Une journée à la campagne

La fille du notaire

Benjamin Rabier « Contes [moralisateurs] du lapin vert – Le menteur », éditions Jules Tallandier (Paris, 1927). Bibliothèque The Plumebook Café
Benjamin Rabier « Contes [moralisateurs] du lapin vert – Le menteur », éditions Jules Tallandier (Paris, 1927). Bibliothèque The Plumebook Café

La fille du notaire racontait à ses amies que son père lui avait fait cadeau d’un beau renard. La fourrure qu’elle avait nouée autour de son cou, pour rendre visite à sa cousine Juliette,  était en réalité celle de Serpolet, un lapin de garenne qui avait échappé à la surveillance de ses parents, s’était noyé, avait été repêché par un vieux bonhomme qui en avait fait cadeau au notaire à qui il devait une somme d’argent.


Ma grand-mère, qui n’était pas la fille d’un notaire, mais d’un menuisier du Haut-Jura, portait fièrement sur ses épaules et sa poitrine, le jour du mariage de sa fille aînée, les deux renards que son chasseur de mari avait tués pour elle et portés chez un fourreur. Elle les déposait sur le dossier d’un fauteuil, quand elle les ôtait en rentrant de la messe les jours de fête de famille. Nous nous amusions à introduire un doigt d’enfant dans la gueule entrouverte des renards pour le retirer aussitôt comme s’ils étaient encore capables de nous mordre.
Après la disparition de ma grand-mère, ses filles n’ont pas voulu des renards. La plus jeune les a cependant portés chez un fourreur qui lui a confectionné une écharpe et a jeté les têtes.

La sœur de ma grand-mère

Benjamin Rabier « Contes [moralisateurs] du lapin vert – Tigrette, la distinguée », éditions Jules Tallandier (Paris, 1927). Bibliothèque The Plumebook Café
Benjamin Rabier « Contes [moralisateurs] du lapin vert – Tigrette, la distinguée », éditions Jules Tallandier (Paris, 1927). Bibliothèque The Plumebook Café

Céleste, la sœur de ma grand-mère, n’avait pas eu la même chance qu’elle. Au lieu qu’un célibataire âgé de plus de trente ans, au caractère doux, fils d’un manufacturier et responsable commercial de l’entreprise, qui vint demander sa main à son père – leur mère était morte très jeune -, c’est un cultivateur qui avait frappé à la porte de Céleste, et l’avait emmenée avec lui pour qu’elle lui donnât des enfants, s’occupât des vaches et de mille autres choses dans la petite ferme dont il avait lui-même hérité.
Son mari n’eut jamais assez d’argent pour lui offrir des renards. Céleste était chichement vêtue, mais ne se plaignait jamais. Elle portait le plus souvent aux pieds des sabots qui étaient pratiques pour passer de l’étable à la cuisine ou de la cuisine au jardin.
Elle nous faisait rire en parlant des animaux de la ferme qu’elle appelait par leur nom comme s’ils avaient été de la famille. Un jour la Tigrette, la poulette la plus chic de la basse-cour, lui avait emprunté ses sabots pour se laisser glisser à la surface de l’étang, comme le faisaient les canards dont elle admirait la distinction.

La route du Jura

Benjamin Rabier « Contes [moralisateurs] du lapin vert – Le caneton désobéissant », éditions Jules Tallandier (Paris, 1927). Bibliothèque The Plumebook Café
Benjamin Rabier « Contes [moralisateurs] du lapin vert – Le caneton désobéissant », éditions Jules Tallandier (Paris, 1927). Bibliothèque The Plumebook Café

Benjamin Rabier « Contes [moralisateurs] du lapin vert – Le caneton désobéissant », éditions Jules Tallandier (Paris, 1927). Bibliothèque The Plumebook Café

Lorsque mon père décidait de nous emmener chez notre grand-mère, il empruntait la route la plus longue qui contournait la Suisse, pour éviter les tracas de la douane. À un moment donné, nous traversions des hameaux  presque exclusivement composés de fermes. Il n’était pas rare que des animaux, qui traversaient la route sans regarder, contraignent mon père à freiner brusquement pour les laisser passer.
Il arriva plusieurs fois qu’une cane, suivie par ses canetons marchant à la queue-leu-leu, l’oblige à s’arrêter. Mon père apercevait tout-à-coup la tête de la cane qui surgissait d’un côté de la chaussée pour s’assurer qu’il n’y avait pas de danger. Il immobilisait la voiture et nous assistions à la traversée de madame la Cane et de ses petits.
J’étais étonné de la connaissance que mon père avait de la vie à la campagne et du respect dont il faisait preuve en la traversant. La petite ville où nous habitions n’offrait plus ce genre de spectacle qui nous était pourtant familier grâce aux albums de Benjamin Rabier qui se trouvaient chez ma grand-mère. Rangés dans le salon, sur une étagère au-dessous du vieux tourne-disque à aiguilles, aux côtés des aventures de Bécassine et de Buster Brown.
Benjamin Rabier était né en 1964 à Napoléon-Vendée (La Roche-sur-Yon). Fils de menuisier, comme ma grand-mère, il avait été très tôt remarqué pour son talent, mais ne s’était consacré que tardivement au dessin. C’est à lui que s’était adressé Léon Bel, fromager jurassien installé à Lons-le-Saulnier, pour dessiner la première étiquette de La vache sui rit. La figure que l’on connaît aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec l’original, tout comme la campagne – un mot qui désigne désormais les coins perdus où plus personne ne voudrait vivre en dehors du week-end et des vacances.

    Flash info artiste
Les dernières parutions des œuvres de Benjamin Rabier.
http://www.benjaminrabier.com/DesktopDefault.aspx?tabid=169

 

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