Vive la révolution !

Où sont passés les artistes engagés ?

André Fougeron « La civilisation atlantique », 1953. Sourcing image : « La Figuration narrative – des années 1960 à nos jours » par Jean-Louis Pradel, éditions Gallimard - RMN (2008). Bibliothèque Vert et Plume

Faites-vous truand.


1. A Paris souvent le vacarme de la circulation, qui remplit l’espace, résonne contre les façades au point qu’il devient presque palpable, me fait péter la tête. J’ai envie de foutre le camp, de sauter dans le train pour la province. Quitter la ville pour n’y jamais revenir.

On est tous des écologistes allemands !

Danica Novgorodoff « Sous la bannière étoilée », bande dessinée - 2009. D’après une nouvelle de Benjamin Percy adaptation James Ponsoldt. Editions Casterman, 2010 (bibliothèque Vert et Plume)

Le soir il s’assied devant son ordi pour écrire.

2. Les automobilistes impatients klaxonnent à tout bout de champ, m’éreintent.  Ils aboient comme des chiens enfermés derrière un grillage. Je me demande s’ils mordent quand on ouvre leur portière. Je marche sur le trottoir en m’éloignant le plus possible de la chaussée. La prudence m’incite à raser les murs. Il faut avancer à tout prix.

Piétons de tous les pays, unissons-nous

Arman « Le Schmilblic », 1990. DS coupée. Sourcing image : magazine L’ŒIL (été 2000). Collection Vert et Plume

Pourquoi continuerait-on à s’entasser sur des trottoirs étroits et à laisser une minorité d’automobilistes accaparer les 3/4 ou les 4/5è de la chaussée ?

3. Je marche dans la rue en tenant un marteau à la main.  Je fais péter les rétroviseurs des voitures stationnées sur les passages cloutés.  Ces automobilistes-là se fichent de ceux qui vont à pied. Certains ne seraient pas mécontents de les écraser, faire disparaître la race.  J’ai décidé de me défendre. Les flics il n’y en a pas et quand on les voit ils font peur.  Je les entends passer dans la rue au-dessous de chez moi, sirène hurlante et gyrophare en folie. Des gamins. Alors je fais voler les rétroviseurs en éclats, je tords les essuie-glaces, j’arrache les phares de leur orbite et je les laisse pendre misérables à l’extrémité du nerf électrique. L’autre jour j’ai croisé un jeune type comme moi qui était coincé avec sa poussette, impossible de passer entre deux voitures posées serrées sur la partie réservée du macadam. Il a battu en retraite, a mis la poussette sur le côté et a donné un violent coup de tatane dans le rétro qui a volé en l’air, est retombé en mille morceaux. « Boxe française ! » m’a-t-il juste dit en réussissant cette fois à passer dans l’espace élargi qui lui restait. Je sais maintenant que si je veux je peux monter un club.

Dans la nuit vêtue de noir

Richard Rogers « Centre Pompidou » (By night), avec les architectes Renzo Piano et Gianfranco Franchini (1972-1977). Photo Vert et Plume (automne 2010)

Sur l’esplanade des saltimbanques changent les euros en feuilles sèches.

4. Je me suis laissé aspirer par une énorme bouche de R.E.R., un escalator surchargé de piétons pressés entre lesquels je me suis retrouvé coincé, incapable de bouger, juste respirer en levant le nez au-dessus des odeurs de promiscuité.  Un monde souterrain si différent de la surface où je vis d’ordinaire. On dirait que les gens s’y déplacent comme chez eux. Peut-être sont-ils nés ici pour se sentir aussi à l’aise. Moi je me demande au contraire comment sortir de là. L’impression d’être pris au piège. Ils plaisantent, embrassent leur copine sur les lèvres comme s’ils étaient dans un parc. Je suis le seul à ne pas voir le soleil.

Notre colère déchirera l’obscurité

Arman « « Colère, voiture de sport MG dynamitée », 1963. Accrochée au mur sur un panneau de bois lors de l’exposition au Centre Pompidou (automne-hiver 2010). Sourcing image : photo Vert et Plume, nov.2010

Au contraire de nous qui avons peur, l’artiste ne redoute pas de recourir à la provocation.

5. Des trains bleus et rouges surgissent de la nuit des tunnels, se croisent. Un train s’arrête, les portes s’ouvrent, des gens descendent, d’autres montent, les portes se referment. Le train repart. Un détachement de flics en uniforme cintré de combat, la taille bardée de matos qui clique-clique sur leurs hanches. J’emprunte le premier escalator qui monte. Un couloir. Un autre escalator, des boutiques, des gens qui achètent, d’autres qui dorment par terre. Des musiciens qui jouent. Un dernier escalator plus petit. Un rai de lumière comme une apparition. J’aspire l’air pollué à pleins poumons en resurgissant à la surface.

Arman « « Colère, voiture de sport MG dynamitée », 1963. Sourcing image : carte postale du Centre Pompidou, 2010 (collection Vert et Plume)

Fin de l’euro changé en feuille sèche

6. C’est dimanche. Les trottoirs sont déserts. Les rues grises. Je vais au Monop acheter une plaque de beurre pour mon petit-déj. Il n’y a presque personne. Le rayon bouffe est au sous-sol. Désert aussi. Quand je m’approche du rayon Crémerie j’aperçois un jeune type qui embrasse une fille dans une encoignure formée par deux vitrines réfrigérées. Je fais semblant de rien. Cherche ma petite plaque de beurre non salé, bio, au pur lait de vache des montagnes françaises. J’entends leurs bouches qui se collent, se sucent, font des bruits. Excitent ma curiosité. Je me demande où ils ont caché le beurre. Je farfouille entre les piles de fromage préemballé, de mottes de beurre de 5 kilos. J’ai juste besoin de 100 grammes, 200 maxi. Elle ouvre la bouche, il joue avec sa langue à l’intérieur. Il se frotte contre elle qui se laisse faire. Il n’y a personne d’autre que moi qui cherche. J’ai lu dans un magazine destiné aux hommes que dans les grandes villes les supermarchés sont des lieux de drague. Je n’y croyais pas. Ils s’enfoncent dans l’encoignure, disparaissent presque. La fille a les fesses écrasées contre la paroi du réfrigérateur réservé aux surgelés. Je ne peux pas rester plus longtemps. Je me demande jusqu’où ils vont aller. Ils sont enlacés serrés. Elle griffe son dos. Il a ses mains sur ses fesses. Il n’y a plus rien à faire. Sortir de là et rechercher une épicerie arabe ouverte 24h/24 avec du beurre ordinaire de Normandie-Yémen.

Une  fenêtre sur la ville

Jacques Tati « Mon Oncle », film en noir et blanc (1958). Sourcing image : internet

« La beauté est dans la rue. »
(affiche de mai 1968)

7. – C’est quoi là ?
– Le Conseil d’État.
– Ouuh…, et là ? C’est beau !
– C’est le dos du Louvre.
– Quand même, tu te rends compte, Paris c’est vraiment une ville magnifique… Et là, c’est quoi ?
– La Comédie Française.
– T’es sûr ?
Il fait semblant de ne pas avoir entendu la question.
Lui : – Tout ça sur un aussi petit espace… c’est pas croyable !

Faites l’amour, pas la guerre

Petra Mrzyk & Jean-François Moriceau (la première née à Nuremberg en 1973, le second à Saint-Nazaire en 1974), dessin extrait de « Vitamin D - New perspectives in drawing » de Emma Dexter. Éditions Phaidon, 2005 (Source : bibliothèque A.B)

« Les hommes constituent de par le monde entre 90 et 100% des criminels, des pédophiles, des violeurs, des chefs d’État et des grands leaders religieux. »
Nancy Huston (Prix Femina 2006) – « Le Monde, mai 2009

8. Lycéens contre bandes de blacks et beurs dans les rues de Paris. Le lendemain je relève les mots des p’tits mecs dans Le Monde que j’achète le soir en rentrant chez moi :
« Un bolo c’est un pigeon, une victime.
« Si tu parles sexe avec ta sœur par exemple, t’es un bolo.
« Un bolo regarde par terre parce qu’il a peur, c’est un lâche.
« Les bolos sont plutôt blonds. »

On y arrive.
« Les skateurs par exemple ne sont pas normaux, avec leurs grands pantalons et leur coupe de ouf. »
« Les gothiques avec leurs trucs de ouf et leur religion bizarre. »

Mais « il y a des blancs qui ne se prennent pas pour des blancs. A l’inverse un noir qui se prend pour un blanc se fait bolosser. »
« Les noirs veulent se venger des blancs. »

(un jour de mars 2005)

Nous n’appartenons à personne

Christian Robert-Tissot « Sans titre » (Do not feed the pigeons), 2010. Acrylique sur toile. Sourcing image: exposition « Back to zero » à la galerie Evergreene dans le quartier des Bains, Genève (mars 2010). Photo Vert et Plume

Nous en avons assez d’être manipulés.
Dans « Junky » W.S. Burroughs dit des drogués de Mexico qu’ils sont des « pigeons » [They all are pigeons], dans lesquels il ne faut pas avoir confiance, toujours prêts à voler pour se payer leur came.

9. Je rêve de rues si étroites que les voitures sont devenues très fines pour réussir à s’y glisser. Elles ne peuvent plus contenir qu’un seul passager à l’avant et un autre derrière. C’est à peine si elles réussissent à se maintenir en équilibre à cause de leurs roues si rapprochées qu’on les dirait collées. Les conducteurs sont contraints de rouler lentement et faire preuve d’une grande dextérité. Ils sont figés au volant et serrent les fesses par crainte de déséquilibrer leur véhicule s’ils venaient à faire un geste trop brusque. Les passants les observent d’un air moqueur mais ne disent rien. Ils redoutent que les voitures ne reprennent leur taille initiale s’ils venaient à se réjouir ouvertement de leur transformation. Le maire de la ville prétend que c’est lui qui a opéré cette métamorphose.

Ça se finit comme ça

Arman « Long term parking », 1982. Accumulation de 59 voitures dans 1600 tonnes de béton. Sourcing image : archives Vert et Plume (photo qui aurait été prise dans le parc de l’ancienne Fondation Cartier de Jouy-en-Josas en 1988)

Nous vaincrons !

10. En marchant je songe à créer le Mouvement de Libération des Piétons. Le but du MLP sera de débarrasser les trottoirs de tout ce qui les encombre pour les rendre à la libre circulation des piétons :

Poteaux des panneaux de signalisation avec leur corbeille à papier  /  Chaises et tables de bistrot / Poubelles des immeubles   /  Chevalets des restaurants  /  Meubles présentoirs des fleuristes  /  Piquets métalliques anti-voitures  /  Colonnes Mauris  /  Pissotières  /  Abribus   /  Kiosques à journaux   /  Clochards endormis  /  Mendiants assis  /  Mendiants prosternés  /  Motos en stationnement   /  Motos en circulation à contresens  /  Vélos cadenassés  /  Vélos désossés.

Note : certains inter-titres de cet article sont empruntés à ceux de « Notre-Dame de Paris » de Victor Hugo (1830-1832) ou inspirés du livre.

Flash info artistes

Arman. 1828 – 2005. Son vrai nom : Pierre-Fernandez Armand. Les snobs le croient américain parce qu’il avait laissé tomber le « d » de son nom.
André Fougeron. Artiste français (1913 – 1998). Figure du réalisme socialiste français au lendemain de la guerre, le tableau ci-dessus provoquera la rupture entre l’artiste et le PCF après qu’Aragon l’ait jugé « vulgaire » et ait accusé Fougeron de « sortir de la voie du réalisme ».
Jean-François Moriceau. Né en 1974 à Saint-Nazaie. Voir o la fin de : Cet endroit me plaît.
Petra Mrzyk. Née en 1973 à Nuremberg (Allemagne) .
Christian Robert-Tissot. Artiste suisse né en 1960 à Genève.
Jacques Tati. 1907-1982. Cinéaste français.

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