Une vie de château

J’avais téléphoné à un ami d’enfance, devenu comte d’Entredeulaque à la mort de son père qui lui avait aussi légué un château où il accueillait désormais des séminaires.
Je voulais qu’il me loue une chambre. 
 Il habitait au sud de Paris.
« Viens quand tu veux, tu es mon invité. Tu logeras sous les combles. Un studio que j’avais aménagé pour mon fils. Tu seras tranquille… pour écrire j’imagine. C’est tout ce que tu sais faire. »
Cette fois c’était sérieux. Je devais achever la rédaction d’un scénario dont j’avais reçu la commande. Le travail était urgent, bien rémunéré. Il tombait à pic. Je venais de recevoir mon avis d’imposition. La note était salée. Il s’agissait de payer les retraites des fonctionnaires et le coiffeur du Président !. 

Où l’on apprend que la châtelain est un faussaire

Tom Wesselmann « Baignoire », huile sur toile, plastique et objets (porte de salle de bains, sreviette, coffre à linge),1963. Sourcing image : « L’Art du XXè siècle, Museum Ludwig Cologne », éditions Taschen (août 1996). Bibliothèque The Plumebook Café, 08/98
Tom Wesselmann « Baignoire », huile sur toile, plastique et objets (porte de salle de bains, sreviette, coffre à linge),1963. Sourcing image : « L’Art du XXè siècle, Museum Ludwig Cologne », éditions Taschen (août 1996). Bibliothèque The Plumebook Café, 08/98
 
Un garçon qui avait pris ma valise me conduisait.
On accédait au studio par un ascenseur privé, de sorte que je ne rencontrerais personne hormis mon ami qui l’empruntait aussi pour rejoindre son appartement à l’étage au-dessous du mien.
En plus de la chambre, je disposais d’un petit salon faisant office de pièce de travail. Mon bureau était installé devant une jacobine dont la fenêtre offrait une vue étendue sur le par cet au-delà sur un petit bois qui le bordait à son extrémité.
J’avais droit à une magnifique œuvre d’art moderne, années 60-70, pop art et Cie.
Suspendue au mur de séparation avec la salle de bains, un Tom Wesselmann, à la fois réaliste et drôle.
Comble de raffinement : la porte qui était partie prenante au tableau avait été placée au niveau du sol de la chambre et ouvrait réellement sur ma salle de bains !
D’Entredeulaque était un faussaire génial. Jamais arrêté puisqu’il ne monnayait pas ses talents exceptionnels de peintre. Capable de reproduire à la perfection n’importe quel chef-d’œuvre depuis la Renaissance italienne jusqu’au pop art.
Tous les tableaux du château étaient de sa main.

Où le héros fait la preuve de son égocentrisme

Jasper Johns « Edingsville », 1965. Huile sur toile et objets. Sourcing image : « L’Art du XXè siècle, Museum Ludwig Cologne », éditions Taschen (août 1996). Bibliothèque The Plumebook Café, 08/98
Jasper Johns « Edingsville », 1965. Huile sur toile et objets. Sourcing image : « L’Art du XXè siècle, Museum Ludwig Cologne », éditions Taschen (août 1996). Bibliothèque The Plumebook Café, 08/98
 
Je vis en sortant dans le parc qu’un séminaire de formation se tient dans la grande salle du rez-de-chaussée.
J’observais d’un œil amusé les jeunes gens rassemblés par petits groupes qui discutaient, un verre à la main, quequefois une cigarette.
Un monde à des années-lumière du mien. Hommes politiques et hommes d’affaires remplissaient les alons d’attente des gares et des aéroports, parlaient sérieusement de sujets qui me semblaient préfabriqués.
Des années d’études pour parler des mêmes sujets qu’il y a 2000 ans en arrière : comment conserver sa parcelle de pouvoir, comment vendre plus et gagner plus d’argent ?
 Chacun essayait d’être le plus brillant possible, de garder l’esprit en alerte, d’avoir les réponses les plus pertinentes.
19 heures. J’entendis sonner au cloche de la chapelle.
Je me dirigeai vers la bibliothèque où d’Entredeulaque m’attend devant la cheminée. 
Il parut ému de me retrouver. 
« Il y a longtemps n’est-ce pas… »
Le feu crépitait. La chaleur me faisait du bien. Nous nous étions assis côte à côte. Tournant volontairement le dos à toute personne étrangère qui entrerait. 
Avant la mort de son père, d’Entredeulaque avait été l’un des princes des nuits de Saint-Tropez. Il possédait un club très chic et naturellement très  snob, fréquenté par des princes et des déjantés de toutes sortes.
Il s’était enrichi. Avait beaucoup voyagé. Désormais il finançait des œuvres de charité et investissait dans la recherche médicale.
Il ne se reposait jamais, ignorait le mot vacances, toujours au pluriel.
Enveloppé par la chaleur des flammes, bercé par la voix de mon ami, je ne tardai pas à me laisser entraîner par mes rêveries.
J’aperçois par la fenêtre un groupe de jeunes femmes cette fois qui marchaient tranquillement sur l’allée de graviers en faisant attention de ne pas se tordre les pieds.
Elles paraissent très détendues, à l’inverse des hommes. 
 J’ai toujours aimé le bruit que font les pas sur les graviers. Plus chic que la course des gens pressés d’arriver au bureau, le soir de rentrer chez eux.
Il y a toujours des allées de graviers dans les parcs des châteaux. 
Comme ici.
Elle contourne le bassin qui est devant l’escalier d’accès au château et se prolonge par derrière jusqu’au fond du parc où une petite porte aménagée dans le mur d’enceinte est malheureusement fermée à clé.
Quelques jours plus tard je me suis levé très tôt et j’ai marché jusqu’au petit bois en sortant de l’enceinte du château.
En rentrant j’ai croisé deux nommes qui jouaient de la musique de jazz de l’autre côté de la petite porte condamnée.
J’ai fait celui qui passait là par hasard pour ne pas les déranger.
Mais j’y suis retourné le lendemain. Les deux musiciens n’étaient pas là.
J’ai regretté de ne pas leur avoir adressé la parole. Je ne saurai jamais qui ils étaient.
!Quand le faux

Quand le faux se révèle être vrai…

Jean Dubuffet « Activité généralisée », technique mixte (1976). Sourcing image : « L’Art du XXè siècle, Museum Ludwig Cologne », éditions Taschen (août 1996). Bibliothèque The Plumebook Café, 08/98

Jean Dubuffet « Activité généralisée », technique mixte (1976). Sourcing image : « L’Art du XXè siècle, Museum Ludwig Cologne », éditions Taschen (août 1996). Bibliothèque The Plumebook Café, 08/98

 
 
D’Entredeulaque avait repeint les murs du château dans des couleurs variées qui mettaient en valeur ses tableaux, mais n’avait pas cherché à le « moderniser », conservant au contraire les anciens équipements tels que  baignoires, lavabos, toilettes, téléphones dès lors qu’ils étaient en bon état de marche.
Il avait réussi de la sorte à préserver l’atmosphère générale des lieux.
Cela renforçait la sensation que j’avais depuis mon arrivée de vivre en dehors du temps ordinaire. 
Je n’avais jamais eu l’occasion de vivre aussi longtemps dans un vrai château.
Une chose aussi simple que la vétusté des robinets par exemple me renvoyait, chaque fois que je les utilisais, à quelque chose que je n’avais pas connue, ce temps d’avant ma naissance dont me parlaient mes grands-parents. 
Par peur du ridicule, je n’avais pas osé demandé à mon ami si son château était hanté. 
J’y pensais au moment d’éteindre mon ordinateur pour me coucher. Je me déshabillais, jetais mes vêtements sur le dos d’un fauteuil et me glissais sous la couette et m’endormais aussitôt tellement j’étais fatigué par la journée de travail qui s’achevait.
Pourtant, alors que je n’y pensais plus, il se produisit enfin un étrange événement au beau milieu d’une nuit qui devait être la douzième, à quelques jours de mon départ programmé.
Je fus réveillé brusquement par un vent violent qui avait fait claquer l’une des fenêtres que j’avais laissée ouverte. La pluie rentrait dans la chambre. Je sentis en me levant le parquet mouillé sous mes pieds nus.
Un éclair illumina le parc. Un grondement de tonnerre. Il n’en fallut pas davantage pour me projeter dans un roman de Conan Doyle ou de Mary Shelley.
J’entendis frapper à la porte de la salle de bains !
Je me retournai d’un coup vers le tableau de Tom Wesselmann et vis avec sidération que la jeune femme nue qui s’essuyait le dos avec une serviette rayée rouge et blanc avait disparue.
C’était elle qui frappait !
Je me recouchai en laissant la lampe de chevet éclairée.
« Entrez… »
Elle souriait, nue comme elle l’avait toujours été sous mes yeux.
Éberlué : « Vous étiez là depuis le premier jour… »
Elle se glissa à son tour sous la couette.
Sa toison se frotta contre mon pénis qui redressa la tête.
Intérieurement : « Pourquoi n’avais-je pas prêté plus d’attention aux propos de mon ami qui me parlait de son art de peindre… »
J’éteignis.
NUIT
Pris à son propre piège :  l’écrivain sera-t-il à la hauteur des personnages qu’il a créés ?

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