Voyage au bout de l’univers

Article suscité par la lecture du n° d’avril 2015 de « artpress » qui consacrait plusieurs pages à Michel Leiris. Entre autres choses, son influence sur les artistes contemporains dans les domaines non seulement de l’art mais aussi l’autofiction et les études postcoloniales [vaste et délicat sujet emprunté aux universités américaines]..
Michel Leiris (1901-1990) présenté comme celui qui a transformé l’ethnographie en littérature. 
Leiris, ethnographe de lui-même. Plus à l’aise avec les objets [traditionnels africains – objets de culte le plus souvent]  qu’avec ceux qui en font la collecte [euphémisme].
[Modération : on sait que la quasi-totalité de ces objets sont aujourd’hui conservés en Occident. Mais où seraient-ils s’il n’en était pas ainsi ?]…

Un pistolet a remplacé le couteau de chasse

Miquel Barceló « 1935, Sanga Gogply », 2000. Technique mixte sur toile (41x30 cm). Sourcing image : « artpress » n° 421 daté avril 2015 (collection The Plumebook Café)
Miquel Barceló « 1935, Sanga Gogply », 2000. Technique mixte sur toile (41×30 cm). Sourcing image : « artpress » n° 421 daté avril 2015 (collection The Plumebook Café)
« L’art, aurait écrit Leiris dans L’HOMME SANS HONNEU, est un ensemble de situations privilégiées ». Je dis « aurait » parce que je n’ai pas lu ce Leiris-là mais qu’importe, j’apprécie cette formule et l’idée de privilège qu’elle renferme..
1901.  Naissance de Michel Leiris à Paris.
1930.  Michel Leiris, surréaliste dissident, travaille à la revue « Documents ». Il est invité par l’anthropologue Marcel Griaule à se joindre à l’équipe qu’il forme pour effectuer une traversée de l’Afrique Noire [de Dakar à Djibouti, en contournant le Nigeria] qui durera près de deux ans.
1931.
19 mai : départ de Bordeaux à 17h50…
7 juin : « Voici enfin que j’aime l’Afrique », note Leiris dans le carnet de route qu’il tient au quotidien. 
31 mai. À Dakar. (…) Très peu de différence entre la vie du fonctionnaire à Paris et à la colonie. Il vit au soleil au lieu d’être enfermé… même existence mesquine, même vulgarité, même monotonie, et même destruction systématique de la beauté [pas mal, non ?].
5 septembre. « Il faut embarquer 350 objets sur un des chalands… À 2 h départ du bateau ».
7 septembre. « Avant de quitter Dyabougou, visite du village et enlèvement d’un deuxième  « Kono » que Griaule a repéré en s’introduisant subrepticement dans une case réservée .. Lutten et moi nous chargeons de l’opération.  Mon cœur bat très fort De son couteau de chasse Lutten détache le masque du costume garni de plumes auquel il est relié et me le passe pour que je l’enveloppe dans la toile que nous avons apportée… Le tout est rapidement sorti du village… Au village suivant je repère une case de « Kono »…Cette fois c’est moi qui me charge tout seul de l’opération et pénètre dans le réduit sacré, le couteau de chasse de Lutten à la main, quand je m’aperçois que deux hommes – nullement menaçants – sont entrés derrière moi. Je m’aperçois avec stupeur qui, un certain temps après seulement se transforme en dégoût, qu’on se sent joliment sûr de soi lorsqu’on est un blanc et qu’on tient un couteau à la main

Toute honte bue

 Kader Attia « Peau noire, Masque blanc », sans date (années 2010). Bois et miroirs. Sourcing image : « artpress » n° 421 daté avril 2015 (collection The Plumebook Café)
Kader Attia « Peau noire, Masque blanc », sans date (années 2010). Bois et miroirs. Sourcing image : « artpress » n° 421 daté avril 2015 (collection The Plumebook Café)
Leiris, 14 sept.1931 : « J’ai mal dormi, ayant cru que je n’avais pas encore quitté Paris ».
 
10 novembre. Leiris : « Voyage au bout de l’univers – c’et-à-dire à Yougo, le village où commence le « sigui ». Nombreuse équipe. On longe la falaise pendant quelques heures…
Fin 1931-fin 1932. Le voyage se poursuit en direction du Bénin jusqu’en Éthiopie et le retour en France par bateau au départ de Djibouti.
1933.
16 février : temps froid, pluvieux. .. Actualités de la journée : l’île d’Elbe, le cap Corse aux rochers couleur vert de gris… Demain matin, vers les 7 heures, nous entrerons dans le port de Marseille ».
27 février : à Berlin, les Nazis incendient le Reichstag.
1934. Cette année-là, rapporte Barceló, Leiris fait part de son malaise à l’idée d’exposer des objets de culte comme « La Muse des Masques » que Griaule a prélevée dans le village de Gogoli, un objet sacré qui ne sort ni ne danse jamais.
1948.  Paraît en France « La langue secrète des Dogons de Sanga » de Michel Leiris. 
Sanga appartient au cercle de Bandiagara dans la région de Mopti [Mali]. C’est aujourd’hui une petite ville de 25.000 habitants, essentiellement des Dogons.
La langue secrète dont il est question dans le livre était parlée autrefois en Guinée [pays où le Niger prend sa source]. Elle enchaîne les substantifs sans recours aux verbes. Elle est tilisée lors de cérémonies comme l’élection du Hogon [chef Dogon].
1957.  Naissance de Miquel Barceló ) Majorque.
1959. Décembre : naissance à Sète de Hervé Di Rosa.
1970.  Naissance de Kader Atta à Dugny dans une famille française d’origine algérienne.

L’histoire des masques au programme du bac

Hervé Di Rosa « Sans titre », vers 2008. Sourcing image : n° spécial de la collection « Dans la marge », art factory, 2008 (bibliothèque The Plumebook Café
Hervé Di Rosa « Sans titre », vers 2008. Sourcing image : n° spécial de la collection « Dans la marge », art factory, 2008 (bibliothèque The Plumebook Café
« Si je torture ceux qui m’aiment, que la faute n’en retombe pas sur moi ni même sur mes éducateurs, mais sur cette société pourrie, cramponnée désespérément à ses anciennes valeurs » [à bon entendeur, salut !]. Michel Leiris « L’Afrique fantôme », 27 déc.1932
 
1987.  Miquel Barceló se rend pour la 1ère fois au Mali.
1988. Mars, Barceló écrit : « Je suis à Gao et j’ai une maison sur le fleuve…. Je dors sur le toit, doucement chatouillé par les moustiques. » [« Carnets d’Afrique », p.15].
1992.
12 décembre à Gogoli, Barceló : « Je me suis installé pour lire et écrire dans une grotte sur la falaise… Je suis content d’être à pied. Ici la voiture a l’air d’une soucoupe volante… Les chèvres qui passent devant la grotte font le même bruit que les talons des [filles] sur le marbre d’un salon à Paris » [« Carnets d’Afrique » p.125-126].
16 décembre : « J’attends que l’envie de peindre vienne toute seule » [p.130].
2000.  Barceló achève de peindre son petit tableau [reproduit au début de l’article], aux dimensions d’un livre d’art, qu’il appelle « 1935, Sangha Gogoly », technique mixte sur toile (41×30 cm). La rencontre d’un explorateur coiffé du casque colonial, un pistolet à la ceinture, avec un chef Dogon porteur d’un masque sur le visage et des sandales du peintre aux pieds. Manière pour l’artiste de faire comme s’il avait été présent à cette rencontre.
2014. Hervé Di Rosa est au musée du Quai Branly avec « Modestes Tropiques ». Un titre emprunté à Claude Lévi-Strauss, autre anthropologue et écrivain.
2015.  Barceló vit et travaille à Paris. Kader Atta s’en est allé à Berlin. Il est tombé dans le piège des généralités : « En France, déclare-t–il, nous avons un manque considérable de croyance en l’histoire qu’il est nécessaire de réparer ». Il parle comme un homme politique. Pas d’autre info au sujet d’Hervé Di Rosa. Son dessin représente-t-il un masque prélevé par Griaule, ou une figure extraite d’un rêve mouillé de Leiris ? 

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