Vous pouvez vous laisser aller

La première fois qu’il avait acheté un magazine de mode, c’était pour fantasmer plus encore que pour les vêtements

Claude Closky « Town & country / Ville et capagne (To die… / Mourir…), 2007-2009. Collage et crayon sur papier. Sourcing images: exposition « Intense Proximité » au Palais de Tokyo, printemps-été 2012 (photo Vert et Plume, mai 2012)

Les images encadrées étaient alignées sur un mur blanc.

Olivier recherchait un lieu où dîner à un prix raisonnable, sans être importuné par les autres clients. Le restaurant qu’il venait de repérer, à quelques pas de la rue Etienne Marcel, semblait convenir. Quelques tables en terrasse, c’était le mois de juin, il faisait beau et chaud. Olivier s’assit.

Le patron avait un accent parisien qui plut aussitôt à Olivier. On aurait dit un bistrotier de cinéma, impossible de trouver un personnage plus typique. Grand, sec, le visage émacié, les yeux enfoncés dans les orbites, s’exprimant avec emphase  pour dire des choses convenues et drôles. Il servit un verre de vin rouge à Olivier qui en renversa peu après le contenu sur la table en faisant un geste maladroit. Quand le patron l’aperçut qui essuyait le vinvec les pages chiffonnées du Monde, il alla chercher une éponge et rapporta pae la même occasion un nouveau verre de vin sans faire la moindre réflexion. Il sembla à Olivier qu’il se comportait avec lui comme un père avec son fils.

Claude Closky « Town & country / Ville et capagne (To die… / Mourir…), 2007-2009. Collage et crayon sur papier. Sourcing images: exposition « Intense Proximité » au Palais de Tokyo, printemps-été 2012 (photo Vert et Plume, mai 2012)

Au Palais de Tokyo, ce n’est pas la place qui manque.

Les plats qu’il lui proposa étaient simples, exactement ce dont Olivier  avait envie. Ce qu’il aurait préparé lui-même s’il avait choisi de rester chez lui.

De tous les clients installés en terrasse, Olivier était le seul à être rentré dans la salle pour dîner. Les autres étaient partis en saluant le patron comme un ami.

Olivier et lui ne tardèrent pas à discuter comme s’ils se connaissaient eux-aussi. Parlèrent de ’apprentissage des couleurs quand ils étaient enfants. Olivier raconta que le noir et le blanc étaient alors des couleurs dominantes, tant le monde extérieur « paraissait dépourvu de fantaisie.

« Dans ce cas, dit le patron, c’est un souvenir qui remonte à la plus tendre enfance, avant l’école maternelle.

Il fit visiter à Olivier la cuisine minuscule dans laquelle il avait réussi avec son associé à préparer jusqu’à 110 couverts, un record. Il demanda à Olivier quelle musique il voulait.

« Du jazz !

« C’est bien. Je vais mettre un disque quizz.

Un trompettiste.

« Miles Davis ! Kind of blue, pardon, l’Ascenceur pour l’échafaud !

« Ca va, vous pouvez rester.

Ils se vouvoient.

Claude Closky « Town & country / Ville et capagne (To die… / Mourir…), 2007-2009. Collage et crayon sur papier. Sourcing images: exposition « Intense Proximité » au Palais de Tokyo, printemps-été 2012 (photo Vert et Plume, mai 2012)

Les visiteurs défilaient à la queue leu leu.

Un peu plus tard :

« Et maintenant ?

« Ella Fitzgerald et Louis Armstrong, mais la voix de Louis est moins rocailleuse qu’à l’accoutumée.

« C’est elle qui fait les deux voix.

« Autant pour moi ! Je parie que je vais être privé de dessert.

Claude Closky « Town & country / Ville et capagne (To die… / Mourir…), 2007-2009. Collage et crayon sur papier. Sourcing images: exposition « Intense Proximité » au Palais de Tokyo, printemps-été 2012 (photo Vert et Plume, mai 2012)

Certains commençaient par la gauche, d’autres par la droite.

La conversation a pris un tour plus intime.

« Vous avez été blessé lorsque vous étiez très jeune, votre loyauté a été trahie et vous êtes devenu un raisonneur, quelqu’un qui n’aime pas, est sur ses gardes, cherche toujours le pourquoi des choses, convaincu que tout le monde est intéressé. Vous ne vous laissez plus surprendre. Vous assassinez avant d’être tué. Vous êtes un égoïste absolu, les autres doivent se plier à votre volonté. Vous avez culpabilisé, aujourd’hui c’est fini, vous vous imposez tel que vous êtes, à prendre ou à laisser. Vous êtes quelqu’un de terriblement indépendant. Vous devez avoir des expériences sexuelles en dehors de votre couple, peut-être votre femme ne vit-elle plus avec vous, vous êtes séparé ?

Claude Closky « Town & country / Ville et capagne (To die… / Mourir…), 2007-2009. Collage et crayon sur papier. Sourcing images: exposition « Intense Proximité » au Palais de Tokyo, printemps-été 2012 (photo Vert et Plume, mai 2012)

Ils se croisaient au milieu, sans se regarder.

Le patron s’appelait Rodger.

Il parlait à Olivier de blessure narcissique qu’il aurait subi dans sa plus tendre enfance.

Qu’avait-il à répéter qu’Olivier était extrêmement narcissique ? Celui-ci préféra néanmoins ne pas le contredire, se demandant intérieurement comment Rodger pouvait prétendre le connaître à ce point ? Avait-il été prof de psychologie ?

Ils changèrent de sujet.

Rodger raconta l’histoire d’une femme qui avait oublié son porte-document, « disons de couleur bleu » (une précision qui amusa Olivier), dans un cinéma multisalles avant d’arriver. Était-ce de sa propre femme qu’il parlait ? Il avait de fait l’art de mettre les gens en scène.

Claude Closky « Town & country / Ville et capagne (To die… / Mourir…), 2007-2009. Collage et crayon sur papier. Sourcing images: exposition « Intense Proximité » au Palais de Tokyo, printemps-été 2012 (photo Vert et Plume, mai 2012)

Ils se taisaient par timidité ou crainte de dire une bêtise.

Vers 22 heures, des amis cognèrent à la vitre. Rodger leur ouvrit. Ils s’accoudèrent au bar pour boire un verre.

Olivier en profita pour partir.

Rodger lui annonça qu’il était son invité, qu’il n’avait donc rien à payer.

« A demain !

Olivier emprunta une rue étroite et obscure pour rentrer chez lui. Il marchait l’esprit serein.

Claude Closky « Town & country / Ville et capagne (To die… / Mourir…), 2007-2009. Collage et crayon sur papier. Sourcing images: exposition « Intense Proximité » au Palais de Tokyo, printemps-été 2012 (photo Vert et Plume, mai 2012)

Ils étaient plus recueillis que s’ils avaient visité une église.

Le lendemain, il y avait beaucoup de monde dans le café. Olivier avait du mal à parler avec Rodger.

Ce dernier le remercia pour la bonne soirée qu’ils avaient passé ensemble la veille.

Claude Closky « Town & country / Ville et capagne (To die… / Mourir…), 2007-2009. Collage et crayon sur papier. Sourcing images: exposition « Intense Proximité » au Palais de Tokyo, printemps-été 2012 (photo Vert et Plume, mai 2012)

Les gardiens avaient presque tous la peau noire. Ils téléphonaient.

Dernier dîner chez Rodger.

« Vous allez bien ? demande-t-il quand Olivier entra.

« Oui, je me sens vraiment bien.

« C’est l’âge. Vous verrez, ça ira de mieux en mieux. Fini l’exigence, le contrôle de soi, maintenant vous pouvez vous laisser aller, être vous-même. Vous finirez bien.

« J’y ai déjà pensé, j’ai imaginé ma mort.

« Vous serez tranquille…

« Une mort antique, précisa Olivier.

« Vous flirtez avec le mysticisme, dit Rodger avec cet accent de titi parisien qui plaisait tant à Olivier.

« Vous êtes dans le vrai, mais j’y ai échappé il y a longtemps.

Olivier songeait à ses années collège.

Claude Closky « Town & country / Ville et capagne (To die… / Mourir…), 2007-2009. Collage et crayon sur papier. Sourcing images: exposition « Intense Proximité » au Palais de Tokyo, printemps-été 2012 (photo Vert et Plume, mai 2012)

« Vous flirtez avec le mysticisme », dit Rodger.

« Ça ne m’étonne pas, remarqua Rodger, vous auriez pu avoir une belle carrière d’ecclésiastique.

Rodger doit s’occuper d’autres clients.

Après un moment, alors qu’Olivier dévorait le hachis Parmentier que Rodger lui avait servi, il l’entendit raconter à une jeune femme que chez lui, rue Quincampoix, il avait un tas d’insectes qu’on ne trouvait guère ailleurs dans Paris, qu’il avait écrit à la Préfecture de Police à ce sujet. En attendant leur réponse il avait équipé toutes ses fenêtres d’une moustiquaire.

Flash infos artiste

Claude Closky « Town & country / Ville et capagne (To die… / Mourir…), 2007-2009. Collage et crayon sur papier. Sourcing images: exposition « Intense Proximité » au Palais de Tokyo, printemps-été 2012 (photo Vert et Plume, mai 2012)

Olivier ne savait pas au juste si Rodger le menait en bateau, ou s’il était sérieux.

Claude Closky. Né en 1963 à Paris. Formation arts-décos. Associe à partir de 1984 à un collectif portant le mouvement de la Figuration libre, une création spontanée, accessible au plus grand nombre.

Les images qui illustrant cet article sont empruntées à la série « Town & Country Ville & campagne », composée d’une centaine de collages de format identique.

Des pages de mode ou ou de publicité, collées sur un fond blanc. Sous la photo, l’indication écrite à mla main et en anglais (mondialisation oblige) du lieu où le personnage de la photo va mourir : dans un lieu désert, dans un couvent, dans un bain moussant, en fumant, etc.

« Cette centaine de manières de mourir, dit le commentaire de l’exposition, prédit une issue mortelle aux mises en scène sophistiquées dans lesquelles les personnages principaux sont photographiés. »

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