Vous devriez avoir honte !

Décors. La petite ville de Taninges et la Chartreuse de Mélan au centre d’un parc de verdure et de sculptures contemporaines. Un ancien monastère transformé en lieu d’exposition. Un cloître. Une route pour rejoindre le village de Samoëns qui n’est pas très éloigné. La couleur vert foncé s’impose au regard et le matériau qui prévaut partout est le bois.

Personnages.  Guillaume et Charlotte Ducamp, viennent d’Annecy en voiture, ils ont déjeuné à Viernoz.

Les gardiens du Pôle. Une médiatrice souriante et instruite. Un vicaire savoyard furibond. Des visiteurs pressés de s’en aller. Des enfants jouant au ballon. Quelques touristes habillés de la tête aux pied pour se protéger de la pluie qui tombe au début par intermittences puis à seaux.

Chartreuse de Mélan

Pôle départemental d’art contemporain / Taninges (Haute-Savoie)

Un lieu magnifique dédié à l'art contemporain.

Un lieu magnifique dédié à l'art contemporain.

L’ensemble des bâtiments rassemblés autour de la Chartreuse de Mélan évoque une sorte de cite idéale, dans le genre des Salines royales de Nicolas Ledoux à Arc-et-Senans

Il y eut à Mélan une Chartreuse d’où les religieuses furent chassées au moment de la Révolution, un collège de Jésuites, un orphelinat qui fut détruit par un incendie tragique, aujourd’hui une Maison de l’enfance, une ferme et un lieu provisoire d’exposition d’art contemporain, entouré d’un parc planté de sculptures. Provisoire parce qu’il semble que l’art vivant ait déserté les lieux en 2010 au profit de la célébration du Patrimoine tant appréciée par une majorité des visiteurs.


Exposé, sculptures et installations de Lilian Bourgeat

CHRONOLOGIE.  Exposition temporaire de l’été 2009.
RÉCIT.  On pénètre dans le lieu de l’exposition par une minuscule porte donnant sur une pièce sombre avant d’entrer par la droite dans le saint des saints où une vingtaine de rocking-chairs sont réunies en assemblée solennelle dans la grande église de la Chartreuse pour écouter l’écho assourdi d’une conférence sur l’art de la sculpture contemporaine. Ces chaises sont aussi sérieuses et impassibles que des évêques. Là où devait autrefois être la chaire, se trouve une espèce de meuble comptoir peint en blanc où est enfermé un jeune homme, dont on ne sait en arrivant s’il respire encore, auprès duquel les visiteurs peuvent s’acquitter de l’obole symbolique d’un euro et cinquante cents réclamée pour visiter l’exposition. Il paraît que des petits malins, auvergnats peut-être mais plus sûrement savoyards, restent sur le pas de la porte de l’église et se penchent en avant pour prendre une photo sans payer avant de repartir en rigolant « Ah, tu as vu ce truc ! C’est de l’art contemporain ! » Dans le chœur, le sol est recouvert d’un tapis de couleur sacerdotale où une grosse ampoule posée témoigne de la présence divine de l’Art.
"Allez ! La messe est dite."

En ce jour de temps menaçant les visiteurs sont peu nombreux, des couples âgés comme d’habitude que la modernité effraye ou rend perplexes ou encore révolte  au-delà parfois des limites de la bienséance « Ah mais je vais vous casser la gueule ! », « C’est une honte de montrer de l’art dans ce lieu de recueillement et de prière », « Vous devriez plutôt organiser des concerts [de musique médiévale par exemple] ». Les oreilles de l’Art sifflent. A l’intérieur de la sacristie, un gros cochon noir au sourire bienveillant nous renifle les mollets tandis que nous lisons les bulles des dessins moqueurs qui sont accrochés sur les murs.

" Vous devriez avoir honte ! "

Et quand on se dirige vers le fond de l’église pour accéder au cloître, on s’aperçoit qu’un autre cochon rose et renversé, les quatre pattes sur le côté, obture le passage.

" Ah, le gros cochon ! "

Ce veau d’or a été placé là par les collectionneurs et les marchands de l’Art contemporain dont il est permis de penser qu’ils pervertissent ce qu’ils touchent. C’est sur un coup de colère que l’artiste l’a poussé sur le flanc dans une position qui le rend ridicule. Notre regard est retenu par une fente qu’il a sur le dos comme celle d’une tirelire et nous y jetons une pièce de 1 euro, doublant presque notre obole versée à la mémoire de l’Art tout-puissant. Le bruit qu’elle fait en tombant nous fait comprendre que peu de gens si n’est personne avant nous n’a osé ce geste de complicité avec l’artiste.

L'oeil était dans la tombe et regardait Caïn (Victor Hugo, La légende des siècles)

L'oeil était dans la tombe et regardait Caïn (Victor Hugo, La légende des siècles)

A l’intérieur du cloître, un crâne géant est posé dans l’herbe, renversé lui-aussi sur le côté. C’est tout un monde qui bascule et les restes de la pensée humaniste avec lui..

Le fantôme articulé de la conscience

Le fantôme articulé de la conscience

Une caméra fixée sur un pied à roulettes déambule en grinçant légèrement sous les voûtes et les images qu’elle capture sont projetées simultanément sur un écran suspendu dans la petite salle de l’entrée dont on se demandait en arrivant pourquoi elle était plongée dans l’obscurité. Assis sur une méchante banquette de bois nous regardons les images de la disparition annoncée de l’Art et nous pleurons sa perte.

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