Une chaleur d’été

« Je fus autrefois déjà un garçon et une fille, un buisson et un oiseau, un muet poisson dans la mer. » Fragment d’Empédocle, entre 490 et 435 avant J.C. (Cité par J.B. Pontallis dans « Frère du précédent », Gallimard (2006)

[Nouvelle]

Effe B. « Saint-Tropez, le port et la plage », collage (vers 1970). Collection « The Plumebook Café (tous droits de reproduction réservés)

François Buffard « Saint-Tropez, le port et la plage », collage (vers 1970). Collection « The Plumebook Café (tous droits de reproduction réservés)

Paris, été 1959. Un quai de la gare de Lyon. À bord du train bondé à destination de St-Raphaël, Michel se tient debout devant une fenêtre. Un wagon de  seconde classe : couloir étroit longeant des compartiments dont les passagers ont laissé les portes ouvertes pour avoir de l’air. À l’intérieur, deux banquettes recouvertes de moleskine couleur vert marin, se font face. Il n’y a pas de climatisation. Seulement des toilettes à chaque extrémité du couloir, marquées W-C. sur la porte qui se referme en claquant. Quand on soulève le couvercle de la cuvette on aperçoit le ballast par l’entrebâillement d’un clapet en métal qui pendouille.

Michel a posé par terre, entre ses pieds, son sac à dos auquel sont accrochées ses chaussures de marche et une gourde. Il observe les derniers passagers qui courent sur le quai. L’un d’eux est occupé à rentrer une valise par la fenêtre ouverte du wagon.
C’est alors que  Michel croit sentir une main se poser sur le dos de ses cuisses qui sont nues et brunies, à la différence des autres passagers qui ont encore le teint pâle, les jambes blanches, privés de soleil depuis l’été précédent.

Virgilio Costantini (1882-1940) Mrs Edward W. Mitchell avec ses enfants », au bord de la mer (1934). Reproduction en noir et blanc d'une peinture. Sourcing image : L’ILLUSTRATION n° daté 11 mai 1935, spécial Salon (collection The Plumebook Café)

Virgilio Costantini (1882-1940) Mrs Edward W. Mitchell avec ses enfants », au bord de la mer (1934). Sourcing image : L’ILLUSTRATION n° daté 11 mai 1935, spécial Salon (collection The Plumebook Café)

Michel est grand, il vient seulement d’avoir quatorze ans mais on lui en donnerait davantage. Ses longues jambes jaillissent de ses culottes courtes noires qui brillent. Elles ont été taillées, il y a plusieurs années pour son frère aîné, dans le cuir du vieux tablier de son grand-père marchand de vin à Arbois. Une grosse ceinture américaine à boucle de cuivre enserre sa taille. Il a roulé jusqu’au-dessus des coudes les manches de sa chemise kaki ouverte sur sa poitrine.
Tôt ce matin il a pris l’avion depuis Londres-Gatwick, puis il a rejoint la gare de Lyon dans la voiture de sa tante, venue le chercher à Orly. « Comme tu as grandi ! » s’est-elle exclamée. « Tes culottes courtes sont devenues trop petites, tu dois être serré là-dedans ! ». Elle a ri et a dit encore : « Tu ne devrais plus t’accoutrer comme un enfant. Tu es un petit homme maintenant. Tu dois penser aux jeunes filles qui te regardent. » Michel a rougi.
De fait sa tante lui parle comme s’il était un jeune homme, mais il n’est pas prêt à franchir le pas. Il s’efforce au contraire de préserver le plus longtemps possible ce moment de la vie où l’imaginaire côtoie sans difficulté le réel, et rend ce dernier supportable.
Qu’importe maintenant, il n’écoute plus sa tante, préoccupé par ce train dans lequel il DOIT monter.

Effe B. « Enfances », collage (vers 1970). Collection « The Plumebook Café (tous droits de reproduction réservés)

François Buffard « Enfances », collage (vers 1970). Collection « The Plumebook Café (tous droits de reproduction réservés)

Prétextant qu’une autre personne veut passer, le garçon debout derrière Michel s’est collé contre son dos. Michel est retenu entre lui, qui n’a pas retiré sa main, et la fenêtre. Le garçon est plus âgé que Michel. Il lui parle à l’oreille, veut connaître son nom, ajoute qu’il est étudiant à l’École Polytechnique. Il ouvre son portefeuille et exhibe sa photo en uniforme. Il aperçoit le livre que Michel tient dans la main : « Les forts et les purs » [Coll. Signe de Piste, 1951].
« Tu aimes les romans scouts ? » demande-t-il. – « Oui. » – « Ils sont comme toi ». Le garçon montre du doigt les ados en culottes courtes dessinés sur la couverture. Une image étonnante car ils sont à ski. – « Qu’est-ce que tu veux dire ? » demande Michel. – « Ils ont les cheveux blonds, des yeux bleus, les jambes et le torse nus. Ils sont beaux. On ne t’a jamais dit que tu étais beau ? » – « Non,» – « Tu vas où ? »’- « Rejoindre mon frère sur un bateau amarré dans le golfe de St-Tropez. » – « Et après ? » – Après, on va naviguer le long de la côte jusqu’à… » Michel s’interrompt. La main du garçon, qui s’était posée sur le dos de sa cuisse, est parvenue à se glisser d’un mouvement caressant jusqu’à la naissance des fesses. – « Arrête ou je crie ! » – « Tu n’aimes pas ? » – « Je préfère que tu t’en ailles. » – Un long silence. Michel se retourne, le garçon a disparu.

Bernard Faucon "Le départ", 1978. Sourcing image : "Les Grandes Vacances", photos de B. Faucon (éditions Herscher, 1980). Bibliothèque The Plumebook Café, 1992

Bernard Faucon « Le départ », 1978. Sourcing image : « Les Grandes Vacances », photos de B. Faucon (éditions Herscher, 1980). Bibliothèque The Plumebook Café, 1992

Michel extirpe de son sac le sandwich que sa tante lui a donné. Il réalise que le train, sans qu’il s’en soit aperçu, est sorti de Paris. On ne voit que des champs. Michel songe aux quelques minutes qu’il vient de passer.  Cela ne s’était jamais produit. Maintenant, il regrette que le garçon soit parti aussi vite, il aurait dû essayer de parler avec lui.
L’air qui passe par la fenêtre ébouriffe ses cheveux. Des mèches lui couvrent une partie du visage. Les gouttes de transpiration qui perlaient sur son torse se sont évaporées.
Michel lit son roman,  en mangeant. Quand il a fini son sandwich, il boit puis s’assied sur son sac. Poursuit sa lecture. Il s’identifie aisément aux héros du roman, et oublie le reste. C’est vrai qu’il leur ressemble : « L’air était doux et le soleil très vif. Une véritable chaleur d’été nous enveloppait. Blousons et chandails volèrent bientôt au-dessus de nos têtes. Nos vêtements accrochés à la ceinture de nos culottes courtes, nous nous lançâmes, jambes et torses nus, dans une neige poudreuse et profonde, que la pointe de nos skis vaporisait en une fine poussière lumineuse, que nous recevions sur la peau avec enivrement. » [p.118 et 119]
Absorbé, Michel ne remarque pas la jeune fille, qui n’a rien perdu de la scène avec le garçon, et continue de l’observer à la dérobée.

Pierre Joubert « Fort Carillon », illustration en noir et blanc (1er trim.1946). Sourcing image : roman édité par Alsatia (page 199 : « J’ai appris à faire e point astronomique » ». Coll. Signe de Piste (bibliothèque The Plumebook Café)

Pierre Joubert « Fort Carillon », illustration en noir et blanc (1er trim.1946). Sourcing image : roman édité par Alsatia (page 199 : « J’ai appris à faire e point astronomique »). Coll. Signe de Piste (bibliothèque The Plumebook Café)

 

Devant la gare de St-Raphaël Michel grimpe dans un vieil autocar en partance pour Saint-Tropez. Durant tout le trajet il guette les apparitions de la mer dans l’encadrement d’une vitre poussiéreuse.

Il descend à Ste-Maxime à la hauteur du port. Arthur lui fait signe. L’entraîne vers le bateau. Les deux frères montent à bord en se donnant des bourrades. 

Ce soir, ils dînent sur le pont. Arthur a acheté ce qu’il faut. Michel lui raconte la rencontre qu’il a faite dans le train. Arthur ne veut pas le croire. « Tu l’as giflé, j’espère ? » – « Bien-sûr que non ! » – « Alors, un garçon te caresse les cuisses et tu ne dis rien ! » – « Je lui ai demandé de cesser. » – « À ta place, je lui aurais cassé la figure ! » – « Pas moi. » – « Tu as aimé ? » – « J’étais surpris. » – « Tu ne m’as pas répondu. » – « Dis-moi plutôt où nous allons demain ? » – « Pour commencer, la baie des Canoubiers. » – « Ce n’est pas là qu’habite Brigitte Bardot ? » – « Si, à la Madrague. De l’autre côté de la baie, il y a la maison du baron von Opel. » – « Avec un peu de chance, nous surprendrons Brigitte Bardot en bikini… » – « Ensuite, la plage de Pampelonne où Vadim a tourné en 1955 la scène du naufrage suivie de l’étreinte des amants sur le sable. Pas loin, il y a un club naturiste réservé aux garçons. Avec un peu de chance, on pourrait y retrouver celui du train » – « Chiche ! » – « Je crains que l’endroit ne soit interdit aux mineurs. » – « Alors, il me reste quatre ans pour réfléchir à ta question. »

2 commentaires

  1. Damien BOURREAU

    la photo de brigitte bardot dans le bon sens et avec la notion ©Serge JACQUES devrait etre changée le plus rapidement possible. Merci

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

*
*