Venez prendre le thé à la maison

« Peindre » avec du fil et des aiguilles

Ghada Amer « Le salon courbé », installation (2007). Sourcing image : revue NKA – Contemporary African Art », automne 2012 (bibliothèque Vert et Plume, 2013

Selon qu’il (ou « elle ») vit en Afrique ou en Europe, l’artiste né en Afrique sera considéré comme « africain » ou « européen d’origine africaine ». Comme si les allers-retours n’étaient pas autorisés tant au plan intellectuel que physique.

Combien de temps encore faudra-t-il donner une nationalité à l’art ? Pire, la droitisation en cours de la France (et de l’Europe) ira-t-elle jusqu’à remettre en selle « l’art français » de triste mémoire ?

Ghada Amer, car il s’agit d’elle dans cet article, est née en Egypte, a étudié en France où elle est venue en 1974 à l’âge de 11 ans, vit et travaille (selon la formule consacrée, personne n’est allé vérifier) aux Etats-Unis.

C’est curieux…, pensait-il en les regardant

Ghada Amer « Le salon courbé », installation sur stand du galeriste (2009). Sourcing image : FIAC, côté Louvre, 2009 (Photo Vert et Plume, oct. 2009)

Il y a quelques années, j’ai découvert par hasard le travail de Ghada Amer en visitant la FIAC à Paris.

Dans mon esprit, l’artiste qui avait brodé le tissu de ces deux fauteuils (dont le galeriste avait accroché à la cloison de son stand un morceau encadré pour en expliciter la technique), ne pouvait être qu’une anglaise éduquée en Orient. D’un coup j’étais projeté dans une relation de voyage écrite par Flaubert. Pas loin de la vérité…

Une chose était certaine : une artiste française n’aurait jamais imaginé « ça ». Un décor de bonbonnière caractéristique des salons libanais ou égyptiens, un parfum de sucre, des femmes volubiles, des copines qui boivent le thé en riant, s’interrompent à tout moment pour répondre à l’un des deux ou trois téléphones portables qu’elles ont posés à côté d’elle sur le tissu brodé de leur fauteuil.

Des femmes, des filles qui ne résistent pas au plaisir de dévorer des pâtisseries qu’elles croquent avec une sensualité troublante…

De nouvelles princesses

Ghada Amer « Princesses », fil et acrylique sur toile (2005). Sourcing image : monographie « Ghada Amer », coordonnée par Valérie Béliard (éditions Makro, 2007). Bibliothèque Vert et Plume

Le pays natal de Ghada Amer, l’Egypte, appartenait autrefois à l’empire colonial britannique où elle occupait une position stratégique importante. Une influence anglaise qui a perduré jusqu’à la prise du pouvoir par Nasser et ses compagnons d’arme. Egypte, Liban… des pays où les jeunes femmes ont longtemps attendu, cloîtrées dans les salons courbés de la maison de leurs parents, l’entrée en scène du prince pas toujours aussi charmant que les contes le rapportent aux oreilles des petites filles.

La machine cinématographique américaine, épaulée par les poupées aux tenues hollywoodiennes qui mettent en émoi les gamines pré pubères du monde entier, ont accompagné le mouvement de libération des femmes-mères-prescriptrices qui ont plébiscité les jouets conçue pour les filles (PAS pour les garçons), vivant dans un monde de filles où même les garçons qui ont un petit zizi s’habillent, volent dans les airs et chantent comme des filles, contraignant les petits « mâles » en chair et en os à revoir leurs idées sur le genre, prendre une voix flûtée et apprendre à danser dès l’âge de 5 ans.

En ce sens-là, l’art de Ghada Amer qui fait appel à des techniques autrefois réservées aux femmes (couture, broderie, tapisserie) pour s’introduire dans un monde d’hommes (peinture, installations…) est révolutionnaire. Les princesses sont promues au rang d’œuvres d’art. Et les princes alors ?

Vive la mariée !

Ghada Amer « Girls in white / Filles en blanc », fil et peinture acrylique sur toile (2004). Sourcing image : monographie « Ghada Amer », coordonnée par Valérie Béliard (éditions Makro, 2007). Bibliothèque Vert et Plume

Ghada Amer est une de ces femmes qui ne s’en laissent pas conter. Sur la photo publiée dans la revue « L’œil » en 2000, elle a le visage d’une sainte avec de longs cheveux noirs qui l’encadrent à la façon d’un voile de religieuse. Ses grands yeux, ses lèvres pincées, son tee-shirt de garçon sur un pantalon jean en disent long sur son caractère. Elle n’est pas dupe et, tranquillement, continue de « peindre » avec ses fils et ses aiguilles.

Quand elle était en France, elle a d’abord étudié à Nice à la Villa Arson dont on dit que c’était, au milieu des années 80 et au début des années 90, un lieu d’innovation important.

Elle est ensuite, comme nous tous, « montée » à Paris, inscrite à l’Institut supérieur des Arts Plastiques dont le fondateur (Pontus Halten) avait dirigé le Centre Pompidou et organisé durant les années 60 et 70 les expositions qui avaient le plus compté en Europe à ce ùoùent-là.

J’ai du mal à marcher avec des talons, dit-il

Ghada Amer « Talons aiguilles », peinture acrylique et broderie sur toile (1993). Sourcing image : revue « L’œil », juillet-août 2000 (collection Vert et Plume)

Dans les dernières pages de la monographie qui lui a été consacrée en 2007, il est relaté un article qui avait paru la même année dans le New-York Times à propos de l’usage que les anglo-saxons font du mot « female / femelle » pour désigner aussi bien la compagne de l’homme que celle de l’animal. Un terme que récusent les femmes d’aujourd’hui, lui préférant celui de « woman / femme ». Et l’auteur de l’article de convoquer des linguistes pour tenter de comprendre cette revendication ! On imagine quelle serait la réaction des Françaises si on leur proposait d’adopter en la matière le vocabulaire anglo-saxon…

Pour les hommes pas de problème, puisqu’ils sont naturellement « président », « avocat », « professeur » etc, sans qu’il soit nécessaire de leur accoler le mot « mâle » ou « homme » !

On comprend de la sorte que les femmes n’ont pas fini de révolutionner la société et que les hommes vont essayer de les faire taire, convoquant à l’appui de leurs thèses non pas les linguistes cette fois mais la Nature ou Dieu pendant qu’ils y sont ! Pas le genre de personnes à qui l’on proposerait de venir boire le thé à la maison…

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