Au pays des Ogres

Repères

Définition de l’ogre :  Géant des contes de fées, à l’aspect effrayant, se nourrissant de chair humaine. L’ogre et le Petit Poucet – Par métaphor. Manger comme un ogre. « Elle se jeta dessus comme une ogresse » (Flaubert) – « L’ogre de Corse », surnom donné par les Royalistes à Napoléon dont les guerres « dévoraient » la jeunesse française.

Arthur Szyk, « Géopolitique », 1941. Artiste polonais (1894-1951). Installé à Paris de 1921 à 1931 et à New-York à partir de 1941. Ses caricatures parurent dans la revue Collier’s. Son album « The New Order » publié en 1941 a été réédité par Futuropolis en 1979 sous le titre « Le Nouvel Ordre »

Arthur Szyk, « Géopolitique », 1941. Artiste polonais (1894-1951). Installé à Paris de 1921 à 1931 et à New-York à partir de 1941. Ses caricatures parurent dans la revue Collier’s. Son album « The New Order » publié en 1941 a été réédité par Futuropolis en 1979 sous le titre «Le Nouvel Ordre»

D’aucuns prétendent que les ogres n’existent que dans les contes. La vérité est toute autre. Les premiers ogres sont apparus il y a très longtemps, dès que les hommes se sont retrouvés en nombre suffisant et se sont organisés pour vivre ensemble. Les ogres ont rapidement essaimé sur tous les continents et dans tous les pays. Au départ chefs politiques et chefs religieux, les ogres ont investi ensuite la sphère économique. Il est quasi impossible d’en dresser une liste exhaustive.

Le dessin de Szyk en représente 7 autour d’une table de conférence. Ce sont les principaux dirigeants politiques de l’époque. Si vous ne réussissez par à mettre un nom sur chacun d’eux, c’est la preuve que vous devez apprendre où réapprendre « La Grande Histoire des Ogres », en vente dans toutes les librairies et les rayons livres des supermarché. Le livre d’Arthur Szyk est plus difficile à trouver.
Faut-il avoir peur des ogres ? La réponse est oui.

Source d’inspiration : la visite de l’exposition « Artistes d’Abomey »,  qui s’est tenue fin 2009 /début 2010 à Paris au musée du Quai Branly.
Abomey était la capitale du royaume du Danhomé qui s’est développé dans le centre et le sud du Bénin actuel entre le début du 17è et la fin du 19è siècle marquée par l’arrivée des Français et la conquête coloniale.
L’activité artistique du royaume était soutenue par les rois qui encouragèrent le développement d’un art de cour dont le dessein était d’illustrer leur puissance à l’intention de leur peuple, de leurs voisins rivaux et des visiteurs étrangers avec lesquels ils commerçaient. Le roi s’attachait les services de familles d’artistes (comme la plupart du temps en Afrique l’artiste n’est pas seul). Chaque famille était spécialisée dans un type de medium (tapisserie, cuivre, autre métal, bois, etc). Il y avait :

  • les tenturiers
  • les tisserands
  • le cordonnier du roi pour le cuir et les peaux de bête
  • les sculpteurs sur bois
  • les forgerons

Comme en Europe au Moyen-Age, le roi et les princes avaient un bestiaire réservé : ainsi l’image du buffle portant un pagne désignait-elle le roi Tegbessou que ses demi-frères avaient essayé d’écarter du trône en dissimulant des feuilles urticantes dans son vêtement royal.

L’échelle des relations sociales

Anonyme. Siège de la capacité à règner. Avec les emblèmes du roi Glèlè (1858-1889). Influence portugaise ou brésilienne

Anonyme. Siège de la capacité à règner. Avec les emblèmes du roi Glèlè (1858-1889). Influence portugaise ou brésilienne

Du haut en bas de l’échelle sociale :

  1. le roi et les dieux
  2. puis la noblesse princière
  3. les dignitaires de charges publiques
  4. les grands chefs de l’armée
  5. les dignitaires de charges commerciales ou religieuses (les artistes de cour en font partie)
  6. au-dessous les esclaves : après leur capture, ils sont soumis au travail dans les domaines du roi et des dignitaires, ils sont vendus aux négriers européens ou réservés pour les sacrifices humains.

L’artiste au service du pouvoir

Sossa Dede : Bochio (mi-homme, mi-lion) du roi Glèlè. Style Fon (entre 1858 et 1889). Bois dur, pigment, cuir – Musée du quai Branly, saisie après la prise d’Abomey en nov. 1892

Sossa Dede : Bochio (mi-homme, mi-lion) du roi Glèlè. Style Fon (entre 1858 et 1889). Bois dur, pigment, cuir – Musée du quai Branly, saisie après la prise d’Abomey en nov. 1892

Le palais avait été incendié sur ordre du roi Béhanzin qui fut déporté ensuite vers la Martinique puis en Algérie où il mourut en 1906.

"Béhanzin, roi du Dahomey". Le Journal Illustré (23 octovre 1892). Source; catalogue de l'exposition "Jungles à Paris - Le Douanier Rousseau, 2006

"Béhanzin, roi du Dahomey". Le Journal Illustré (23 octovre 1892). Source; catalogue de l'exposition "Jungles à Paris - Le Douanier Rousseau, 2006

Le bochio se dressait en devanture du palais pour en écarter les dangers. Bochio signifie le cadavre ou l’enveloppe du bo, c’est-à-dire du charme magique.
La statue est habitée d’une force mystique.

Sossa Dede, Bobhio du roi Glèlè (entre 1858 et 1889). Vue de face

Sossa Dede, Bobhio du roi Glèlè (entre 1858 et 1889). Vue de face

L’artiste de cour réalisait et décorait les instruments du pouvoir :

  • Sièges et trônes
  • Récades et cannes
  • Parures en or des rois et des dignitaires (le premier ministre).

Il fabriquait aussi les instruments de musique, les éléments de décoration des palais (plaques en bronze pour décorer les murs par ex.), les calebasses excisées de motifs symboliques servant de message pour courtiser une jeune fille, les tissus appliqués. L’artiste était naturellement impliqué dans la vie quotidienne, son travail était connu de tous. Sossa Dede, le producteur de bochio était à la fois sculpteur et grand prince.

L’art pour dénoncer les abus de pouvoir

Zephania Tshuma « Rude man sitting on her », 1992. L’artiste est né en 1932. Il est mort du sida à la fin des années 90. C’était un autodidacte. A l’origine charpentier, maçon et agriculteur, son talent de sculpteur sur bois fut reconnu et primé en 1983.

Zephania Tshuma « Rude man sitting on her », 1992. L’artiste est né en 1932. Il est mort du sida à la fin des années 90. C’était un autodidacte. A l’origine charpentier, maçon et agriculteur, son talent de sculpteur sur bois fut reconnu et primé en 1983.

En regardant les trônes et les autres instruments du pouvoir créés par les artistes d’Abomey, j’étais frappé par la hiérarchisation de la société qu’ils traduisaient, et la brutalité des rapports sociaux. Il est dit que la traite des esclaves avait instauré un climat d’insécurité dans le pays. L’insécurité et la violence persistent partout en Afrique pour d’autres causes dont la principale me paraît être l’absence quasi-générale d’un Etat de droit. C’est la raison du plus fort qui l’emporte à peu près partout. La force appartient d’abord aux militaires qui sont les plus dangereux, puis aux riches (commerçants et hommes politiques corrompus ou simplement compromis). Ces groupes sont entourés d’une pléiade de courtisans et d’obligés qui sont à leur service mais exercent aussi sur les plus démunis (habitants des quartiers populaires et des bidonvilles, les plus nombreux) une parcelle du pouvoir qu’ils détiennent par délégation.
La société africaine est composée d’une superposition de strates d’individus dont chacune écrase celle qui est au-dessous avec si peu de scrupules que des révoltes se produisent à intervalles réguliers avec leur cortège de pillages et de massacres. Révoltes de palais, de caserne, de rue. L’édifice est instable par nature. Il menace de s’écrouler à tout moment.

Zephania Tshuma « Spreading Aids », 1992

Zephania Tshuma « Spreading Aids », 1992

Zephania Tshuma a réussi à traduire la violence contenue dans les rapports entre les personnes. Originaire de la région de Bulawayo dans l’ouest du Zimbabwe. Une région opposée au pouvoir central de Harare la capitale où règne encore le président Robert Mugabe.
Les sculptures en bois de Zephania Tshuma dénoncent l’appétit féroce des détenteurs du pouvoir (bouches énormes aux dents acérées) en même temps que le machisme de l’homme africain qui considère la femme comme un objet sexuel. Une autre manifestation de cette violence latente.

Comment ne pas être frappé par la similitude d’expression entre les sculptures en bois des artistes d’Abomey au 19è siècle et celles de Zephania Tshuma un siècle plus tard et à des milliers de kilomètres de distance, à l’est du continent ? Comme s’il avait fallu cent ans pour que la violence contenue soit enfin proclamée sans détour et dénoncée. Combien d’années encore pour qu’elle soit punie ?

Portrait de Zephania Tshuma affiché sur le site de la collection d’art africain contemporain de Jean Pigozzi, homme d’affaires italien devenu collectionneur après sa rencontre avec André Magnin qui venait de monter au Centre Pompidou l’exposition « Les Magiciens de la Terre » (1989) qui fait date dans l’histoire de l’art africain contemporain

Portrait de Zephania Tshuma affiché sur le site de la collection d’art africain contemporain de Jean Pigozzi, homme d’affaires italien devenu collectionneur après sa rencontre avec André Magnin qui venait de monter au Centre Pompidou l’exposition « Les Magiciens de la Terre » (1989) qui fait date dans l’histoire de l’art africain contemporain

Le site de CAACART-The Pigozzi Collection présente une série de sculptures de l’artiste :
http://www.caacart.com/new/index.php

Le Petit Poucet

Barthélémy Toguo, Stupid African President, 2005-2008 (Le Monde, nov.2009)

Barthélémy Toguo, Stupid African President, 2005-2008 (Le Monde, nov.2009)

Repères biographiques (ext. catalogue Africa Remix,2005 et Journal du Cameroun 2009) : artiste camerounais né en 1967. Vit et travaille entre l’Europe, N.Y. et l’ouest du Cameroun où il a fait bâtir sa maison-centre d’art. A été élève des Beaux-Arts à Abidjan puis Grenoble et Düsseldorf. Utilise tous types de medium (bois, photographie, aquarelles, vidéo, installations…) pour mettre en scène ses idées, indignations, raz-le-bol et colères.
On aime le caractère pour le moins provocateur, voire subversif des photographies de Barthélémy Toguo exposées aux dernières Rencontres de Bamako (automne 2009). Toguo se met en scène dans la peau d’un Stupid African President.

A quoi joue un Roi-Ogre–Président ?

  • Il fait des discours devant une carte (pour parler d’unité et de coopération régionale)
  • Il se baigne dans un baril de pétrole (on pense aux  révoltes des populations du delta au Nigeria et de Cabinda en Angola. Elles voient passer les tankers mais jamais d’ investissements collectifs en retour)
  • Il se promène avec une tronçonneuse sur la tête (photo ci-dessus. Allusion au Congo Brazza et Kinshasa, au Gabon qui vendent désormais leur part de forêt tropicale aux Chinois et aux Japonais (néo-colonialisme innocenté par avance puisqu’aux yeux du monde les coupables sont les Européens)

Au pays des Ogres, Barthélémy Toguo est le Petit Poucet qui laisse des cailloux blancs sur son passage et pourra aider ses frères à retrouver leur chemin quand on entendra enfin chanter la liberté.

Approfondir le thème du conte du Petit Poucet ?
(aussi adapté à la situation actuelle de l’Afrique qu’il l’était à celle de la France entre la fin du 17è et le début du 18è siècle) : fantasme de manger ou d’être mangé, thème de la faim insatiable et celui inverse de l’appétit maîtrisé.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Petit_Poucet

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