Une passion démodée

Durant les trois dernières années de sa vie (il meurt au Cannet, à proximité de Cannes, le 23 janv.1947), Pierre Bonnard, animé (selon lui) « d’une passion périmée », à cheval sur la seconde moitié du 19e siècle et la première moitié du 20e, est photographié tout à tour par Henri Cartier-Bresson (image ci-dessous), Brassaï et Gisèle Freund.
1944 (l’année de la photo de Cartier Bresson) marque un tournant dans notre hstoire : la guerre n’est pas encore achevée (les Alliés ont débarqué en Normandie au mois de juin et le 15 août sur la Côte d’Azur entre Toulon et Cannes justement. Berlin ne capitulera que l’année suivante), déjà la vie reprend à Paris. Journalistes et photographes sortent des placards où l’Occupation allemande les avait contraints de s’enfermer.

L’un des derniers survivants

Henri Cartier-Bresson « Pierre Bonnard assis dans le salon », Le Bosquet (1944) ; Sourcing image : catalogue de l’exposition Bonnard à la Fondation Beyeler, 2012 (bibliothèque Vert et Plume, 03/12)


«  Je travaille beaucoup, de plus en plus enfermé dans cette passion périmée de la peinture. Peut-être en suis-je, avec quelques-uns, un des derniers survivants. Le principal est que je ne m’ennuie pas ».
Pierre Bonnard, fév.1933    (lettre à son neveu Charles Terrasse)

Il y a au moins trois bonnes raisons d’aimer les peintures de Bonnard, (1) l’inspiration et la créativité du peintre, (2) son extraordinaire maîtrise des couleurs et de la lumière, (3) la vie qu’il parvient à insuffler à tous les êtres et les choses sur lesquelles son regard se pose, comme s’il en était le créateur. À l’inverse, les nouvelles générations, qui découvrent les représentations de Bonnard à l’aube du 21e siècle, sont en droit de les juger démodées (comme lui-même le pendait à propos de la peinture en général).
Les adolescents sont davantage attirés par la vie citadine que la vie à la campagne, recherchant l’animation bruyante des rues plutôt que le silence et la sérénité. Ils préférent les images vidéo de la réalité à sa  représentation poétique.
Les scènes de la vie quotidienne peintes par Bonnard n’ont plus grand-chose à voir avec le monde où nous vivons. Les villas ont été détruites et remplacées oar des immeubles pour répondre à une demande de logements qui a explosé. Les jardins ont été goudronnés pour accueillir les voitures en stationnement. La lumière est plus terne, le ciel plus lourd. Le temps libre pour tous s’est substitué à l’oisiveté d’une élite. La société s’est très largement démocratisée en même temps que la culture populaire a supplanté la culture classique.
C’est ainsi que nous ne portons plus sur les êtres et les choses le même regard que celui de Bonnard. Et c’est parce qu’il nous fait redécouvrir ce que nous avions perdu de vue qu’il nous enchante.

La passion de la peinture

Pierre Bonnard « Le café », huile sur toile (1915). Sourcing image : catalogue de l’exposition Bonnard à la Fondation Beyeler, 2012 (bibliothèque Vert et Plume, 03/12)

« J’ai tous mes sujets sous la main. Je vais les voir. Je prends des notes. Et puis je rentre chez moi. Et avant de peindre, je réfléchis, je rêve. »
Pierre Bonnard, 11 janv. 1942. Marthe meurt le 26. Comme beaucoup de gens à cette époque, elle a souffert toute sa vie de la tuberculose.

Presque envie de dire que sa passion est à elle seule une sidération, tant elle a déserté nos esprits incrédules et volages.
Chaque jour, Bonnard notait dans un carnet le temps qu’il faisait. L’idée que les couleurs perçues par la rétine étaient dépendantes du temps qu’il faisait à l’extérieur était l’une de ses préoccupations.
Nous sommes attentifs aux prévisions du temps qu’il va faire pour programmer nos activités. Nous courons après le temps tandis que Bonnard demeurait paisiblement chez lui.
Loin d’apparaître comme un privilégié, Bonnard passerait aujourd’hui pour une personne peu intéressante, qui n’a pas grand-chose à raconter, ne prend guère l’avion, n’est jamais allé en Patagonie, ne connaît pas le Japon (ignorant qu’il a été marqué par une exposition d’estampes japonaises organisée au printemps 1880 à Paris par l’école des Beaux-arts), qui ne lit pas les derniers succès littéraires, préfère la peinture aux jeux vidéo ou aux sériées télé.

Poésie sans cesse renouvelée de la féminité

Pierre Bonnard « Le cabinet de toilette », huile sur toile (1932). Sourcing image : catalogue de l’exposition Bonnard à la Fondation Beyeler, 2012 (bibliothèque Vert et Plume, 03/12)

« Je ne passe guère à Paris que deux mois dans l’année. Je viens y reprendre du ton, comparer mes peintures à d’autres… à Paris je suis un critique, je ne peux pas y travailler, trop de bruit, trop de distractions. »
Pierre Bonnard, vers 1933.

Bonnard a toujours habité dans de jolies maisons. Il n’occupe pas une chambre de dix mètres carrés, il a fait aménager un  studio sur deux niveaux. Ses clients sont des bourgeois fortunés qui préfèrent suspendre des toiles de maîtres sur leurs murs plutôt que d’y punaiser des affiches de chanteurs en vogue. Bonnard n’est pas un homme du peuple peignant pour le peuple. Il est un bourgeois raffiné qui visite les musées lorsqu’il voyage en Europe, rentre dans les galeries et la plupart de ses amis sont aussi des artistes.

A la fin des années 1800, Bonnard a renoncé à peindre selon les règles de style des Nabis. Le nu féminin (du corps masculin il n’a représenté que le sien, entre la ceinture et le haut du visage) est devenu son sujet de prédilection.

Peu de peintres (peut-être aucun ?) n’ont aussi bien rendu compte des instants enchanteurs qui font de la vie avec une femme (ou deux) une expérience irremplaçable.

À moins qu’il ne soit jeune et efféminé, il n’émane pas d’un homme le même charme, ni la grâce, aussi beau et amoureux soit-il.

La peinture est un atout pour capturer les images de la femme entrevue dans son cabinet de toilette ou contemplée longuement, allongée dans son bain ou sur son lit. Beaucoup mieux que la photographie et ses gros sabots. Bonnard ne s’est jamais lassé de représenter les gestes de la femme et les positions que prend son corps..

L’indolente
Femme assoupie sur un lit
Sommeil
La sieste
La toilette
La toilette rose
Nu devant la cheminée [Jeune fille nue, qui n’est autre que Renée Monchaty,  rencontrée en 1918, qui devient son modèle, sa muse et sa maîtresse, partageant la vie du peintre avec Marthe Méligny que Bonnard avait connue en 1893 et qu’il finira par épouser le 13 août 1925, mettant ainsi fin à 30 années de ménage à trois]
Bonnard écrit ses poèmes de la femme avec ses pinceaux, comme Baudelaire, Éluard et Apollinaire avec leur plume.
Nu à la baignoire
Nu à contre-jour
Sortie du bain

Le jardin, sorte d’intérieur en plein air

Pierre Bonnard « Le jardin sauvage / La grande terrasse », huile sur toile (1918). Sourcing image : catalogue de l’exposition Bonnard à la Fondation Beyeler, 2012 (bibliothèque Vert et Plume, 03/12)


« C’est Bonnard qui fixe le ton, ce n’est pas la nature »
disait le peintre Jean Bazaine (cité dans le catalogue de l’exposition)

Les rétrospectives Bonnard attirent naturellement les personnes âgées plus que les jeunes gens, bien que l’on en aperçoit certains qui se tiennent par la main et d’autres, plus rares encore, seuls, perdus dans la contemplation d’un tableau.
Les gens de 50 à 70 ans ont  la nostalgie du temps que leur décrivaient leurs parents ou leurs grands-parents, un temps qu’ils n’ont pas connu eux-mêmes mais qui leur paraît tellement plus séduisant que celui dans lequel ils se retrouvent précipités à leur corps défendant..
C’est peut-être la grande différence entre l’époque de Bonnard et la nôtre. Une société certes moins démocratique, moins « juste » a-t-on pris l’habitude de dire, dans le sens du plus grand nombre ayant les mêmes opportunités, mais une société dans laquelle l’État ne se donnait pas pour objectif d’encadrer les individus, où l’on était livré à soi-même.

Flash infos artiste

Pierre Bonnard.  1867-1947. Peintre français né à Fontenay-aux-Roses (proximité de Paris) et mort au Cannet (Cannes). Repèré dès l’école pour ses dons artistiques. Fils d’un fonctionnaire du ministère de la guerre, il obtint en 1888 sa licence en droit et poursuit ses études à l’école des Beaux-arts, commencées l’année précédente. Se rendant dans la maison de famille de sa mère (dans le Dauphiné) pour les vacances, il lui annonce qu’il va « barbouiller du matin jusqu’au soir ». En 1890, il découvre l’art de peindre des Japonais qui le marque profondément. En 1891 il expose pour la 1ère fois au Salon des Indépendants et quitte son emploi auprès du procureur de la Seine pour se consacrer exclusivement à la peinture. Deux ans plus tard, il rencontre Maria Boursin qui va devenir son modèle et sa compagne, connue sous le nom de Marthe. Elle a 24 ans. Son père meurt en 1895 (PB a 28 ans). Sa mère vivra jusqu’en 1919 (PB a 59 ans). À suivre…

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