Une vie délicieuse

Avant d’aller au travail, je me suis demandé si ma vie était délicieuse.
Jean Paulhan (ext. de Manie-Les causes célèbres, 1950)

Les écrivains que l’on aime nous ressemblent un peu

Portraits d’écrivains. De gauche à droite, Jean Paulhan (1882-1968) dans les années 40, Lou Reed (né en ) dans les années 2000 et Norman Mailer (1923-2007) dans les années 80

Paroles d’écrivains: de gauche à droite, Jean Paulhan (1882-1968) dans les années 40, Lou Reed (né en 1942) dans les années 2000 et Norman Mailer (1923-2007) dans les années 80

But you can’t be Shakespeare and you can’t be Joyce So what is left instead
You’re stuck with yourself and a rage that can hurt you
You have to start at the beginning again
And just this moment this wonderful fire started up again.
Lou Reed (ext. Magic and loss, the Summation)

Le désir de travailler diminue, et à mesure qu’il diminue on s’installe dans la déprime… Il faut tout bonnement, et ce n’est pas difficile vu les circonstances, se convaincre qu’on est l’être humain le plus important qui soit.
Norman Mailer (1957), cité dans un article du journal « Le Monde »

Les histoires, c’est fini

Roy Lichtenstein, 1962

Roy Lichtenstein, 1962

Depuis que je suis installé à Annecy j’ai remarqué que le téléphone ne sonnait plus, au bureau il n’arrêtait pas. Ici le temps m’appartient presque tout entier. A vrai dire il ne se passe rien qui puisse intéresser d’autres personnes que Charlotte, le reste de la famille et de très rares amis, en tout une vingtaine de personnes au lieu des deux ou trois cents avec lesquelles j’étais en relation plus ou moins étroite quand je travaillais à Paris.
Désormais mon esprit est libre pour de nouvelles aventures.
Je serais hypocrite en prétendant que les gens avec qui j’étais en affaire ne me manquent pas. La surprise vient du très petit nombre de celles ou ceux qui m’adressent des messages comme si notre relation ancienne n’avait été sous-tendue que par l’argent, ce qui est évidemment la règle d’or du commerce « faire du fric, le plus vite possible en dépensant le moins possible ». Seules les personnes avec lesquelles j’avais éprouvé un sentiment de complicité intellectuelle donnent signe de vie.
D’une manière générale les Africains ne donnent pas de leurs nouvelles. Il faut aller à leur rencontre. Ils se déplacent aussi beaucoup. Donner de ses nouvelles en Afrique coûte de l’argent. Téléphoner est un investissement qui induit l’espoir de recevoir quelque chose en échange. Si j’étais de nouveau identifié comme un investisseur en puissance mon téléphone recommencerait aussitôt à sonner.

Le noir est une couleur

NOIRIl m’apparaît que le monde des idées et celui de l’argent sont deux mondes distincts pas nécessairement antagonistes mais avec des relations ambiguës. Les idées peuvent se mettre au service de l’argent ou l’argent s’offrir des idées. Il y aurait des âges, la jeunesse pour avoir des idées, l’âge mûr pour s’en offrir et la vieillesse pour les défendre.

Cheri-SambaMon bureau est encombré de livres et de papiers, de chemises en carton, de photographies, de fleurs séchées, collées sur des bristols, de vieux jouets miniatures, de statuettes africaines, de stylos et de crayons avec règle, gomme et papier collant, sans oublier la colle transparente, une paire de ciseaux, une boîte de pochettes en plastique, des classeurs bedonnants, un ordi avec ses périphériques et sa souris que le chat surveille du coin de l’œil.

Il est toujours très tard quand je me couche. Je me colle contre Charlotte endormie pour me réchauffer. J’épouse les contours de son corps replié et tourné de l’autre côté de sorte que ce sont ses fesses et sa nuque que j’embrasse avec mon ventre et mes lèvres. Elle est si près de tomber du lit qui pourtant est très large que je crains de ne la pousser par terre si je m’endors à mon tour dans cette position. Je me retourne à regret et m’installe sur le dos comme un gisant, mes pieds touchant les siens, lien ténu qui me rassure sur sa présence à mes côtés.

Le matin après le petit-déjeuner nous passons l’essentiel de notre temps à lire. Charlotte s’installe dehors au soleil et moi à l’intérieur. Je préfère lire assis sur une chaise dans une position très conventionnelle, je peux souligner les phrases qui me plaisent, prendre des notes sur les pages de garde, faire des petits dessins.

Source d’inspiration

Je consacre beaucoup de temps à la lecture du Monde. Il relate des évènements ou des formes de pensée qui me font réagir, suscitent des émotions ou des révoltes.

ROUGEJe suis tombé sur un article de Corinne Lesnes, relatant l’histoire d’Eloïse Corbell une américaine qui se bat depuis douze ans pour faire valoir les droits des Indiens expropriés et spoliés par l’administration américaine. La lettre se terminait par l’évocation très émouvante d’un sanctuaire indien, l’un de ces « lieux de mémoire » comme on dit en France. Elouise Corbell parle d’une source d’inspiration : une colline appelée Ghost Ridge, à Browning le long de la route 89, où ont été enterrés cinq cents Indiens Pieds-Noirs morts de faim durant l’hiver 1883-1884 alors qu’ils attendaient des rations de nourriture promises par les agents du gouvernement. Elouise est l’arrière-arrière-petite fille d’un chef indien.

Le roi Louis-Philippe, la reine Marie-Amélie et la duchesse d'Orléans assistant dans le salon de la Paix aux Tuileries à une danse d'Indiens Iowas que leur présente George Catlin, le 21 avril 1845, une scène immortalisée par le peintre suisse Karl Girardet (1813-1971) – le tableau est exposé au musée national du château de Versailles

Le roi Louis-Philippe, la reine Marie-Amélie et la duchesse d’Orléans assistant dans le salon de la Paix aux Tuileries à une danse d’Indiens Iowas que leur présente George Catlin, le 21 avril 1845, une scène immortalisée par le peintre suisse Karl Girardet (1813-1971) – le tableau est exposé au musée national du château de Versailles

Les premiers jours d’été

Sommes allés à Apt visiter une exposition de Freddy Tsimba sculpteur congolais que nous avions découvert il y a plusieurs années au centre culturel wallon à Paris en face du centre Pompidou. Avons passé deux nuits dans l’ancien village fortifié de Saignon qui est perché dans la montagne. Après nous avons repris la route pour Cavaillon jusqu’à Robion où mon ami Aurélien nous attendait. Il possède une belle propriété avec une piscine où j’ai voulu me tremper malgré le froid. Aurélien ne parvenait pas à stopper le robot qui nettoyait l’intérieur du bassin. Il a dû appeler un voisin à son secours. J’étais content que ce truc s’arrête enfin de frotter, on aurait dit qu’il me poursuivait comme un intrus.

David Hockney (né en juillet 1937 dans l'ouest du Yorkshire, R.U.) "Piscine de jour à 3 bleus", 1978. Piscine en papier n°7, pâte à papier colorée et compressée. Ext. de "Images de David Hockney" , choix et présentation de Nikos Stangos aux Ed. du Chêne (1980)

David Hockney (né en juillet 1937 dans l’ouest du Yorkshire, R.U.) « Piscine de jour à 3 bleus », 1978. Piscine en papier n°7, pâte à papier colorée et compressée. Ext. de « Images de David Hockney » , choix et présentation de Nikos Stangos aux Ed. du Chêne (1980)

Charlotte voyait Aurélien pour la première fois. Ils se sont tout de suite entendus. Ils partageaient le même goût pour la nature, parlaient des arbres et des fleurs, de la manière de les entretenir, des ballades qu’il était possible de faire dans le coin. Je les observais depuis le salon où j’avais déniché un numéro spécial de Télérama consacré à René Char. Une couverture dans le style des années 50. Je me suis renseigné pour en obtenir un exemplaire, le magazine m’a répondu que ce numéro était épuisé. La prochaine fois que j’en vois un je le pique.
Nous avons dîné dehors et bu beaucoup de vin du Lubéron pour nous réchauffer.

Le lendemain, le beau temps s’était installé, le vent ne soufflait plus, il faisait presque chaud en se levant. Nous avons acheté dans le village de quoi manger et sommes partis avec nos sacs à dos sur le massif du petit Lubéron.
Au lieu-dit La Bergerie, j’ai reçu un appel d’Emma, mon ancienne assistante. Elle disait que j’avais de la chance d’être parti. C’est drôle, les gens prononcent toujours les mêmes phrases qui doivent appartenir au Grand Dictionnaire des Lieux communs. Elle m’a donné les noms des personnes qui allaient me remplacer et les détails de la nouvelle organisation qui devait être mise en place. J’ai murmuré : « C’est la fin d’une époque… », je ne savais pas trop quoi dire. J’avais eu tort de prendre l’appel. Je voyais Charlotte qui me regardait furibarde.
« A qui le dites vous ! » s’est exclamée Emma. Elle m’a raconté comment les choses se passaient depuis mon départ du bureau. Quand je lui ai dit où je me trouvais elle a vite raccroché.
Je songeais à l’Empire succédant à la Révolution. Les « maîtres à penser » s’installaient aux commandes.
En début d’après-midi, nous nous sommes assis à l’ombre pour nous restaurer. Le repas était frugal. Charlotte avait acheté une baguette de pain aux lardons et des tomates. Aurélien avait emporté un saucisson et un morceau de pain blanc. Nous avons tout partagé.

On aurait dit des Indiens sur une piste

 

 

Pierre Joubert, "Badge d'Or" - 60 ans de dessins pour le scoutisme (1922-1982). Edition spéciale réservée au Club des Mille Sabords (21 juin 1983)

Pierre Joubert, « Le Renseignement » (1950). Héliogravure. Image des deux garçons extraite de « Pierre Joubert/Tome 1 » aux Editions Alain Littaye (1981). Montage Vert et Plume avec les signes de piste

 

Une bande de gosses qui chantaient en marchant s’est dirigée vers nous. Des scouts, Ils portaient des culottes courtes tenues par des ceinturons et marchaient avec des bâtons. Charlotte m’expliqua que cette méthode permettait de développer les muscles des épaules en plus des jambes qu’ils avaient bien rondes et bronzées. Les bâtons assurent un meilleur équilibre dans les descentes surtout quand le sentier comme ici est caillouteux. Les gosses poussaient des cris plus qu’ils ne chantaient, on aurait dit des Indiens sur une piste. Ils allaient à la queue le leu, leurs exclamations servant à scander leurs mouvements.
Un grand gaillard au torse nu les accompagnait. Il était avec un autre jeune homme qu’Aurélien connaissait, Johnny, un employé des Eaux et Forêts, torse nu lui aussi. Il portait un pantalon long qui avait de grandes poches sur le côté des cuisses comme celui d’un soldat. On s’est tous serrés la main. Le chef de la troupe a demandé à Aurélien de regarder avec lui sur sa carte le chemin le plus court pour rejoindre le village d’Oppède. Je suis resté à côté d’eux. Aurélien montrait le sentier à suivre avec le doigt. Je regardais le torse du jeune homme. Malgré l’effort de la marche il ne transpirait pas. Il avait la peau lisse. Il sentait bon, on aurait dit qu’il était tombé du ciel.
Ils repartirent aussi joyeusement qu’ils étaient arrivés. Les scouts nous dirent au revoir l’un après l’autre en passant devant nous.

Nous sommes restés trois jours avec Aurélien. Il nous a guidés pour visiter les villages de Maubec, Oppède-le-Vieux, Ménerbes, Lacoste, Bonnieux et Buoux. Il décrivait les différents châteaux et brossait le portrait de leurs occupants. L’histoire du Lubéron est liée, comme en Turquie celle de la Cappadoce, aux persécutions religieuses. Difficile d’imaginer autant de massacres dans un décor léché et apprêté pour les touristes dont la majorité parlent anglais. Des adultes et beaucoup de gens âgés sous le charme du paysage et de l’histoire dont on entend encore la respiration, les adolescents vont plus au sud sur la Côte d’Azur où les filles sont étendues en bikini sur le sable chaud ici ils ne viennent qu’en promenade scolaire.

 

Les pierres avaient une âme

L'église Sainte-Marie, au-dessus du minuscule village de Buoux - Lubéron (photo Vert et Plume)

L’église Sainte-Marie, au-dessus du minuscule village de Buoux – Lubéron (photo Vert et Plume)

 

Le plus bel instant fut la découverte de l’Eglise Sainte-Marie à Buoux. Ses dimensions évoquent davantage une chapelle. La construction du bâtiment remonte au début du 13è siècle. C’est un lieu de sépulture isolé qui dégage un charme inouï. Ici les morts continuent de vivre. J’étais étonné de ne pas apercevoir le chevalet d’un peintre à l’intérieur de l’enceinte. Cet ensemble qui est à l’écart de la route principale est magiquement préservé.

Nous nous sentions si bien dans la maison d’Aurélien que nous serions volontiers restés un jour de plus jusqu’à l’arrivée de sa femme qui est conservatrice de musée à Paris.
Aurélien était plus matinal que nous, préparait le petit-déjeuner sur la terrasse devant la cuisine éclairée par les premiers rayons du soleil. L’été tardif semblait cette fois s’être installé. Nous déjeunions au restaurant et dînions à la maison dehors aux chandelles.
Aurélien est un excellent cuisinier et un conteur extraordinaire.
Je lui ai demandé de refaire pour Charlotte le récit de ses équipées dans le massif de l’Himalaya et des circonstances peu communes dans lesquelles il avait fait la connaissance de sa femme.
Nous nous sommes séparés à regret. Charlotte s’est installée au volant et a pris la direction de Sisteron pour remonter sur Grenoble et Annecy.

 

L’air vif des vallées en plaine

Livret-guide de 1912 publié par le Syndicat d’Initiative de l’arrondissement d’Annecy fondé en 1895 (17è édition). Aujourd’hui le Syndicat s’appelle Office du Tourisme et l’arrondissement a été rebaptisé agglomération

Livret-guide de 1912 publié par le Syndicat d’Initiative de l’arrondissement d’Annecy fondé en 1895 (17è édition). Aujourd’hui le Syndicat s’appelle Office du Tourisme et l’arrondissement a été rebaptisé agglomération

 

« Le Syndicat avait pour but d’étudier les ressources de l’arrondissement d’Annecy , de provoquer les mesures de toute nature qu’il croyait utiles pour en augmenter la prospérité. Il s’efforçait de faciliter aux voyageurs la visite des Alpes de Savoie, leur séjour dans la ville d’Annecy et ses environs… » (extrait du livret-guide). J’aime particulièrement dans ce texte l’expression « pour en augmenter la prospérité », l’idée sereine d’un intérêt partagé.

 

L’image du paysan assis dans sa cuisine me plaît parce qu’elle est attachée aux vacances que je passais enfant à la campagne. Je trempe mes tartines beurrées dans un bol de café en écoutant la radio lorsqu’une interview, à laquelle je n’aurais pas accordé d’intérêt il y a six mois, captive mon attention. Il est question de perte de pouvoir au moment de quitter l’entreprise. Pour ma part je préfère parler d’une perte d’un pan entier de son identité. Après quoi il faut se reconstruire comme un bâtiment après un bombardement si vous n’êtes pas mort sous les décombres.

Les voisins, qui se couchent avec les poules et se lèvent au chant du coq, nous réveillent le matin  en ratissant les graviers qui recouvrent les allées de leur jardin ou en faisant chauffer longuement le moteur diesel de leur voiture quand ils partent le dimanche à la messe au lieu de la regarder à la télévision. F’ai alors l’impression de vivre à une autre époque. Avant le grand chambardement de la réorganisation du commerce mondial. Ainsi le monde ancien n’aurait pas totalement disparu. Son coeur battait encore à Annecy ce gros village de Hobbits protégé des vents périodiques par l’amphithéâtre des montagnes qui l’entourent (ext. du Livret-guide)

Les Martiens sont partout

 

Mohamed Bourouissa, né en Algérie en 1978. "La rencontre" (2005). Galerie Les Filles du Calvaire - image extraite du catalogue des Rencontres de Bamako 2009 (Editions Acte Sud)

Mohamed Bourouissa, né en Algérie en 1978. « La rencontre » (2005). Galerie Les Filles du Calvaire – image extraite du catalogue des Rencontres de Bamako 2009 (Editions Actes Sud, nov.2009)

Quand j’étais avec Aime Aroquo  j’essayais de faire partager mes idées par tous ceux avec qui je travaillais, pour qu’ils les mettent en œuvre sur leur territoire. Il fallait aussi les vendre au noyau de la société auquel j’étais intégré qui comprenait plusieurs dizaines de personnes dont je savais qu’elles jouaient un rôle important. Comme des vaisseaux dans l’espace elles étaient prises dans un mouvement incessant, j’apercevais leurs petites lumières qui scintillaient, rouges, bleues, jaunes et blanches, dans les couloirs, les réunions, les séminaires, les conférences. Je me glissais entre elles tous feux éteints. Quand le moment était opportun, je balançais les phares sur mon activité, à la manière des chauffeurs de taxi en Sierra Leone qui roulent la nuit à vive allure tous feux éteints et les éclairent uniquement lorsqu’ils perçoivent l’approche d’une voiture en sens opposé.

Les grands absents étaient les ouvriers des usines de fabrication. On ne les voyait pas car les usines étaient pour la plupart installées en Afrique du nord, les anciennes provinces de l’Empire colonial français.
On n’entendait jamais parler des ouvriers. C’était comme s’ils n’existaient pas.

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