De l’autre côté du miroir

Mise à jour : 16 mai 2012

FLASH-BACK. L’hôtel où Marion et moi étions descendus portait un nom qui ne lui allait pas. Il aurait dû s’appeler Hôtel du Centre ou du Port, Hôtel du Commerce ou encore Constantine Hôtel ou Hôtel du Plateau (en songeant à Dakar), de la Marine (en pensant cette fois à Djibouti). C’était plus fort que moi. Cette ville de Sète, où nous allions passer notre seconde nuit, me rappelait sans cesse les anciennes villes de notre empire colonial. Avec ses maisons de commerce alignées en bordure des quais où elles paraissaient attendre des bateaux qui ne viendraient plus.

J.-G. Goulinat « Sète, le canal au pont Viria », 1932. Sourcing image : magazine L’ILLUSTRATION daté 11 mai 1929 (collection Vert et Plume)

Cette impression que la ville faisait sur moi m’incitait à la mélancolie. Ếtait-ce l’âge, les difficultés économiques que nous traversions, les changements dans nos modes de vie qui faisaient que je ne me reconnaissais plus dans mon propre pays, ou tout cela à la fois qui avait sur moi une influence maléfique. A moins que cette ville ne ressemble véritablement à un fantôme du passé…

Il arrivait à Sète

Avant de venir ici, j’avais lu un article datant de 1929 dans le quel l’auteur écrivait : « J’arrivais à Sète ainsi qu’on débarque à Venise, par le train. » Pourquoi fallait-il que les étrangers débarquant dans une ville parcourue de canaux songent aussitôt à Venise ?

Comme les visiteurs de la cité des Doges, l’auteur de l’article se demandait ensuite si Sète n’était pas une ville morte. Le Parisien dit souvent cela de la province, comme si les habitants étaient vraiment morts, parce qu’ils aiment demeurer dans leurs jolies maisons où ils peuvent faire l’amour sans que le voisin frappe contre la cloison au lieu de courir dans les rues à la façon des personnages du cinéma muet dont les images étaient saccadées défilaient trop vite.

J.-G. Goulinat « Sète, sur la corniche du mont St.-Clair près du cimetière marin », peinture (vers 1929). Peinture. Sourcing image : « L’Illustration », 11 mai 1929 (collection Vert et Plume)

Le cimetière marin

Paul Valéry et Georges Brassens sont les deux morts les plus célèbres de la ville. Ils ne reposent pas dans le même cimetière. Contrairement à ce que le second espérait en chantant, celui du premier est beaucoup plus marin que le sien. Il est perché au sommet de la ville haute d’où la vue sur la mer est très belle au lieu d’être à l’écart dans un faubourg traversé par des voies rapides.

Rendre visite à un mort est démodé bien que certains continuent de se presser par exemple sur la tombe de Jim Morrison au Père Lachaise ou celle d’Arthur Rimbaud à Charleville-Mézières. Mais j’ai l’impression qu’ils sont pour la plupart américains, pas français. Les Français, qui célébraient beaucoup le souvenir des morts jusqu’en 1940, en ont perdu le goût.

Le caveau de Paul Valéry au cimetière de Sète (mont St.-Clair, sept.2011). Photo Vert et Plume

Il y avait un autre couple qui s’éloignait de la tombe de Paul Valéry tandis que nous nous en approchions. Un autre venait quand nous partions. Il y a peu d’hommes de lettres auxquels j’ai envie de rendre visite dans un cimetière. De mes années lycée, j’ai conservé une de l’admiration et du respect pour l’homme que fut Paul Valéry dans son temps.

La respiration de l’art

Musée Paul Valéry, hall d’accueil - intérieur / extérieur (sept.2011). Photo Vert et Plume

Plus haut encore que le cimetière se trouve le musée qui semble un bijou, pour des gens qui habitent comme nous dans une ville qui prétend en avoir plusieurs quand elle n’en a aucun. Nous y avons déjeuné en sortant de l’exposition Juan Gris, un artiste qui pour le coup n’a pas passé assez de temps sur terre.

D’une santé fragile, Juan Gris mourut en 1927 à Paris, âgé seulement de 40 ans. Il avait réussi à passer de la peinture traditionnelle apprise à Madrid où il était né dans une famille bourgeoise, au cubisme dont il fut l’un des meilleurs représentants avec son compatriote Pablo Picasso.

Juan Gris « Personnage assis », 1920 – « Verre et Journal », 1916 – « La vue sur la baie », 1921 (de gauche à droite). Sourcing images : cartes du musée national d’art moderne, Centre Pompidou, vendues à Sète (collection Vert et Plume)

Après quoi, je songeais à ce cher monsieur Ramette que nous avions vu la veille au Centre Régional d’Art Contemporain qui n’était pas très éloigné de notre hôtel. Et je m’interrogeais à propos de ce miroir dans lequel il avait ménagé deux orifices assez larges pour y introduire un bras et une jambe, et faire croire qu’il allait réussir à le traverser à la manière d’un magicien.

De l’autre côté, il n’y avait apparemment rien. C’était juste drôle. Et quand Marion m’avait demandé ce qu’il avait voulu dire, je lui avais répondu qu’il avait mis en scène la faillite de l’art conceptuel qui prétendait dire beaucoup mais ne laissait subsister que peu de traces dans notre esprit. En étant méchant de la sorte j’espérais provoquer une réaction qui n’était pas venue. En réalité j’étais comme Marion, je n’avais pas très bien compris et ça m’énervait.

Lire : http://www.the-plumebook-cafe.com/bonjour-monsieur-ramette/

Retour dans la ville basse. Nous nous étions assis à la terrasse d’un café à l’heure où les habitants commencent à sortir de leurs jolies maisons. Après quoi nous étions passés à l’hôtel pour enfiler des vêtements chauds car nous avions l’intention de dîner dehors.

Sète, Marion sur le quai de Bosc (sept.2011). Photo Vert et Plume

Peut-on construire sans détruire au préalable ?

Nous avions retrouvé le comptoir de la réception abandonné, les volées de marches de l’escalier, la moquette fraise, le jaune clair des murs, les couloirs interminables qui faisaient des coudes à angle droit, la porte de la chambre que l’on ouvrait avec une vieille clé, la chambre immense, le lit bas dont la tête était encadrée par une boiserie fixée au mur, la fenêtre haute qui ouvrait sur la cour et que nous avions laissée ouverte, la télévision qu’il fallait regarder de loin en levant la tête, la salle de bains borgne éclairée par un néon, le rideau de douche en plastique et la cuvette de w-c à qui je trouvais des airs de Burroughs au Mexique.

Sète, quai Aspirant Herber, sept.2011 (photo Vert et Plume)

Déjà nous ne nous demandions plus si la ville était morte ou non. Il y a des jours où je voudrais que l’on détruise tous les vestiges du passé pour reconstruire de nouveaux bâtiments en se servant des anciennes pierres comme le faisaient autrefois les hommes qui s’installaient dans une ville après qu’elle eût été mise à sac et incendiée. Ce n’était pas tant l’ancienneté des bâtiments qui me dérangeaient dans ces moments de révolte que le culte qu’on leur vouait.

Je connaissais mon attirance pour les villes laissées à l’abandon, les façades délabrées envahies par la végétation, les escaliers effondrés, les trottoirs ensevelis. J’aime les villes du Far-West avec leurs maisons en bois menacées par les vents de sable et la foudre dont les éclairs déchirent en zigzaguant l’obscurité du ciel.

A Rome j’avais aimé apprendre que les églises avaient été bâties sur les ruines de temples romains dont on avait recyclé les pierres. Je me rendais compte que l’idée de la mort ne me faisait pas peur.

L’essence du temps

Philippe Ramette, l’artiste sur son piédestal (titre exact indisponible), sculpture (2011). Sourcing image : photo Vert et Plume, sept.2011

Fallait-il laisser une trace de son passage sur terre ? Jusqu’au milieu du 20è siècle, il était d’usage d’ériger des statues le plus souvent équestres en mémoire des généraux qui avaient remporté des batailles. Plus modestement, des bustes installés dans des jardins célébraient la figure d’un savant ou d’un homme de lettres.

Sans doute était-ce par dérision que Ramette avait perché son personnage à la hauteur où se tiennent d’ordinaire les généraux. Mais aussi les dictateurs, jusqu’au jour où le peuple révolté leur passe une corde autour du cou pour les renverser. Est-ce pour ne pas subir un pareil sort que les hommes modernes ne demandent plus aux artistes de glorifier leur mémoire et préfèrent vendre leur image aux médias aussi longtemps qu’ils sont en hausse dans les sondages….

Je songeais enfin que l’artiste avait pu, avec sa statue et son miroir, nous dire que le monde auquel nous avions cru avait disparu. Que le moment était venu d’en construire un autre. Aller voir ailleurs. Traverser le miroir de nos illusions. De l’autre côté, nous trouverions ce que nous y aurions déposé depuis le jour où nous avons commencé à réfléchir à notre avenir.

Flash infos artistes é& lieux

Centre régional d’art contemporain de Sète.
Adresse : http://crac.languedocroussillon.fr/

CRAC de Sète « Façade 26 quai Aspirant Herber », photo Vert et Plume (sept.2011)

J.-G. Goulinat. Lire sur le blog : Bonjour, monsieur Ramette

Juan Gris. 1887-1927. Peintre cubiste d’origine espagnol. Aller sur la page du musée Paul Valéry :

http://www.museepaulvalery-sete.fr/juan_gris_rimes_de_la_forme_et_de_la_couleur.php

Philippe Ramette. Lire sur le blog : Bonjour, monsieur Ramette

Paul Valéry. Lire sur le blog : Cet endroit me plaît

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