Une perfection convenable

Dans son Émile, J.J. Rousseau a une intuition qui est loin de s’être imposée aux esprits : considérer l’enfant comme un être achevé, parfait, épanoui et non plus comme un adulte imparfait. « Chaque être, chaque état de la vie, a sa perfection convenable, écrit Rousseau, sa sorte de maturité qui lui est propre. Nous avons souvent [entendu] parler d’un homme fait ; mais considérons un enfant fait : ce spectacle sera plus nouveau pour nous, et ne sera peut-être pas moins agréable. »
– cité par Michel Tournier dans « Le Tabor et le Sinaï », un essai sur l’art contemporain (chap. consacré à Pierre Joubert), éd. Belfond (1988). Bibliothèque Vert et Plume,.

Un village allemand

Inzlinger Wasserschloss, Inzlingen (Allemagne). A proximité de Bâle. Photo Vert et Plume, avril 2012

Depuis qu’il avait neuf ans, Yves passait ses grandes vacances en Allemagne. Il résidait chez une amie de son père qui était veuve. Son père et elle s’étaient connus avant la guerre. Ils n’avaient jamais cessé de correspondre. Lorsque Yves fut en âge de voyager, il prit seul le train de Paris pour Bâle où Elena l’attendait sur le quai de la gare. Elle fut frappée par la ressemblance de Yves avec son père, parut troublée et enchantée à la fois. Elle conduisit Yves dans sa jolie maison qui était de l’autre côté de la frontière.

Elena habitait à l’extérieur d’un joli village dont une partie des maisons avaient été restaurées, d’autres modernisées sans remettre en cause l’harmonie générale qui produisait chez le visiteur le sentiment d’une grande sérénité. Rien ne manquait aux alentours de la maison d’Elena : des prés verdoyants, des bois au sommet de pentes fleuries, une rivière. Il y avait même un petit château édifié au centre d’un étang.

Yves passa une partie de l’après-midi à ranger ses affaires dans sa chambre puis visiter le grenier où Elena lui avait dit qu’il trouverait des affaires ayant appartenu à son fils aîné qui devraient lui aller. Rien ne pouvait faire plus plaisir à Yves qui devait toujours se cacher chez lui quand il voulait monter dans le grenier. Un endroit où il pouvait passer des heures à fouiller les cartons que ses parents y avaient entreposés, ouvrir les armoires où de vieux vêtements qui avaient appartenu à ses grands-parents étaient suspendus. Il lui arrivait de les essayer et de se regarder dans les glaces d’une grande armoire dont les portes étaient fermées à clé. Il redescendait sur la pointe des pieds pour ne pas faire craquer les marches de l’escalier en bois. Mais ses genoux encore couverts de poussière et ses cheveux en bataille étaient suffisants pour que sa mère devine d’où il venait.

De la poussière sur les genoux

Le grenier d’Elena était beaucoup plus petit. Il fallait se courber pour ne pas se cogner la tête contre les poutres. Il y avait des lucarnes comme chez ses parents qui laissaient filtrer un rayon de soleil où des araignées se balançaient à l’extrémité de leur fil. Il découvrit un carton sur lequel était écrit à la main le prénom de Hans. Yves l’ouvrit et en déballa le contenu sur le plancher. Des vêtements de scout, des culottes courtes, des chemises, des ceintures, des chapeaux ridicules et puis, le cœur de Yves se mit à battre plus fort, une culotte de cuir comme il rêvait depuis longtemps d’en porter.

« Défilé aux flambeaux d’un groupe de scouts allemands protégés par la police », R.F.A., années 1960. Sourcing image : Georges Martin et Ronald Nelson « The Boy, a photographic essay » (compilation de photos couleur et noir et blanc, 1964). Ancienne bibliothèque, Lyon (1966)

« Un groupe de scouts allemands reconnaissables à leurs chemises vertes, leurs culottes de cuir… »,
extrait de « Pas de chewing-gum pour Pataugas » (p.176) de Mik Fondal, éd. Alsatia (1956) – bibliothèque Vert et Plume, 2012.

L’usure avait donné à cette culotte une étonnante patine. Yves n’hésita pas une seconde. Il se déshabilla et l’enfila à la place de son short. Mais elle le serrait. Hans avait dû être un garçon plus mince que lui. Yves enleva son caleçon et remit la culotte sans rien dessous. Elle le demeurait étroite mais c’était acceptable. Yves prit une ceinture et la serra autour de la taille en rentrant le ventre. Puis il choisit une chemisettes. L’essentiel était d’être à l’aise au niveau des épaules et des bras. Pour le reste, il n’aurait qu’à faire davantage de sport et moins manger.

Quand il redescendit, Elena s’exclama qu’il était en tous points semblable à un petit Allemand. Yves fut enchanté du compliment. Après quelques jours, les habitants du village l’appelèrent le garçon à la culotte de cuir. A la ceinture il avait accroché son slip de bain rouge qu’il enfilait pour se baigner dans la rivière avec les autres. Yves refusait de prononcer une seule phrase en français. Il voulait appartenir à ce pays qui avait réussi, après avoir perdu la guerre, à se hisser au 1er rang des plus grandes puissances économiques, qui exportait ses produits dans le monde entier, fabriquait les automobiles les plus solides et les plus résistantes à l’image de sa culotte de cuir qu’il ne quittait plus que pour dormir.

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