Vue d’avion

Le passé colonial de l’Afrique

Impossible d’évacuer l’histoire. Bien que l’Afrique d’aujourd’hui se soit façonné un visage qui n’a plus grand chose à voir avec la période coloniale, c’est bien aux colons qu’elle doit d’avoir accédé au concept de pays à défaut de nations et d’être passée d’une économie rurale à une économie urbaine.

Première page du Petit Journal, 26 novembre 1892, montrant l'entrée des Français dans la ville d'Abomey au nord de Cotonou, la capitale côtière du Bénin moderne (ex-Dahomey)

Première page du Petit Journal, 26 novembre 1892, montrant l’entrée des Français dans la ville d’Abomey au nord de Cotonou, la capitale du Bénin moderne (ex-Dahomey)

Un Français qui pose le pied dans un pays comme le Bénin ne pourra pas s’empêcher de se sentir un peu chez lui tandis qu’il sera un étranger dans le Nigéria anglophone voisin. De la même manière un jeune Béninois débarquant en France y trouvera de nombreux points de repère.  Outre le partage de la langue, il existe une proximité de pensée et de manière de vivre entre la France et les pays de l’Afrique francophone qui devrait nous rapprocher les uns des autres au lieu de nous comporter comme si nous étions devenus des étrangers.

Extraits du journal de Guillaume Ducamp

Années 1990

Plan sommaire de la ville de Cotonou (Bénin)

Plan sommaire de la ville de Cotonou (Bénin)

1. Une immense place circulaire au centre de laquelle trône sur un tumulus une espèce rare de pénis étoilé. De là une large avenue de terre battue conduit jusqu’au littoral. La ville est bâtie entre la mer et le lac Nokoué. Elle est coupée en deux par la lagune. Il y a des petites îles habitées par des pêcheurs. L’eau et le ciel font bon ménage avec la terre recouverte d’une épaisse végétation rase et touffue où, je le sais même si je ne le vois pas encore, abondent les détritus.
Quand je regarde par le hublot, les petits nuages que j’aperçois me servent de repère pour mesurer l’altitude à laquelle se trouve l’avion. Nous approchons de la piste.
L’appareil s’est immobilisé devant l’aérogare.

Littoral du Bénin à la hauteur de Cotonou

Littoral du Bénin à la hauteur de Cotonou

2. Après une journée de forte chaleur, l’horizon est souvent fermé par un gigantesque rideau de nuages orageux.
3. Le soir plus encore que la journée, le bord de mer et la plage, si elle n’a pas été emportée par les eaux tumultueuses, appartiennent aux déshérités qui vivent dans des cabanes brinquebalantes, les gens honnêtes s’enferment dans leur maison, les Blancs se réfugient à l’hôtel où ils s’observent du coin de l’œil comme des animaux domestiques qui ont perdu leur maître. Au dehors, la nuit enveloppe la ville dans son manteau sombre et poussiéreux,  les gardiens somnolent devant les portails, des policiers font leur ronde dans la quête de CFA, un grand dadais pisse longuement sur le sable.

4. J’ai emporté « Le Rôdeur » de Pierre Herbart que je lis avant de m’endormir.

5. Le matin il fait très froid dans la chambre à cause de la climatisation que j’ai réglée trop bas.
Je me décide enfin à me lever et entrouvre la fenêtre pour laisser entrer l’air chaud et humide du dehors qui se colle aussitôt contre moi et littéralement m’habille. Je pourrais sortir de ma chambre sans autre vêtement que cette pellicule d’air sur moi. Je comprends aisément que les habitants de cette région du monde vivaient nus avant que les missionnaires européens ne les obligent à troquer l’air pour du vent. J’entends au dehors les employés de l’hôtel qui ratissent le jardin et balaient les allées. C’est incroyable que l’idée du paradis sur terre puisse à ce moment-là se former dans mon esprit. Je voudrais être un homme libre parmi des femmes et des hommes noirs libres.

6. Après quelques jours passés à Cotonou, Lagos et Lomé, je reprends l’avion pour Dakar.

A travers le hublot

A travers le hublot

7. Au soir d’une belle journée, le bleu ciel et le rose soleil se partagent la ligne d’horizon. La terre abandonnée, couleur de sable et de rocaille. C’est au tour de la mer de jouer avec la lune.
L’avion effectue un demi-tour et se positionne dans l’alignement de la piste. On entend le train d’atterrissage sortir à grand bruit du fuselage.

8. Aéroport de Yoff.
Les cieux se confondent avec la terre africaine et la transforment en un formidable hymne à la création du monde.
Peindre la tombée délicate de la nuit, couleurs si pâles, si douces.

9. C’est toujours avec émotion que je foule le sol de Dakar. Je sais aussi qu’au-delà du bâtiment vieillot de l’aérogare commence le Sénégal.
Je suis subjugué par la nuit africaine, je la reçois comme un sacrement. Il me semble que je me confonds avec toutes les choses qui m’environnent et je me sens léger, heureux, je voudrais que cela dure toujours.

10. Billy me téléphone. Seuls mes amis célibataires me téléphonent. Les autres sont trop absorbés par la vie de famille. Billy a rencontré quelqu’un dont il pense être tombé amoureux.
« Le premier jour, me raconte-t-il, il s’est contenté de jouir de ma surprise et de mon trouble… Sa main qui s’était posée sur mon cou s’est retirée. Il a frappé mon épaule d’une manière qu’il voulait virile. »
Je demande : « A quoi ressemble-t-il ? »
Il n’a pas voulu me répondre.

Gustave Roud, autoportrait vers 1940. « Terre d’ombres » (Editions Slatkine, Genève – 2002)

Gustave Roud, autoportrait vers 1940. « Terre d’ombres » (Editions Slatkine, Genève – 2002)

11. Dans ma chambre avant de m’endormir je lis les écrits de Gustave Roud. Un poète suisse, originaire du canton de Vaud, que la plupart des Français méconnaissent.

12. Étrange. Une femme est assise en face de moi au petit-déjeuner. Je ne peux m’empêcher de l’observer. Entre ses sombres lèvres ourlées d’une épaisseur peu commune pointe brusquement une longue langue rose qui attrape à la commissure des lèvres une miette de pain sauvage et l’engloutit dans la bouche où je voudrais plonger les doigts. Quelle sensation éprouverais-je en embrassant ces lèvres ?

13. « Une goutte de sueur prise au crin de ma lèvre. » (Gustave Roud)
Je suis assis au bord de la mer assagie en lisant le poète. A côté de moi un verre de jus d’oranges pressées que je risque de renverser si je ne le bois pas tout de suite.

14. Il ne cherchait pas à ressembler aux garçons de son âge qui se retournent sur une fille qu’ils viennent de croiser dans la rue et lui attribuent une note de beauté ou la condamnent à l’inverse à figurer pour toujours dans le lot des moches.

15. Je pense à Charlotte qui passait une main attendrie dans mes cheveux. J’invente qu’elle avait continué son geste jusqu’à ce que j’aie basculé dans le sommeil.

16. Je recopie des phrases extraites de « Feuillets », « Petit traité de la marche en plaine » et « Petit voyage » de Gustave Roud.
J’aime emporter en voyage des livres en décalage complet avec ce que je viens faire ici. Je m’aperçois vite qu’ils sont en harmonie presque parfaite avec l’Afrique.

Gustave Roud. Image d’une campagne perdue. Vers 1950. « Terre d’ombres » (Editions Slatkine, Genève – 2002)

Gustave Roud. Image d’une campagne perdue. Vers 1950. « Terre d’ombres » (Éditions Slatkine, Genève – 2002)

17. ROUD / EXTRAITS. « Je vais comme vers une mort affreuse de ce qui me faisait vivre, et sans même tressaillir à cette pensée. »
« Toutes les étoiles sont prises dans les branches. »  // « Il faut l’oreille rompue par la phrase intérieure (…) pour connaître le chant aérien dans les feuillages, sa déchirante liberté. »
« Je suis devenu si inhumain qu’il me faudrait tout apprendre : les actions des hommes tirent leur vraisemblance d’un ‘fonds commun’ auquel chacun se réfère inconsciemment pour accomplir les siennes ou juger celles d’autrui. Quelles terres redécouvrir en moi où réacclimater les sentiments depuis longtemps disparus ? »
« Les brins de sureau dans lesquels on taille des sifflets. »
« Le craquement irréparable des sapins qui cèdent. »

18. Le plaisir d’étreindre un corps. Une pensée fugitive.

19. Billy avait sympathisé avec un jeune photographe dont le magasin était toujours désert. Le soir après la fermeture il allait chez lui  pour faire développer ses pellicules en noir et blanc et tirer les photos sur des papiers grand format.
Elles devaient illustrer un texte qu’il avait écrit à propos de la pudeur et de la nudité.

Emile Durieu. Modèles posant pour Eugène Delacroix, 1854. Exposition « L’art du nu au 19è, le photographe et son modèle ». BNF, nov. 1997

Emile Durieu. Modèles posant pour Eugène Delacroix, 1854. Exposition « L’art du nu au 19è, le photographe et son modèle ». BNF, nov. 1997

20. Jean, un ancien camarade de collège retrouvé à la fac servait de modèle à Billy. Il avait eu du mal à convaincre Jean de poser in the nude. Il avait commencé à le photographier sans sa chemise, les garçons aiment montrer leurs pectoraux. Surtout Jean qui était très sportif. Après, l’air de rien, Billy lui avait demandé s’il pouvait retirer son pantalon.

21. A la boutique de l’hôtel Savana, j’achète Le Monde qui arrive à Dakar avec un jour de retard. Dans le supplément Livres il est fait mention des Lettres de la Marquise de M*** au comte de R*** de Crébillon fils, et du Joli temps de la Régence par Jean-Noël Vuarnet.

François Boucher (1703-1770) « Odalisque », 1743-1745 (Musée du Louvre)

François Boucher (1703-1770) « Odalisque », 1743-1745 (Musée du Louvre)

« Madame*** a beaucoup rôti le balai.
« Elle se fait monter par tout Paris »

« Rondiner / Saccader / Piquer / Ramoner / Vervignoler / Enfiler / Carillonner / Bourrer.

Le Régent est mort en décembre 1723 après avoir profité de la vie.

Erró « La concubine de Lénine » d’après L’Odalisque de François Boucher (1977). L’artiste a souvent joué de la juxtaposition de figures érotiques et de l’imagerie produite par la propagande communiste des années 50-60. Le rouge de l’idéologie marxiste-léniniste est aussi la couleur de la pudeur, du désir, de la fessée, de l’excitation qu’elle procure et de l’orgasme.

Erró « La concubine de Lénine » d’après L’Odalisque de François Boucher (1977). L’artiste a souvent joué de la juxtaposition de figures érotiques et de l’imagerie produite par la propagande communiste des années 50-60. Le rouge de l’idéologie marxiste-léniniste est aussi la couleur de la pudeur, du désir, de la fessée, de l’excitation qu’elle procure et de l’orgasme.

22. « Il embrassait bien », a remarqué  Billy.
« Comment le sais-tu ? »
Il n’a rien dit.

23. Quand Billy eût 14 ans, sa taille se modifia en quelques mois. Ses culottes courtes étaient devenues si étroites qu’elles serraient ses cuisses quand il s’asseyait et lui faisaient mal. Pour être plus à l’aise il devait les remonter jusqu’à l’aine en soulevant une fesse puis l’autre. Il avait des fourmis dans les jambes quand il se levait.

24. La matinée est splendide. Je décide d’aller me baigner avant de travailler. Mon premier rendez-vous est  à onze heures. J’ai le temps de profiter du soleil. Il y a une plage de sable minuscule en contrebas de l’hôtel. Elle est déserte le matin.
Je prends dans ma valise mon maillot Speedo avec le long cordon à la taille. Sentir la caresse du soleil et le grain du sable.
Erotique.

25. P** avait laisse sa barbe pousser sur ses joues et son menton, tout autour de la bouche, comme s’il avait voulu compenser la perte complète de ses cheveux. Quand je le regardais à la dérobée j’avais l’impression que sa tête était montée à l’envers sur le cou.

26. Il vieillissait, il n’avait plus que des souvenirs.
Il y avait de moins en moins de sujets dont je pouvais m’entretenir sans risque avec lui.

Jean-Paul Goude. « Consuela », crayon and pastel, N.Y. 1973

Jean-Paul Goude. « Consuela », crayon and pastel, N.Y. 1973

27. Une grande barque installée au milieu de la salle à manger fait office de buffet. Des statuettes en bois se dressent entre les plats qui font penser à des offrandes. Arrive la délicieuse Josepha. B** se lève, elle l’embrasse. Elle le serre.
Josepha est camerounaise.
« Tu traverseras en sortant ? » demande-t-elle.
«  Cette nuit, c’est moi qui t’attendrai », répond B**.

28. La chaleur et l’humidité ont métamorphosé son sexe ratatiné d’Européen. B**  sort sur le balcon. S’assied pour écouter le bruit de la mer, et le souffle du vent dans les feuillages. Des voix et des rires parviennent du bar qui est au bord de la piscine.

29. Il y a des pêcheurs sur la plage. Des hommes torse nu hissent leur pirogue sur le sable. L’un d’eux a conservé sur lui une chemise déboutonnée sans manches. Son corps de guerrier triomphant se gonfle sous l’effort.

Jean-Paul Goude, « Blue-black in black on brown », peinture sur photo (N.Y. 1981). Ext. « So Far so Goude », Ed. Thaùes&Hudson(2005)

Jean-Paul Goude, « Blue-black in black on brown », peinture sur photo (N.Y. 1981). Ext. « So Far so Goude », Ed. Thaùes&Hudson(2005)

30. « Josepha, c’est toi ? »
Elle plonge ses doigts dans un bol qu’elle a rempli d’un liquide sombre obtenu avec du charbon de bois et le jus d’un fruit du gommier. Elle étale le liquide sur ses cuisses et ses hanches, dessinant  des motifs  d’un noir intense que B** se souvient avoir remarqués dans un livre traitant de la& puissance du sacré dans l’Afrique ancienne.
L’odeur de Josepha lui monte à la tête.

31. Saddam Hussein se prépare à envahir le Koweit.

32. Avec d’autres jeunes gens torse nu comme lui, John attend son tour dans la boutique d’un tatoueur. Sur les murs sont punaisés les clichés défraîchis des motifs que des clients plus anciens se sont fait tatouer sur les bras, le ventre ou les pectoraux.

33. Les lumières de la chambre sont éteintes. B** et Josepha se sont allongés côte à côte. Leurs mains se sont à peine effleurées. Ils commencent à parler, à voix basse.  Leur échange de confidences se prolonge jusqu’à une heure avancée de la nuit.
Sombres rideaux grenat de la fenêtre.

34. Charlotte et moi décidâmes de couper à travers les prairies en fleurs. Nous étions tous les deux en short et sentions les herbes hautes frapper nos jambes.
La pente était si raide que nous perdîmes l’équilibre et tombâmes en éclatant de rire.

35. Un de mes clients qui n’est jamais allé à l’école fait très souvent des erreurs en parlant français avec moi. Au lieu de dire « c’est le jour et la nuit », il dit « c’est le ciel et la terre ». Au lieu de francophile, il dit « Je suis très francophone, moi. »

Photo prise en Afrique de l'ouest par le journaliste français Albert Londres en 1928

Photo prise en Afrique de l’ouest par le journaliste français Albert Londres en 1928.

Albert Londres était envoyé en Afrique comme reporter par le journal « Le Petit Parisien ». Son livre « Terre d’ébène » suscita une émotion d’autant plus grande en France que peu de temps après sa parution éclatèrent au Congo des révoltes violentes contre l’administration coloniale française et le travail obligatoire auquel étaient contraints ceux qu’on appelait sur les chantiers « les tout-nus » = les Africains de la campagne à cette époque. Albert Londres fut donné en exemple par la gauche et qualifié de traître par la droite, une division profonde de l’opinion publique en France qui perdura jusqu’à la fin de la guerre d’Algérie et a marqué l’histoire de notre pays au fer rouge d’une plaie qui n’est toujours pas cicatrisée (image extraite du livre de Didier Folléas, écrit à partir de photos d’Albert Londres retrouvées par hasard dans un souk de Casablanca et authentifiées par la B.N.F. («Putain d’Afrique! », éditions Arléa, 1998). Source: bibliothèque Vert et Plume.

36. A propos de pudeur et de nudité, Billy se demandait pourquoi l’image d’un jeune noir nu dont on voyait le sexe ne choquait personne tandis que le même spectacle de la nudité chez un Européen était un sujet de controverse. Était-ce parce que l’un représentait l’état sauvage tandis que le second était civilisé ? La vue d’un noir civilisé qui montrerait son corps nu susciterait-elle la même réaction que celle d’un corps blanc dénudé ?
Il fit plusieurs photos de lui dans les mêmes positions que Jean et juxtaposa les deux corps sur un même tirage. Quand il les montra à ses amis blancs, ils lui dirent que sa nudité paraissait naturelle.
« Pourquoi dites-vous ça ? »
Ils ne réussirent pas à l’expliquer.

à écrire

G. Marconi, modèle masculin assis, annoté par Paul Richer, vers 1870. Ce dernier était un médecin qui mit ses observations scientifiques au service de préoccupations d’ordre esthétique. Il photographiait le modèle nu puis établissait une fiche comportant une foison de mesures. L’ensemble des fiches fournissait un relevé statistique des mesures et des proportions d’un grand nombre de sujets regroupés par sexe, âge et taille. La collecte de ses données devait permettre de définit un canon esthétique fondé sur des données scientifiques. (Image ext. du catalogue de l’exposition « L’art du nu au 19è, le photographe et son modèle ». BNF, nov. 1997)

37. Le corps de Jean était couvert de poils noirs sauf ses fesses qui étaient blanches. Au fond il n’était pas mécontent de servir de modèle même si ce n’était pas devant l’appareil d’un grand photographe. Il prenait des poses inspirées des personnages masculins de Rodin ou de peintures classiques dont il avait conservé le souvenir.

38. Je passe beaucoup de temps avec les livres. Je ne sais pas d’où me vient cette passion. Parfois j’ai le sentiment que la vie est toute entière contenue dans les livres.

39. « Pour donner plus d’ampleur à ma démonstration, je me suis avancée au milieu de la pièce. On a rarement l’occasion de s’expliquer avec son prochain. En général il faut se battre pour obtenir la parole. Et c’est tellement important à mes yeux. »
Ecrire pour se faire entendre.
(ext. de :  Smilla et l’amour de la neige de Peter Hoeg)

40. E.M. Foster a écrit un guide et une histoire d’Alexandrie dans lequel je relève cette phrase qui n’a l’air de rien : « Une vile devient un univers lorsqu’on aime un seul de ses habitants. »

Jean-Philippe Stassen, carte de l’Afrique en 1890, illustrations pour l’édition Gallimard6Futuropolis (2006) du « Cœur des Ténèbres » de Joseph Conrad (1899)

Jean-Philippe Stassen, carte de l’Afrique en 1890, illustrations pour l’édition Gallimard-Futuropolis (2006) du « Cœur des Ténèbres » de Joseph Conrad (1899)

41. Toutes les bibliothèques sont rangées selon un ordre bien défini. Au départ je m’étais contenté pour la mienne de l’ordre alphabétique. Quand j’eus dépassé le millier de livres, je décidai de les ranger selon le même ordre mais à l’intérieur de plusieurs périodes correspondant à l’histoire telle qu’elle est enseignée à l’école : Préhistoire, Antiquité, Moyen-âge, 16è, 17è, 18è, 19è et pour finir le 20è siècle et +. Certains auteurs à cheval sur deux périodes n’étaient pas commodes à ranger, il fallait prendre une décision arbitraire et s’y tenir. Des amis ou mon fils quand il fut adulte contestaient mon classement, disant que j’aurais dû les ranger par genre comme les Anglo-saxons : policier, sexe, aventures, théâtre, poésie, etc. C’est une idée qui ne me plaît pas vraiment. Elle aboutit par exemple à séparer les romans écrits par des hétéro de ceux qui l’ont été par des gays. Dans une librairie à Londres il y a la gay & lesbian litterature et l’autre. Je me vois mal mettre Rimbaud, Verlaine, Gide, Cocteau, Genêt, Duvert, Guibert, Koltès, sur une étagère à part.

42. Finalement j’ai préféré conserver mon classement historique et réduire le nombre de périodes : Antiquité, Monarchie, 1820-1920, 1920-1950, 1950 à aujourd’hui, cette dernière période étant celle de mon existence réelle, le reste est un vécu imaginaire, ce qui n’est pas mal non plus.
En y réfléchissant encore je réalise que j’ai lu tout ce qui était ancien de l’enfance à l’adolescence, ce qui était moderne quand j’étais étudiant et les textes contemporains à l’âge adulte comme un antidote au conformisme de la vie professionnelle. Mes sujets de lecture favoris, en dehors de l’art et de l’Afrique qui occupent une place démesurée, sont : les voyages, l’aventure, l’érotisme et la poésie.

43.  Je n’ai jamais admis que les étrangers blancs d’une manière générale soient à ce point ignorants de la culture et de l’art africain qu’ils ne parlent à son propos que d’artisanat, disant même qu’on ne peut parler de « civilisation africaine » sous prétexte qu’il n’existe pas en Afrique de ruines d’anciennes cités ou constructions comme en Europe, en Amérique centrale ou en Chine. Cette vision absurde du monde a poussé des intellectuels africains et afro-américains à revendiquer la négritude pour les Pharaons afin d’obtenir la reconnaissance de l’Occident au lieu de proclamer haut et fort leurs différences, autrement dit leur véritable identité culturelle.

Légende à écrire

Art textile Mende (Sierra Leone) : à gauche, coton brodé avec des fils teints à l’indigo. Tissu composé de 11 bandes cousues. A droite, 13 bandes cousues (Musée d’histoire de Berne, Suisse – tissus présentés par la Fondation Dapper en 1995 à Pais, exposition « Au fil de la Parole »). Chez les Mende, comme chez beaucoup d’autres peuples, les textiles occupent une place irremplaçable dans la vie sociale et culturelle.

44. L’artiste puise une part importante de son inspiration dans les œuvres de ceux qui l’ont précédé.

45. Lors d’un autre voyage j’avais commencé par Dakar, ensuite Ouagadougou, Abidjan, Douala et retour sur Genève. Au total 17 heures et 10 minutes de vol. 12 jours .

François Craenhals : « Zone Interdite ». une aventure de Teddy qui se passe dans l’ancienne A.E.F. Une dizaine d’albums du même héros furent publiés entre 1955 et 1964 après leur parution dans le journal de Tintin.

François Craenhals : « Zone Interdite ». une aventure de Pom et Teddy qui se passe dans l’ancienne A.E.F. Une dizaine d’albums du même héros furent publiés entre 1955 et 1964 après leur parution dans le journal de Tintin.

46. Je raconte à B** : « Quand j’ai commencé à visiter l’Afrique, je partais pour un mois, il n’y avait pas de fax, pas de téléphone portable, souvent pas de téléphone du tout. La ligne était coupée la plupart du temps. Je communiquais avec le bureau par télex. Sur les vols intérieurs, je prenais l’avion en short et chemise à manches courtes, j’étais bronzé du 1er janvier au 31 décembre, je voyageais le jour, la nuit, il n’y avait pas de danger sauf à Lagos et Bangui qui ont toujours été des paradis pour les voleurs. Dans ma tête, je n’étais pas un colon ni un explorateur. Plutôt comme les héros de bandes dessinées de mon enfance. Embarqué dans l’aventure à des milliers de kilomètres de ma vie bien rangée d’Européen. Mes émotions étaient intenses. Elles cicatrisaient mes blessures. J’aimais les hommes, les femmes et les enfants autour de moi comme si je voyais pour la première fois des êtres vivants après une longue période de réclusion. Je visitais les quartiers avec les yeux écarquillés, écoutant la manière de parler des gens, observant leurs gestes, faisant des milliers de photos avec mon cerveau. Pour des raisons propres à l’Afrique, je n’ai jamais d’appareil photo. Je demande à des professionnels de les faire pour moi. »

47. Dans la poche, j’ai un crayon et une feuille de papier pliée en quatre. J’écris les noms des choses, des plantes, des arbres, des groupes de population, des quartiers pour ne pas les oublier.

Curt von Morgen, « A travers le Cameroun » (1989 à 1991). Recherches linguistiques et apprentissage des langues locales.

Curt von Morgen, « A travers le Cameroun » (1989 à 1991). Recherches linguistiques et apprentissage des langues locales.

2 commentaires

  1. Ema1

    Bonjour,
    Je suis en train de faire un carnet de voyage sur le Bénin et suis à la recherche
    de carte concernant Cotonou et Porto-Novo. Ce document est destiné à un groupe de jeunes français faisant un stage de 3 mois au Bénin grâce à l’association Jeunes à travers le monde de Rennes (France).
    La carte de la capitale présente sur votre blog est particulièrement intéressante ainsi j’aimerai savoir si vous m’autorisez à la placer sur ce document.

    Cordialement

    PS: Le peu que j’ai parcouru de votre blog est vraiment intéressant, il mérite que je m’y attarde un peu plus.

  2. Plumebook Café

    Bonsoir, je viens de lire votre message. Je vus en remercie. Je vous confirme que vous pouvez copier le plan dont il est question pour servir exclusivement aux besoins de l’Association « Jeunes à travers le monde ».
    Soyez à tout moment le bienvenu sur The Plumebook Café, le blog qui prend la vie du côté de l’art !
    Cordialement.

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