Vivre comme Dieu en France

Là-haut sur la montagne

Sous les contreforts du Parmelan.

Dingy St.-Clair (Haute-Savoie), sous les contreforts du Parmelan (photo Vert et Plume, 09/2009)

Décors.  Dingy St-Clair, un petit village savoyard sur l’ancienne route d’Annecy à Thônes sur la rive droite du Fier. Un chalet planté sur un terrain en pente. Une salle d’exposition à l’intérieur du chalet. La galerie Chambre Claire à Annecy a pris ses quartiers d’été. Un goûter avec les invités à la fête, au milieu du pré à l’abri du soleil.

Personnages.  Billy Chicago :  jeune Antillais de passage à Annecy, ami de Guillaume Ducamp. Harmonie Samba : Congolaise installée depuis peu à Annecy, amie de Billy. Guillaume et Charlotte Ducamp : couple annécien qui reçoivent Billy et Harmonie. La galeriste : installe l’été ses expositions dans son chalet. La fille de la galeriste. Les autres invités au vernissage. Des enfants sages. L’artiste enfin, Mohamed Camara que l’on ne verra jamais autrement que sur une vidéo.

Action !

Comme Billy a finalement décidé de retarder son retour sur Paris au lundi matin, Charlotte décide qu’ils iront tous ensemble le dimanche en fin d’après-midi au vernissage d’une expo photos.
L’artiste d’origine malienne doit être là. La galerie est installée pour l’été dans un petit village sous la montagne du Parmelan qu’on aperçoit depuis Annecy.
BILLY.  –  Plus la route grimpe, plus je trouve la vue magnifique. Cela me change des rues étroites et grises du Marais.
HARMONIE.  –  Ici le vert et le bleu sont les couleurs dominantes.
Ils parviennent enfin au chalet. Le versant où il est perché profite pleinement du soleil couchant. La lumière est si belle qu’on ne sait en rentrant dans la pièce où les photos sont accrochées si ce sont elles qu’il faut regarder ou la nature par les immenses ouvertures vitrées.
L’architecte n’a conservé que la structure de la charpente et remplacé toutes les planches d’un aménagement traditionnel par du verre.

La vue depuis la salle d'exposition.

La vue depuis la salle d'exposition (photo Vert et Plume, 09/2009)

L’effet de transparence est saisissant. On dirait que la maison est suspendue au-dessus des arbres. Il y a des sièges et des divans tout autour de la pièce pour s’asseoir. La vidéo de présentation de Camara est diffusée dans un coin sur un écran de télévision devant lequel plusieurs personnes sont plantées. Galerie et appartements privés se partagent astucieusement la maison. Des enfants sages comme des images passent et disent bonjour aux visiteurs. Une petite fille blonde porte la robe de Marie dans L’histoire d’un Casse-Noisette racontée par Alexandre Dumas.

Mais où est passé Mohamed Camara ?

Mais où est passé Mohamed Camara ? (photo Vert et Plume, 09/2009)

Où est passé l’artiste ?

Harmonie et Billy cherchent l’artiste des yeux.
LA GALERISTE.   –  Il n’est pas venu. Il a téléphoné pour sire qu’il avait raté son avion. »
Billy qui ne la connait pas se doute qu’il a à faire à la maîtresse de maison. Elle est vêtue d’une robe violette. Elle a les cheveux blonds et les yeux bleus comme un personnage de Bergman. Elle parle tranquillement, commente les photos, leur demande de quelle manière ils ont connu Camara. Elle n’est pas savoyarde, sa famille est originaire de Reims. Son fils est photographe, elle-même est musicienne.
GUILLAUME.  (qui s’est approché d’eux)  –  Personnellement j’ai commencé à m’int »resser à Camara en découvrant que l’artiste avait reçu son premier appareil photo d’Antonin Potoski..
BILLY.  –  Qui est Potovski ?
GUILLAUME.  –  Tu n’a qu’à lire son livre « Les cahiers Dogon ». Il devrait te plaire. C’est une nouvelle manière d’écrire  à propos de l’Afrique. Potoski vit avec ses personnages qui sont devenus ses amis. Fini le colonialisme ou l’ethnologie.
BILLY.  –  J’imagine que personne d’autre que Guillaume n’a lu le livre !
HARMONIE.  –  Guillaume a lu tous les livres qui parlent d’Afrique ! J’ai passé une bonne partie de la matinée dans sa bibliothèque, c’est formidable. Inutile de préciser qu’il a le livre sur Mohamed Camara avec la vidéo que vous passez ici.
LA GALERISTE.  –  Ah bon ! Je peux vous demander où vous l’avez achetée ?
BILLY. (voyant que Guillaume n’a pas envie de répondre à cette question)  –  Moi je voudrais connaître le prix des photos.
LA GALERISTE.  –  Entre 6 et 700 euros. Je peux vous avoir d’autres photos que celles exposées.
GUILLAUME.  –  Je ne sais pas pourquoi j’aurais du mal à mettre cette somme dans une photo. Je n’arrive pas à croire qu’elle résistera à l’usure du temps. Quand je regarde les tirages datant de mon adolescence, je vois que les couleurs ont changé et on dirait que l’image va disparaître.

Tirage en nombre limité d'exemplaires.

Tirage en nombre limité d'exemplaires (photo Vert et Plume 09/2009)

Comment le trouves-tu ?

Mohamed Camara apparaît jeune et nonchalant dans la video.
BILLY.  –  La vie d’artiste lui va comme un gant.
GUILLAUME.  –  Nous regrettons tellement qu’il ne soit pas là, nous voulions lui parler, aller au-delà de son interview et tenter d’imaginer l’avenir avec lui.

HARMONIE.  –  Il est beau gosse. J’aime bien sa façon de parler de lui.
BILLY.  –  Le côté narcissique des artistes.
HARMONIE.  –  Tu parles pour toi ?
BILLY.  –  Moi aussi j’aurais aimé discuter de l’Afrique avec lui, tenter de comprendre comment il réussit à vivre dans un environnement si peu favorable à son art.
HARMONIE.  –  Il ne va pas passer le reste de sa vie dans une chambre !
CHARLOTTE.  (qui feuilletait le livre sur Camara)  –  Il voyage, j’ai lu qu’il avait exposé au Canada.
BILLY.  –  Autrement il ne retourne en Afrique  que pour se reposer ? »
HARMONIE.  –  Évidemment non. Pourquoi es-tu si agressif ? Tu es jaloux qu’on s’intéresse à lui ?
BILLY.  –  Au lieu de dire des bêtises, écoute-moi, ce qui me gêne avec les Africains, c’est leur manière de vivre dans leur pays sans essayer de changer les choses et quand ils ont besoin d’argent, hop ils vont en Europe ou au Canada ! On dirait qu’ils se moquent de ce qui se passe chez eux. Nous aux Antilles, on essaie de faire bouger les choses.
HARMONIE.  –  Parce que vous faites partie de la France, vous avez des moyens, à commencer par la liberté d’expression.
BILLY.  –  En somme tu veux dire que nous avons eu la chance d’être emmenés autrefois en esclavage ?
HARMONIE.  –  Et pourquoi tu ne le regarderais pas comme ça ? Bien-sûr qu’il ne viendrait à personne l’idée de glorifier l’esclavage, mais demande-toi un peu pourquoi seuls les descendants d’esclaves ont réussi à sortir de la pauvreté économique etde l’analphabétisme.
BILLY.  –  C’est peut-être un de tes ancêtres qui a vendu les miens aux trafiquants de bois d’ébène. Je devrais te remercier !

Le buffet est servi.

LA GALERISTE.  (s’adressant à Guillaume) –  Vos amis ne descendent pas pour boire et manger un sandwich ?
GUILLAUME.  –  (avec les autres invités, il s’est installé dans le jardin sous l’abri où un apéritif est servi)   –  Ils refont l’Afrique ! Je crois cependant que Charlotte est allée les chercher.

"Vivre comme Dieu en France" (Proverbe allemand).

"Vivre comme Dieu en France" (Proverbe allemand) - photo Vert et Plume, 09/2009

A l’exception d’une dame en robe blanche qui se tient à l’écart, les invités se sont répartis par petits groupes et discutent paisiblement. On dirait qu’un fil invisible réunit les tables entre elles.
Guillaume voudrait bien savoir de quoi parlent les gens qui l’entourent, peut-être de la pluie et du beau temps, de la comtesse de Ségur, de la musique de chambre, du Mali.
Charlotte s’assied à côté de lui.
CHARLOTTE.  –  Sais-tu que notre hôtesse joue du violoncelle ?
GU9LLAUME.  –  Je me demande comment elle a connu le travail de Camara ?
CHARLOTTE.  –  Son filslui lui en aura parlé.
GUILLAUME.  –  Tiens, Billy se décide enfin à descendre.

Où l’on reparle de l’Afrique.

BILLY.  (il voit que Guillaumelui  fait signe)   –  Je devine qu’il veut connaître l’issue de ma discussion avec Harmonie. Il sait que j’ai des comptes à régler avec l’Afrique.
GUILLAUME.  (poussant une chaise vers lui)  –  Crois-tu que tu réussiras un jour à aimer la terre de tes ancêtres ?
BILLY.  –  Je ne sais même pas qui ils sont, noirs, blancs ?
GUILLAUME.  –  Les deux évidemment. Autrefois les Blancs succombaient aux charmes de l’exotisme. Aujourd’hui la réalité est moins romantique, les touristes ont succédé aux explorateurs.
BILLY.  –  Tu regrettes l’Afrique d’antan ?
GUILLAUME.  –  Non mais je m’énerve de la voir tenue à  l’écart du reste du monde sous prétexte qu’elle ne se presse pas de le copier.
CHARLOTTE.  –  Guillaume est de ceux qui croient à la force créatrice de l’Afrique.
GUILLAUME. (regardant Billy)  –  Il est temps qu’elle invente quelque chose !
BILLY.  –  Quoi par exemple ?
GUILLAUME.  –  Une identité propre, qu’elle se dote d’une personnalité forte ! Qu’elle cesse de laisser les autres parler à sa place. Voila ce qui m’irrite le plus.
HARMOBIE.  (elle les a rejoints sans qu’ils s’en aperçoivent)  –   Il ne faut pas compter sur les hommes politiques !
CHARLOTTE.  –  Il n’y a pas d’hommes politiques en Afrique, il n’y a que des businessmen.
Billy éclate de rire.
GUILLAUME. (il veut terminer sur une note optimiste)  –   Les gens commencent à bouger. Les journalistes et les artistes ont un grand rôle à jouer.
HARMONIE.  –  Vous êtes idéaliste en disant cela.
BILLY.  –  Et moi dans ton ça ?
GUILLAUME.  –  Toi Billy, tu n’es plus africain depuis longtemps, tu es français, antillais,  noir et gay, ce n’est pas peu dire. Quelle civilisation vas-tu choisir ?

L'ombre du chalet sur l'herbe.

L'ombre du chalet sur l'herbe (photo Vert et Plume, 09/2009)

Une histoire à suivre…

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