Un portrait visionnaire

Culture ambiante

Femme, elle veut ressembler à un joli garçon. Chemise rouge manches relevées au-dessus des coudes, col déboutonné. Short d’athlétisme des années 80 bleu roi passepoilé de blanc, offrant à notre regard perplexe une cuisse nue soulignée par un rai de lumière blanche. Aucun poil n’assombrit la pâleur de la peau.

Cindy Sherman « Untitled / sans titre », 1982. Photographie couleur. Sourcing image : catalogue de l’exposition « Le temps retrouvé, Twombly photographe & artistes invités », Collection Lambert en Avignon (éd. Actes Sud, été 2011). Bibliothèque Vert et Plume, sept.2011

On se dit aussitôt que ce garçon est trop délicat pour ne pas être efféminé. – « C’est un homosexuel », s’écrie le spectateur troublé par cette image à laquelle il reproche inconsciemment de l’avoir un instant séduit ou troublé. Mais qu’y a-t-il de mal à contempler cette figure androgyne ?

L’accusateur se trompe puisqu’il ne s’agit pas là d’un garçon, aussi sportif soit-il, mais bien d’une jeune femme déguisée. Que notre homme se rassure. Il n’a pas failli à la sacro-sainte règle de dualité des sexes.

Ce portrait de Cindy Sherman montre une fois de plus que l’habit fait bien le moine. Une fille peut être confondue avec un garçon. Qu’est-ce qui empêcherait un garçon d’en faire autant ? Bras et jambes épilés à la cire – quelle horreur ! -, jupe de tennis et culotte en coton blanc, chemisier sans manches. On dira – « Elle fait un peu garçon, tu ne trouves pas ? Elle n’a pas de poitrine. » – On échangera des regards chargés de sous-entendus.

La volonté n’a pas d’acquis

L’artiste nous observe sans détour, l’air de dire qu’elle est réellement ce joli garçon auquel on songe en la regardant.

Si l’on convient que le sexe de l’artiste ne fait aucun doute, il ne reste plus qu’une solution : convenir qu’une personne peut tout à tour être fille ou garçon sans remettre pour autant en cause son sexe biologique. Quelle importance ? On ne va pas juger différemment du caractère ou des qualités d’une personne selon qu’elle appartient au genre féminin ou masculin, n’est-ce pas ? S’il s’agit d’un garçon, aura-t-on de lui une opinion différente selon qu’il parait viril ou efféminé ?

On connait malheureusement les réponses à ces questions. Elles montrent à quel point une société qui se croit moderne est à bien des égards une société figée.

L’intérêt, en regardant cette photographie de Cindy Sherman, est de se demander s’il n’existe pas dans l’espèce humaine d’autres genres – disons « plus complexes » puisque l’on commence tout juste à l’envisager avec sérieux – que le masculin et le féminin ? Une complexité difficile à admettre pour les responsables politiques et leurs partisans – pour nombre d’universitaires aussi -, puisqu’elle implique une remise en cause d’une organisation sociale séculaire. Ces vingt siècles qui viennent de courir que l’on confond avec l’éternité. L’occasion de méditer l’idée de Jankélévitch que tout est toujours à faire, à décider continûment, à vouloir de nouveau.

Alex Raymond "Flash Gordon (vers 1938). Sourcing image : "Escapes to Arboria", Nostalgia Press, 1977 (bibliothèque Vert et Pume)

Tout est toujours à vouloir de nouveau.

Flash infos artiste & philosophe

Vladimir Jankélévitch. Né à Bourges en 1903 et décédé à Paris en 1985.  Titulaire de la chaire de philosophie morale à la Sorbonne.

Cindy Sherman. Née en 1954 dans le New-Jersay. Travaille à New-York et passe beaucoup de temps à Paris. Depuis 35 ans, son seul modèle est elle-même. La peinture qu’elle a pratiquée est au cœur de son œuvre. « Je n’ai jamais pensé, dit-elle, que mon travail était d’ordre féministe ou politique. Mais oui, tout ce qui y est dessiné l’est à partir de mon observation en tant que femme dans cette culture. » (Source citée sous l’image)

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