 personnes.

Les méthodes dites de « la guerre totale » auxquelles l’armée allemande recourut frappa les esprits dans un contexte de tension grandissante en Europe entre dictatures guerrières et revanchardes d’un côté et démocraties vieillissantes et pacifistes de l’autre.

Difficile de ne pas faire le rapprochement avec les évènements qui secouent aujourd’hui la Syrie. Avec toutes les guerres civiles d’ailleurs, aussi atroces et inacceptables les unes que les autres. Aucune guerre civile ne peut être justifiée, sainte ou païenne. La recherche permanente du compromis, dans le respect des règles constitutionnelles,  doit inspirer tous les citoyens d’un même pays ou groupe de pays. Ceux qui ne le font pas s’excluent volontairement de la société des humains. Ce sont des inhumains.

Flash infos artistes, écrivains et contexte

Guerre d’Espagne.  Lire : http://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_d%27Espagne

Josep Maria Perez Molinos « L’arrivée de Heinrich Himmler sur le tarmac de l’aéroport El Prat de Llobregat » à Barcelone (23 octobre 1940). Sourcing image : catalogue de l’exposition « Le Noir et le Bleu, un rêve méditerranéen » au musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (Marseille, 2è semestre 2013). Bibliothèque Vert et Plume, 09/13

« Krematorium, ausmachen ! » [Crématorium, éteignez !]
Nous dormions, la voix de l’officier S.S. à la tour de contrôle nous réveillait, (…) elle résonnait dans nos rêves avant de nous réveiller. A Buchenwald, , lors des courtes nuits où nos corps et nos âmes s’acharnaient à reprendre vie, (…) ces deux mots nous ramenaient à la réalité de la mort. »

Jorge Semprun « L’écriture ou la vie ».


Federico Garcia Lorca. 1898-19 08 1936 (fusillé par les franquistes). Poète et dramaturge espafnol (Andalousie) dont l’œuvre majeure, les Sonnets de l’amour obscur, ne furent publiés que 50 ans après sa mort.

Quand éclata la guerre civile, Lorca quitta Madrid pour Grenade, bien qu’il sût la ville dirigée par des ultra-conservateurs. Il fut fusillé et son corps jeté dans une fosse commune. Ses œuvres furent interdites en Espagne jusqu’en 1953, année de la publication d’une version très expurgée.

Lire : http://fr.wikipedia.org/wiki/Federico_Garc%C3%ADa_Lorca
et surtout : http://bibliobs.nouvelobs.com/essais/20110531.OBS4245/la-vie-sexuelle-de-garcia-l.html

Ernest Hemingway. 1899-1961. Journaliste et romancier américain, grand chasseur devant l’Eternel. Son livre « Pour qui sonne le glas », dont l’action se situe en Espagne, a été publié en 1940.

L’Illustration. 1843-1944. Magazine hebdomadaire français. Irremplaçable pour ses photos. Mais l’idée qu’il pût exister d’autres classes sociales que l’aristocratie et la haute bourgeoisie ne devait pas souvent traverser l’esprit de ses journalistes.

André Malraux. 1901-1975. Aventurier, écrivain, homme d’action engagé dans la guerre et la résistance, homme politique, visionnaire de l’art, ministre de la culture du général de Gaulle. Son roman « L’Espoir », dont l’action se passe dans le camp républicain durant la guerre civile espagnole, fut publié en décembre1937 chez Gallimard.

Pablo Picasso. 1881-1973. Son tableau “Guernica”, répondant à une commande du gouvernement républicain et peint à Paris entre le 1er mai et le 4 juin 1937, est le plus connu internationalement.

Lire : http://www.pablopicasso.org/guernica.jsp

Jorge Semprun. 1923-2011. Ecrivain franco-espagnol. Sa famille était, comme il le raconte, en vacances à Bilbao quand la guerre civile éclata. Ils se réfugièrent alors en France puis aux Pays-Bas avant de revenir à Paris où Jorge termina ses études. Résistant, il fut arrêté par la Gestapo et déporté à Buchenwald en 1943.

Cy Twombly. 1928-2011. Peintre et photographe d’origine américaine, ayant passé l’essentiel de sa vie à Rome où il est mort.


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