La pensée autoritaire

Par François Valménié
PORTRAIT. Lire : Le théâtre de la vie
INTRODUCTION
Pour tous les partisans d’une idée ou d’un système – dans l’ordre de l’économie, de la politique, du social, de l’écologie, de l’éducation  ou de la religion, pour ne reprendre que les thèmes d’actualité – , la tentation est grande de vouloir imposer son point de vue par la force, la violence, la vocifération ou la colère – en bref l’intolérance -, plutôt que de chercher à instaurer un dialogue, quitte à se remettre en cause et finalement accepter des compromis comme l’exige l’esprit de tolérance et de concorde qui sont avec la liberté d’expression les bases premières de la démocratie.

C’est comme ça et pas autrement

La discorde et l’intolérance préparent l’avènement de la pensée autoritaire qui réussira à s’impose à tous en utilisant des méthodes coercitives plus ou moins violentes selon la résistance qu’elle rencontrera.

Maurizio Cattelan « Ave Maria », 2007. Sourcing image : « Is there life before death ? », catalogue de l’exposition consacrée à l’artiste par la Menil Collection à Houston (Texas), fév.-août 2010. Bibliothèque Vert et Plume

Maurizio Cattelan « Ave Maria », 2007. Sourcing image : « Is there life before death ? », catalogue de l’exposition consacrée à l’artiste par la Menil Collection à Houston (Texas), fév.-août 2010. Bibliothèque Vert et Plume

« Ce n’est pas une occupation que nous subissons, mais bien une nazification. Y résisterons-nous ?  (…) Là-bas dans le Midi, personne n’a l’air de se rendre compte de ce qui se passe ici. »
Claire Girard, Correspondance depuis Paris où elle passe une grande partie de l’été 1940 (19 ans à l’époque). In « Français en résistance » par Guillaume Piketty, éditions Robert Laffont (2009)

Ainsi que le suggère le titre de l’exposition Cattelan à Houston (image ci-dessus) – l’artiste cherchant avec ses créations empreintes d’humour noir et grinçant à susciter une réaction de la part des spectateurs -, avons-nous une chance de vivre librement avant la mort nous emporte ?  Comment, en effet, résister aux tenants de la pensée autoritaire : leaders politiques, religieux, médiatiques, syndicaux, étudiants, militaires, idéologues de tout poil, qui se mettent en tête de diriger leurs semblables ? Question subsidiaire : comment les moutons que nous sommes peuvent-ils se retenir d’emboîter le pas des petits dictateurs en herbe qui nous abordent dans la rue, à la télé, à la radio, sur notre téléphone ou sur internet ?
Écoutez plutôt : « Moi j’ai trouvé Machin excellent hier soir !  – Oh, moi j’ai préféré Truc.  – Vraiment il était mignon avec son piercing ! – Oh, comme il est jeune ! – Il maîtrise les médias comme un professionnel  ! – Quel verbe ! – Quel charisme ! – Oh, la jolie moustache ! – Mais comment fait-il  pour répondre à toutes les questions des journalistes sans se démonter ? »

D’abord il faut une idée simple

Paul Mpagi Sepuya & Item idem , 2009. Hommage à « General Idea » - Nazi milk -, 1979. Sourcing image : blog de Slava Mogutin

Paul Mpagi Sepuya & Item idem , 2009. Hommage à « General Idea » - Nazi milk -, 1979. Sourcing image : blog de Slava Mogutin

« Le lait est bon pour la santé. »

Les idées simples fourmillent. En établissant des correspondances entre les époques à la manière de Maurizio Cattelan, en voici quelques exemples : en avançant l’âge de la retraite, on libérera des emplois pour les jeunes. – Il faut renvoyer les étrangers pour réduire le chômage des Français. – Pour supprimer la pauvreté, il faut taxer les riches. – Nous on ne demande rien, on veut juste conserver les avantages acquis. – Pourquoi travailler puisqu’il n’y a pas de boulot ? – Les patrons sont dégueulasses. – Faites l’amour, pas la guerre. – Les juifs sont votre malheur. –
L’idée simple doit être susurrée (l’air de rien)  à l’oreille des gens qui vont ensuite l’amplifier, en la colportant. Car l’auteur d’une idée simple se garde bien de la signer, de sorte qu’elle peut être endossée par tout le monde. Dans un temps de plus en plus court, elle va se transformer en vérité scientifique au nom de laquelle on sera prêt à se battre « jusqu’au bout ».

Écarter ensuite ceux qui ne sont pas d’accord

En général, seule une minorité est d’accord. Mais les autres n’osent pas protester, le plus souvent parce qu’ils ont peur des conséquences. Les rares personnes qui expriment leur désaccord sont faciles à  repérer. Il faut tout de suite leur clouer le bec. Plusieurs méthodes : le vote à mains levées,  le mépris et les insultes avant la mise en quarantaine, la ratonnade puis le passage à tabac. Vient alors l’arrestation et le camp d’éducation, aussi appelé camp d’entraînement. De la sorte, les brebis galeuses sont soustraites du troupeau, et tout risque de rébellion est étouffé dans l’œuf.

à rédiger
Camp d’éducation, Allemagne (juillet 1933). Sourcing image : « Les Allemands, la traversée du [20è] siècle » de Michael Stürmer, éditions Endeavour Group U.K. (1999). Bibliothèque Vert et Plume

Traduction de la légende écrite au-dessous de cette image de couverture d’un magazine allemand à grand tirage, l’année de la prise du pouvoir par Hitler : « L’appel dans un camp d’éducation ». Ligne au-dessous : « La discipline garantit le travail productif pour la communauté. »

Félix Nussbaum, « Camp d’internement français de St-Cyprien » (Pyrénées orientales) - 18 juin 1942. Sourcing image : carte postale vendue par le Musée du Judaïsme à Paris à l’occasion de l’exposition consacré à cet artiste allemand (1904-1944) assassiné à Auschwitz. (Collection Vert et Plume, nov. 2010)

Félix Nussbaum, « Camp d’internement français de St-Cyprien » (Pyrénées orientales) - peinture à l'huile, juin 1942. Sourcing image : carte postale vendue par le Musée du Judaïsme à Paris à l’occasion de l’exposition consacrée à cet artiste allemand (1904-1944) assassiné à Auschwitz. (Collection Vert et Plume, nov. 2010)

Dès le 17 juillet 1940, le gouvernement de Philippe Pétain a fait révoquer tous les fonctionnaires nés de père étranger. Le 22, les naturalisations intervenues depuis 1927 ont été révisées.

Fixer de nouvelles règles

« La rentrée des classes », Vichy (2 septembre 1940). Sourcing image : « Le Monde », Histoire(s) de l’été 1940 (juill. 2010). Archives Vert et Plume

« La rentrée des classes », Vichy (2 septembre 1940). Sourcing image : « Le Monde », Histoire(s) de l’été 1940 (juill. 2010). Archives Vert et Plume

« Avant de se jouer sur un champ de bataille, les destinées d’un peuple s’élaborent sur les bancs de la classe et de l’amphithéâtre. L’instituteur, le professeur, l’officier participent à la même tâche. »
Philippe Pétain (La Revue des deux mondes, 1934)

La déclaration faite par Philippe Pétain lors de son arrivée au pouvoir le 16 juin 1940, est lue aux élèves au moment de la rentrée des classes  : « Je fais à la France le don de ma personne pour atténuer son malheur… » Intéressant de remarquer comment les tenants de la pensée autoritaire justifient leur mainmise sur les esprits par le souci qu’ils ont (ou la mission que Dieu leur a confié) d’épargner à leur pays un malheur encore plus grand que celui où il est déjà plongé. Pour ce faire ils vont réparer les erreurs voire les fautes de leurs prédécesseurs qui sont à l’origine de la crise ou de la catastrophe. Et chacun de s’exclamer à propos de l’inconséquence des anciens dirigeants. Rapidement le nouveau chef intervient : « Je vais vous dire ce qu’il convient de faire et vous allez suivre mes conseils. »
Parmi les malheurs qui peuvent frapper un pays et seront gommés en obéissant à une idée simple, il y a naturellement le chômage, l’arrivée massive de travailleurs étrangers, la concurrence des pays émergents, l’incurie du gouvernement en place ou du précédent (c’est selon), le réchauffement climatique et la montée du niveau d’eau des océans, la menace d’un déluge ou du diable, il revient, la pénurie de carburant, la diminution des avantages sociaux, celle de la couverture des dépenses de santé, l’avenir bouché pour les jeunes qui n’ont plus envie de travailler, la menace que fait peser sur les ours blancs l’exploitation des richesses de l’océan Arctique, etc.
Les malheurs sont en constante augmentation. Il suffit d’éclairer son poste de télévision ou de radio pour en découvrir chaque jour de nouveaux, faisant ainsi la part belle aux grandes gueules, aux sauveurs, aux meneurs, aux chefs, aux guides qui nous conduiront vers la sortie de cet enfer qu’est devenue la vie sur terre.

Eric Gaba "Carte de démembrement de la France sous l'Occupation allemande" (1940-1944). Sourcing image : France Map Lambert 93 / Internet

Eric Gaba "Carte de démembrement de la France sous l'Occupation allemande" (1940-1944). Sourcing image : France Map Lambert 93 / Internet

« Cette première année d’Occupation si difficile à supporter – quand on s’est toujours considéré comme les autres et que brusquement on devient différent… »
Denyse Weiller (souvenirs de cette époque où elle avait 19 ans. Devenue professeur de philosophie, décédée en 2001)

Les enfants, écoutez-moi bien ! Cette année est particulière. S’il y en a parmi vous qui se souviennent de ce qu’ils ont appris l’an dernier, il doivent se mettre dans la tête que la France n’est plus un hexagone mais une peau de chagrin, que les Allemands ne sont plus de sales Boches mais sont devenus nos amis, que l’on appelle plus les juifs des Français mais des Israélites, que la Révolution française est retirée du programme, le ministre l »a décidé, autant de dates en moins à retenir, même chose pour Napoléon qui a créé l’Université que nous allons « foutre par terre », ce n’est pas moi qui le dit c’est Paul Claudel, ainsi que la guerre de 14 qui n’a jamais eu lieu, vous m’entendez ? Jamais ! Vous le direz à vos parents. Allez, rompez ! – Mais M’sieur, c’est pas encore l’heure de la récré. – Et ben si, justement, ça aussi a changé. Allez, dehors ! – Wouais, allez les gars ! – En silence !

Benjamin Rabier "Gédéon en Afrique", librairie Garnier Frères (1925). Bibliothèque Vert et Plume

Benjamin Rabier "Gédéon en Afrique", librairie Garnier Frères (1925). Bibliothèque Vert et Plume

« Allemands et Italiens, même s’ils suivent Hitler et Mussolini, ont le droit de vivre. S’il faut donner des colonies pour sauver la paix (allusion à l’Italie qui réclamait la Tunisie), nous les donnerons ! »
Motion proposée par la section du parti socialiste du département de la Seine, lors du congrès de Montrouge, 1939.

La liste Bernhard, fin août 1940. 143 livres hostiles aux Allemands ou contraires à leur idéologie doivent être retirés de la vente. 700 000 ouvrages sont confisqués. Sourcing image : "Le Monde", juillet 2010. Archives Vert et Plume

La liste Bernhard, fin août 1940. 143 livres hostiles aux Allemands ou contraires à leur idéologie doivent être retirés de la vente. 700 000 ouvrages sont confisqués. Sourcing image : "Le Monde", juillet 2010. Archives Vert et Plume

Le règlement de l’Éducation Nationale interdit désormais de citer les auteurs juifs dans les classes.

Et s’appuyer sur la jeunesse

Cadets Marcel Déat (1894-1955), France, vers 1941. Parti du Rassemblement National Populaire. Sourcing image : dossiers du « Monde Magazine » / détail, archives Vert et Plume

Cadets Marcel Déat (1894-1955), France, vers 1941. Parti du Rassemblement National Populaire. Sourcing image : dossiers du « Monde Magazine » / détail, archives Vert et Plume

« L’esprit traitera donc les esprits par le dressage et l’assouplissement des puissances inférieures qui les pénètrent et les réduisent : la peur, la faim, les mythes, l’éloquence, les rythmes et images – et parfois, l’appareil du raisonnement. Tous ces moyens fondés sur l’exploitation de la sensibilité… »
Paul Valéry « Regards sur le monde actuel », 1931.

Jeunesse hitlérienne, Hildburghausen (Thuringe – Allemagne), 1er mai 1937. Sourcing image : "Les Allemands, la traversée du [20è] siècle" de Michael Stürmer, éditions Endeavour Group U.K. (1999). Bibliothèque Vert et Plume

Dans une note adressée à Berlin, Otto Abetz, futur ambassadeur du Reich à Paris, recommande de préparer l’opinion publique française afin de mettre le pays sous la protection permanente de l’Allemagne et que naisse entre les deux peuples le sentiment d’une communauté de destin.
Histoire(s) de l’été 1940, « Le Monde » (juillet 2010)

LE MOT DE LA FIN. Il passe dans certaines idées simples, véhiculées par la pensée autoritaire, des relents de société injuste ou corrompue, de travailleurs salariés soumis aux lois égoïstes du marché, de prétendu mépris de la personne humaine, de financiers rois auxquels l’économie serait assujettie, pour exprimer aussi abruptement qu’il est possible l’état d’âme d’une partie importante de la population, particulièrement la jeunesse : démoralisation à peine voilée née de la remise en cause de la suprématie européenne sur le reste du monde, de la délocalisation de ses industries, de l’inadaptation de l’enseignement aux besoins réels de l’économie et de la montée du chômage, abandon à la joie spontanée et quelque part immature de la contestation de principe et du désordre institutionnel, voire de la guérilla urbaine, aspiration sous-jacente à une nouvelle organisation de la société dans laquelle une attention plus grande serait accordée au rôle moteur de la jeunesse et des salariés.

Jeunes garçons occupés aux travaux des champs, Allemagne (1941-1944, date exacte non précisée). Sourcing image : "Les Allemands, la traversée du [20è] siècle" de Michael Stürmer, éditions Endeavour Group U.K. (1999). Bibliothèque Vert et Plume

« Mais toute politique tend à traiter les hommes comme des choses – puisqu’il s’agit toujours de disposer d’eux conformément à des idées suffisamment abstraites pour qu’elles puissent (…) être traduites en actions, ce qui exige une extrême simplification de formules et (…) s’appliquer à une diversité indéterminée d’individus inconnus. »
Paul Valéry « Regards sur le monde actuel », 1931.

On court alors le risque, selon un processus historique bien rôdé, de voir alors les adeptes des idées simples se regrouper derrière un chef capable d’endosser leur immense lassitude et satisfaire leur violent désir de revanche.

A propos de cet article

SOURCES D’INFORMATION ET D’INSPIRATION.
Journal « Le Monde », Histoire(s) de l’été 1940 (juillet 2010)
Lectures : « Regards sur le monde actuel, Paul Valéry (1931). – La rançon du colonialisme, Sophie Leclercq (Les Presses du Rél, 2010)

Informations sur les artistes

Maurizio Cattelan. Artiste italien (né à Padoue en 1960) largement reconnu dans le monde occidental. « Aujourd’hui, nous voyons l’art à travers les photos et les reproductions ».
General Idea.
1969-1994. Nom du  collectif réunissant 3 artistes canadiens : Michael Tims (architecture, écriture, édition), Ron Gabe (Beaux-Arts) et Slobodan Sala (architecture, théâtre, cinéma). Rétrospective en 2006 à Berlin, en 2011 à Paris.  Surtout connus pour leur détournement du magazine LIFE en FILE et le fameux « Nazi Milk » (image originale ci-dessous)  auquel Paul Mpagi Sepuya et Item Idem ont rendu hommage.

General Idea "Nazi Milk", 1979. Sourcing image : magazine "artpress", fév.2011 (collection Vert et Plume)

Félix Nussbaum. Né en 1904 à Osnabrück  (nord de l’Allemagne) dans une famille de commerçants. Formé au temps de la « Nouvelle objectivité », il s’apparente dans ses œuvres de jeunesse à Chirico puis, avec la montée du nazisme et la chasse aux juifs dont il devient lui aussi la cible, à Otto Dix (ironie et réalisme) et surtout Max Beckman (rigueur du trait et profondeur tragique du style). Ses peintures sont très émouvantes dans la mesure où elles relatent avec lucidité la marche inéluctable de l’artiste vers la mort programmée. Mal connu en France, Nussbaum est a pourtant été le témoin au quotidien (non seulement dans son pays mais aussi en France puis en Belgique où il pensait avoir trouvé refuge) de la tragique destruction de la pensée européenne par les Nazis et leurs partisans.
Paul Mpagi Sepuya. Né en Californie en 1982. Vit et travaille à Brooklyn / N.Y. Photographie et image. Publication 2010 :  “The accidental egyptian and occidental arrangements” en collaboration avec Timothy Hull.
Benjamin Rabier. (1864-1939) Dessinateur animalier, créateur de bandes dessinées pour les enfants (personnage de Gédéon, avec 16 albums) et illustrateur. Il a aussi réalisé des films d’animation avec le concours d’Emile Cohl.

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