Une odeur de sainteté

DICTIONNAIRE. Sébastien (saint). Son existence manque de fondements historiques. Mais le personnage a de tous temps inspiré les peintres puis les photographes et les écrivains. Originaire de Gaule. Capitaine de la garde prétorienne de l’empereur romain Dioclétien qui s’était pris d’affection pour lui jusqu’à ce que la révélation de sa foi [chrétienne] en 288, lui vaille d’être condamné à mourir transpercé de flèches…

Bousculer les normes

SOUVENIR D’UNE RENCONTRE. Dans le train qui ramenait chaque week-end les provinciaux de Paris vers Aix-les-bains et Annecy, j’avais retrouvé par hasard Isabella avec qui j’avais travaillé plusieurs années auparavant. Elle avait changé la couleur de ses cheveux mais le ton de sa voix et son rire étaient les mêmes. Impossible de me souvenir comment j’en étais venu à lui parler de l’image de saint Sébastien sur qui elle ne savait pas grand-chose.

A gauche : Wilhelm von Gloeden « Figure de saint Sebastian », photographie attribuée à cet artiste (vers 1905). Sourcing image : site de « Galerie du Jour », Paris. A droite : Olga Tobreluts « Leonardo DiCaprio » (vers 1998). Mixed media on canvas / sur toile, 166×80 cm. Sourcing image : « The Fourth Sex, adolescent extremes », éditions Charta / Milan, 2003 (bibliothèque Vert et Plume, oct.2005)

Le théâtre de la transgression

RĖCIT DU SUPPLICE. Parvenus sur le lieu de l’éxécution, les gardes ordonnèrent à Sébastien de se dévêtir devant eux, ne lui laissant qu’un pagne attaché autour de la taille qui dissimulait son sexe. C’était à peine s’ils osaient porter la main sur le corps de ce jeune homme qui avait été leur capitaine et dont la beauté les avait toujours hypnotisés. Ils lui dirent de se mettre le dos contre un arbre et de lever les bras au dessus de la tête, puis lui attachèrent les poignets avec une corde dont ils ne serrèrent pas les nœuds pour éviter de le blesser. Les bras de Sébastien retombèrent dans une position légèrement fléchie, son dos se cambra, sa tête s’inclina de côté, les muscles de son ventre perdirent leur dureté comme si ses forces l’avaient soudain quitté, qu’il s’abandonnait au désir de ses hommes.
En lui ôtant ses armes et ses vêtements, révélant aux yeux de tous les formes souples et la peau lisse du corps de Sébastien, en le réduisant à l’impuissance, les soldats dont beaucoup avaient le même âge que lui l’avaient dépouillé de la virilité, de l’autorité et de l’agressivité attachées à son sexe et son statut d’officier. D’un coup ils avaient transformé Sébastien en un être fragile dont la passivité les troublait davantage qu’elle ne les surprenait.
L’identité de Sébastien commença à vaciller dans leur esprit. Certains soldats songeaient, tout en sachant bien qu’il était un homme, que son corps évoquait celui d’une femme. Un silence pesant donnait à la scène un caractère théâtral auquel personne n’était préparé.
L’excitation des soldats devint perceptible au point que certains bandèrent leur arc sans qu’un ordre leur ait été donné. Une première flèche siffla et pénétra le corps du condamné sous le sein, une autre dans l’abdomen. Les deux avaient été tirées avec une force calculée de manière à déchirer la chair sans transpercer d’organe. Le sang coula doucement des blessures où les flèches étaient fichées comme des banderilles sur le corps d’un animal.
Au lieu de chercher à défaire ses poignets de la corde qui les retenait à peine et de se jeter contre les archers pour abréger ses souffrances, Sébastien paraissait au contraire une victime consentante, offrant son corps aux pointes acérées qui bientôt le pénétrèrent de toutes parts. On eût dit qu’il avait atteint une sorte d’extase dans laquelle ses bourreaux s’étaient mués en amants désireux de protéger son corps en le couvrant de flèches.

La représentation des genres

François Buffard « Masculin – féminin », collage (vers 1967). Sourcing image : archives Vert et Plume

RETOUR DANS LE TRAIN. J’avais expliqué à Isabella que la mise en scène du supplice de Sébastien traduisait deux réalités qui se sont superposées au mythe originel : une forme de masculinité en dehors des normes et le châtiment infligé au coupable.

Quand non seulement les femmes mais aussi les hommes rencontraient Sébastien à Rome, ils étaient frappés et séduits par sa jeunesse et sa beauté que l’éclat de son armure d’officier glorifiait à leurs yeux. L’empereur lui-même était sensible à son charme et l’avait pris sous sa protection. Les hommes le désiraient. Compte tenu de son rang il fallait, pour le posséder, commencer par le réduire à l’impuissance, ainsi que l’homme pouvait le faire avec la femme dans la société antique. Puis de le châtier pour le pénétrer de manière symbolique et s’affranchir de la responsabilité de la transgression en l’accusant de s’être laissé prendre « comme une femme », un crime puni de la peine de mort.
De son côté Sébastien, impuissant à transformer les normes de la masculinité pour vivre pleinement la vie à laquelle il aspirait en secret, n’avait d’autre choix que de provoquer sa condamnation et son exécution, simulacre du plaisir homosexuel inventé et infligé par d’autres, à l’image d’un viol.

La représentation que les artistes n’ont cessé de faire du supplice est une métaphore de la répression à l’encontre de toutes celles et de tous ceux qui veulent remettre en cause les rôles prétendument attribués une fois pour toutes aux genres par leur sexe.

Flash infos artistes & thèmes

Ėtudes sur le genre. Elles sont nées aux Etats-Unis et se développent en France en dépit d’une forte controverse de la part des milieux conservateurs tant politiques que religieux. Elles dissocient le sexe (homme/femme) qui est une donnée biologique (modifiable) du genre (masculin/ féminin) qui est une construction de la personne à l’intérieur d’une société humaine organisée selon un ordre traditionnel ou dictatorial. Dans les sociétés fondées sur les religions du Livre, le sexe impose le genre sans qu’il soit permis de remettre cet ordre en question. Dans d’autres sociétés soutenues par d’autres mythes, ignorés et souvent méprisés par les premières, le genre ne va pas de soi.

Wilhelm von Gloeden. 1856-1931. Ėléments de biographoe [texte anglais] :
http://en.wikipedia.org/wiki/Wilhelm_von_Gloeden
Lire aussi : Le trouble du désir

Olga Tobreluts. Artiste russe née à Saint-Pétersbourg en 1970. Après des études d’architecture, elle s’est lancée dans l’infographie (images créées et gérées par ordinateur). S’est fait connaître avec ses portraits de célébrités.

Olga Tobreluts « Leonardo DiCaprio » (vers 1998). Mixed media on canvas, 166×80 cm. Sourcing image : « The Fourth Sex, adolescent extremes », éditions Charta-Milano, 2003 (bibliothèque Vert et Plume, oct.2005)

Olga Tobreluts appartient désormais à l’école du nouvel académisme. « La vie moderne est sordide en comparaison du passé », déclarait-elle au MOMA à New-York. Elle a repris des figures d’anciens héros qu’elle a réintroduits dans l’univers contemporain des célébrités et de la mode et a aussitôt été copiée par d’autres artistes.

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