Voyage sur Mars

Marvin paya son paquet de cigarettes et, jetant un coup d’œil distrait sur les étagères débordantes de magazines, préféra ne pas s’attarder dans la boutique de presse-tabac-loto. Il dut se faufiler entre des écoliers qui faisaient la queue pour acheter des confiseries. Au moment où les portes automatiques s’écartèrent devant lui, ses rétines enregistrèrent l’image d’une affiche reproduisant la couverture du magazine ESPACE. Le prix des vols à destination de la planète Mars avait chuté !

Il alla boire un café dans le bar d’en face, et rentra chez lui à pied. Il repensait à l’affiche, se disant que ce serait l’occasion de sortir de cette ville.

A la recherche du bonheur

Marvin porte un pull à manches courtes Louis Vuitton et un bermuda Paul Smith. Sourcing image : CRASH magazine, printemps 2008 (collection Vert et Plume)

Marvin était étudiant en économie et informatique. Il n’éprouvait pas de difficultés pour franchir le barrage des contrôles et des examens. Ses relations avec les profs étaient bonnes. Mais ses rapports avec les autres élèves demeuraient superficiels. Marvin passait pour un solitaire. En vérité, son esprit était occupé par les filles. Il y pensait d’autant plus souvent qu’il était encore puceau à vingt ans. Et redoutait que cela finisse par se lire sur son visage.

Arrivé chez lui, il se mit en caleçon et s’installa sur le balcon pour fumer une cigarette. Ebloui par le soleil, il ferma les yeux. Aussitôt l’image d’une fille l’assaillit. Etendue sur son lit, les bras écartés, les seins se soulevant au rythme de sa respiration. Elle aussi avait les yeux fermés, mais pas à cause du soleil. Elle dormait. C’était pour cela que Marvin pouvait la contempler sans craindre de paraître idiot.

« Comme elle est belle ! » se disait-il. Il tira une profonde bouffée de sa cigarette, et souffla lentement sans cesser de regarder la fille à travers le nuage de fumée. Du moins était-ce ce qu’il imaginait car l’image disparut dès qu’il eut ouvert les yeux.

« Bon sang ! ça ne peut plus durer ». Il se leva, retourna dans sa chambre et s’habilla.

La porte claqua derrière lui. Destination, la Maison du Bonheur. Leur page d’accueil disait qu’ils étaient à l’écoute des jeunes et pouvait les aider dans tous les domaines, y compris celui des affaires sentimentales.

Jusque-là Marvin s’était dit que ce n’était pas pour lui. Il avait changé d’avis.

Il emprunta le pont des Arts pour traverser la Seine. « C’est devenu le pont des amoureux », songea-t-il. Des milliers de cadenas accrochés aux garde-fous. En forme de cœur ou classiques, petite taille ou géants. Couleur laiton. Ce n’’était pas de l’or, de la guimauve plutôt ! »

Marvin était décidé à rencontrer une fille mais elle devrait accepter de ne jamais acheter de cadenas en laiton, surtout pas en forme de cœur !

La Maison du Bonheur

Nick Clements « Like on Mars », 2006. Sourcing image: OFFICIEL HOMMES, Hors-série Printemps-Eté 2006 (collection Vert et Plume)

Marvin enrageait. « J’ai accès aux nouvelles technologies, j’ai un smart-phone, une console de jeux, un ordinateur portable, un appart prêté par mes parents, une bagnole. Je mange à ma faim, tout le monde ne peut pas en dire autant sur cette terre ! Mais je ne sais toujours pas comment m’y prendre avec une fille… En fait, elles ne s’intéressent pas à moi ».

Peut-être les choses seraient plus faciles sur Mars ?

Marvin avait entendu de drôles d’histoires à ce sujet. Il avait envie d’essayer.

Quelques centaine d’étudiants manifestaient devant la Maison du Bonheur. A intervalles réguliers, celui qui paraissait être le leader lançait un slogan dans son haut-parleur. Les autres le scandant. « Nous voulons être heureux ! » – « Nous voulons être heureux ! » reprenaient-ils. « Retrouver le sourire ! » – Tous en chœur : « Retrouver le sourire ! »

Dans le hall d’accueil, des haut-parleurs diffusaient des chœurs de jeunes filles en fleurs qui chantaient d’une vois douce des choses du genre « C’est l’amour / tout cet amour / durera / toujours… »

Marvin se dirigea vers les ascenseurs. Sans se presser, pour permettre à ceux qui attendaient de s’y engouffrer avant lui et de disparaître dans les étages :

1er étage. Travail (fermeture hebdomadaire)

2è étage.  Productivité (en panne)

3è étage..  Compétitivité

4è étage..  Croissance

5è étage..  Qualité de la vie

6è étage..  Bien-être social

7è étage.   Bonheur

8è étage.   Maximisation du bonheur

9è étage..  Préliminaires – Les organes sexuels

10è étage.. Préparation à la pénétration

11è étage.. Troubles de l’éjaculation

12è étage. Stages de formation – Voyages à l’étranger

Marvin appuya sans hésiter sur le dernier bouton.

L’original de l’affiche dont il avait aperçu la reproduction, dans la boutique de presse-tabac-loto, était au mur, juste derrière la fille qui lui souhaita la bienvenue.

Marvin ne posa aucune des questions auxquelles il avait réfléchi au sujet de la vie sur Mars Il acheta un billet aller-retour et reprit l’ascenseur.

Le départ de la fusée avait lieu dans trois jours. Auparavant, il fallait prendre l’avion pour la Guyane. Il y avait un vol de nuit le lendemain.

Bienvenue sur Mars

Stéphane Queme « Electroma », 2007. Sourcing image : OFFICIEL HOMMES, Hors-série Printemps-Eté 2007 (collection Vert et Plume)

Pour supporter la durée du voyage, les passagers avaient été plongés dans un sommeil artificiel aussitôt après le décollage depuis la base spatiale.

Un solide et dernier petit-déjeuner terrien leur fut servi une heure avant l’arrivée sur Mars.

Les passagers de la classe éco n’avaient pas de hublot de sorte que la surprise fut totale lorsqu’ils mirent enfin le pied sur le sol martien.

Marvin ne cessait de s’étonner. Une grande fille, le corps entièrement nu, comme on le voit sur Terre dans les revues de mode seulement, le visage dissimulé sous un casque, vint à leur rencontre.

Elle s’exprima dans un français parfait. En réalité c’était le casque qui traduisait instantanément ce qu’elle disait en martien. La voix que Marvin entendait n’était pas la sienne mais celle de l’ordinateur miniature intégré dans son casque.

Elle prononça quelques mots de bienvenue et les invita à la suivre à l’intérieur de l’aérogare. Marvin ne quittait pas des yeux les fesses de la fille qui se balançaient au rythme lent de sa marche. Il vit qu’elle portait des bottes à très hauts talons et se demanda comment elle faisait pour ne pas tomber.

Ils se soumirent aux formalités de santé, de police et de douane. Tous les officiers en charge de ce travail étaient des femmes. Toutes étaient vêtues, si l’on pouvait employer ce mot, de la même façon. Marvin avait l’impression qu’elles se ressemblaient. C’ était naturellement une illusion. En les examinant attentivement, il nota des différences subtiles dans la forme des seins, le développement des tétons, le galbe des fesses. Il établit mentalement un classement selon ces critères et leur attribua un nom spécifique à chaque groupe. Déjà il réfléchissait au genre d’article qu’il pourrait écrire à propos de son voyage sur Mars. Sans se douter de ce qu’il allait vraiment découvrir.

Retour sur la Terre

Frédéric Martin Bernard « Ice Cream Cool Brand », 2007. Tokyo, un universe fun, sucré, coloré. Sourcing image : OFFICIEL HOMMES, Hors-série Printemps-Eté 2007 (collection Vert et Plume)

Paris, huit heures du matin. Marvin se fit déposer au coin du boulevard. Sur le flanc d’un kiosque à journaux qui ouvrait, il vit l’affiche du nouveau n° du magazine ESPACE. Il en acheta un exemplaire et le feuilleta aussitôt. Ils avaient publié en bonne place l’article qu’il leur avait expédié avant de quitter la planète Mars.

Marvin racontait comment les Martiennes avaient réussi à éliminer les hommes de leur société. Comment la survie de l’espèce était assurée par des couples d’hermaphrodites parfaits. Comment cette réussite avait été rendue possible grâce à la disparition des tabous qui pesaient sur le concept de genre. Enfin il expliquait que seules les nouveau-nées filles devenaient citoyennes de Mars. Les garçons étaient envoyés sur la Terre pour répondre à la demande croissante des couples stériles et des couples de personnes de même sexe. Que cet arrangement ne posait aucun problème d’ordre moral sur Mars, où il correspondait au contraire à une obligation légale inscrite dans la constitution.

Les garçons étaient vendus au profit de la communauté des hermaphrodites dont le rôle et la place dans la société martienne étaient un atout majeur au regard de la sécurité et du bien-être social, deux domaines dans lesquels la société des Terriens accumulait les échecs.

L’article de Marvin eut un énorme retentissement. Le regard que les étudiants portaient sur lui changea totalement. Les filles surtout n’hésitaient pas à venir vers lui pour lui demander plus de détails. Des profs l’invitaient à participer à des conférences..

Il s’était écoulé à peine un mois depuis son retour de Mars quand Chloé, qui était dans le même cours que Marvin, téléphona pour l’inviter à dîner chez elle.

On était un 22 juillet. Marvin n’était pas prêt d’oublier cette date. Il sortit pour acheter un nouveau jean, une paire de baskets neuves et un bouquet de fleurs des champs qui lui faisaient penser à son enfance.

Pour parfaire son apparence, il enfila un tee-shirt acheté sur Mars.

A l’heure dite, il sonna à la porte de Chloé. Pas de réponse. Il prêta l’oreille. Des bruits de pas précipités, une porte de placard qui se refermait. Etait-il en avance ? Un cri : « J’arrive ! ». Un coup d’œil à sa montre : vingt heures trente cinq. « Si l’on sort après le dîner, j’espère qu’elle ne me demandera pas de lui acheter un cadenas en laiton à suspendre au garde-fou du pont des Arts ! ».

La porte s’ouvrit. Le cœur de Marvin battait la chamade. Battre la chamade veut dire que Marvin était affolé, qu’il perdait son self-control. Il ressemblait à l’héroïne de Gautier dans Le Capitaine Fracasse. Celle « dont le pauvre petit cœur battait la chamade dans la forteresse de son corsage ». Il se ressaisit. « Marvin, tu n’es plus sur Mars ! » lui cria une voix intérieure.

Chloé resplendissait.

Marvin demeurait paralysé sur le seuil de la porte. Heureusement Chloé lui passa les bras autour du cou et l’embrassa le plus naturellement du monde sur la bouche.

« Entre ! ». Marvin ne se fit pas prier davantage.

Flash info sources d’inspiration

Photos Andreas "Tasty", 2007. Sweatshirt et bermuda Ice Cream, baskets Disquared, montre White Swatch. Sourcing image : OFFICIEL HOMMES, Hors-série Printemps-Eté 2007 (collection Vert et Plume)

Le nouveau Marvin, photographié par Chloé.

Cet article du blog a été inspiré par la lecture d’un texte publié dans Le Monde du 9 juillet 2013 sous le titre « Nous ne voulons pas qu’une économie de la croissance, une économie du bonheur », et la relecture d’un roman de Lionel White paru chez Gallimard en 1955 dans la collection Série Noire sous le titre « En mangeant de l’herbe ». Le titre a été inspiré par l’article « Life on Mars » publié en 2006 dans la revue de mode Officiel Hommes.

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