Un papillon jaune

Un article de François Valménié

La petite Jeanne

Pierre Buraglio « Un petit pan de mur jaune ». Faience, 2001-2002. Sourcing image : dépliant de l’exposition « La Poétique du Chantier », musée-château d’Annecy, hiver 2009-2010 (archives Vert et Plume)

« …il attachait son regard, comme un enfant à un papillon jaune qu’il veut saisir, au précieux petit pan de mur. »

Marcel Proust, « La Recherche du Temps Perdu » (1908-1909)

Plus qu’une habitude c’était devenu un rituel. Chaque vendredi Maud et ses amies se retrouvaient pour le concert de midi à l’auditorium du Conservatoire de l’Agglomération, un mot porteur d’aggloméré et de conglomérat qui faisait horreur à Édouard. Une fois n’était pas coutume, il avait décidé de venir dans cet endroit vieillot qui ne manquait pas de charme. Arrivé en avance il attendait au soleil sur le trottoir, observant avec intérêt l’effervescence qui grandissait depuis que l’horloge de la cathédrale derrière lui avait sonné le douzième coup de midi. En s’avançant dans la cour du Conservatoire, il avait reconnu la Verdurin (il se plaisait à l’appeler ainsi)  qui était la première. A peine l’avait-il saluée qu’elle s’était aussitôt inquiétée de savoir s’il allait bien et comment il occupait ses journées. Plutôt que de répondre à des questions qu’il jugeait sans intérêt, il avait suggéré de se diriger vers la billetterie, qui était au 1er étage, en attendant les autres. Elle avait trouvé que son idée était excellente. Parmi les gens qui faisaient déjà la queue il avait aperçu la délicieuse madame de Warens dont la poitrine généreuse et les hanches ne manquaient jamais de l’émouvoir. Elle lui avait souri et il s’était penché pour l’embrasser délicatement sur les joues. Elle était accompagnée par son « petit-fils » qu’il ne connaissait pas. Un garçon charmant d’une vingtaine d’années, serré dans un jean slim et un blouson étriqué, qui avait l’air d’être  son nouveau chevalier servant. La Verdurin qui suivait les cours de dessin de madame de Warens lui avait demandé des nouvelles de l’artiste brésilienne qu’elle avait exposée récemment. Edouard les observait tous les trois. Il s’était demandé si le garçon ne leur servait pas aussi de modèle. Enfin Maud les avait rejoints avec sa petite fille Jeanne qu’elle tenait par la main. Édouard lui avait cédé sa place dans la queue et était allé les attendre devant la porte de l’auditorium avec Jeanne qui  dansait autour de lui pour se distraire.

Le petit Marcel

Jan Vermeer (1632-1675) « La vue de Delft »,1660-61. Huile sur toile. Delft, ville natale de l’artiste. Sourcing image : internet via Google

« …il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune. »
Marcel Proust, « La Recherche du Temps Perdu » (1908-1909)

Les gens qui avaient leur billet s’agglutinaient près de Jeanne et Edouard. Madame de Warens parlait avec Jean-Jacques et de Saint François qui étaient historiens d’art, amis de monsieur de Charlus, et travaillaient dans les musées historiques de la ville. Ils parlaient d’un délicieux petit pan de mur jaune en faïence et engobe.
« Un revêtement mince, à base d’argile délayée, appliqué sur une pièce céramique pour modifier sa couleur naturelle », avait expliqué de Saint François à madame de Warens qui venait de lui avouer son ignorance avec cette modestie feinte dont elle avait le secret.
Édouard se souvenait avoir vu l’œuvre  dont ils parlaient. Elle était de Pierre Buraglio, un artiste né à Paris au début de la guerre. Elle avait été exposée l’année précédente à Annecy.
« Elle fait référence, expliquait Jean-Jacques sur un ton assuré, à un épisode fameux de la Recherche. »
Chacun à ce moment avait opiné du chef pour que l’on comprît qu’ils savaient, bien qu’ils ne l’aient peut-être pas lue, que Marcel Proust en était l’auteur. La Verdurin avait tenu à raconter, puisque le concert avait du retard, comment l’écrivain Bergotte imaginé par Proust s’était rendu à une exposition pour y revoir « La vue de Delft » de Vermeer.
« Ahhh !! » s’était extasié de Saint François en entendant le nom du maître hollandais. Il était amoureux de l’art ancien et préparait depuis un an une nouvelle exposition dédiée aux peintres savoyards des XVè et XVIIè siècles.
« Pris de vertige à la vue du tableau, avait poursuivi la Verdurin, Bergotte avait concentré son attention sur un petit pan de mur jaune avec un auvent avant d’être pris d’un malaise. »
Ils en étaient là de leur histoire lorsque les musiciennes du trio Amalia que tout le monde attendait avaient fait leur entrée.

Les trois Grâces

Trio Amalia « Musique ibérique et sud-amériacaine », fév. 2011. Sourcing image : catalogue de la saison 2010-2011 des Concerts de Midi au Conservatoire d’Annecy

« « C’est ainsi que j’aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune. »
Marcel Proust, « La Recherche du Temps Perdu » (1908-1909)

Une violoniste, une harpiste et une violoncelliste. Nous avions rapidement pris place dans l’auditorium. Des retardataires, curieusement il y en avait, s’étaient assis sur les marches. Comme des voix  inquiètes s’étonnaient que cela fût permis, le responsable du Conservatoire avait tenu à les rassurer en demandant aux jeunes gens assis par terre de se lever les premiers en cas d’alerte, ce qui avait détendu l’atmosphère. Après avoir accordé son instrument, la harpiste qui était la chef avait pris la parole pour présenter les créations musicales que son trio allait interpréter, inspirées de compositions hispaniques du 19è. D’un coup, ces trois femmes avaient transporté leur auditoire au temps du petit Marcel en culottes courtes pour le plus grand bonheur de Jean-Jacques et de Saint François qui s’étaient assis l’un à côté de l’autre et s’entretenaient à voix très basse au sujet de monsieur de Charlus dont ils étaient sans nouvelles. Jeanne s’était assoupie sur les genoux d’Édouard qui était aux anges. Il la serrait dans ses bras pour à la fois prévenir une chute et la protéger d’un méchant courant d’air qui soufflait sur leurs têtes. Il regardait les épaules nues de la harpiste qui devait avoir plus chaud qu’eux et le visage souriant de la violoniste qui leur faisait face. La musique les avait plongés dans une profonde rêverie. Les révolutions arabes étaient loin, le chômage et la crise économique étaient oubliés. Ils étaient si bien à Annecy, cette ville où, comme l’avait fait remarquer un responsable parisien en visite officielle,  « il y avait de l’argent, on pouvait faire tant de choses » . Ils étaient tous plongés dans une profonde rêverie. Influencés à n’en pas douter par l’histoire de ce Bergotte que venait de conter la Verdurin, Édouard formait le vœu de mourir ici, dans la contemplation du petit pan de lac bleu qu’il apercevait depuis le balcon de son appartement. Il ne regrettait qu’une seule chose, que le petit Marcel ne fût pas là pour les observer avant d’écrire à leur sujet.

Le papillon jaune

Petra Mrzyk et Jean-François Moriceau, dessin extrait de « Vitamin D - New perspectives in drawing » de Emma Dexter. Éditions Phaidon, 2005 (Source : bibliothèque A.B)

Extrait du texte original de Marcel Proust (1871-1922)

« Enfin il fut devant le Ver Meer qu’il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu’il connaissait, mais où, grâce à l’article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune. Ses étourdissements augmentaient; il attachait son regard, comme un enfant à un papillon jaune qu’il veut saisir, au précieux petit pan de mur. « C’est ainsi que j’aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune. Cependant la gravité de ses étourdissements ne lui échappait pas. Dans une céleste balance lui apparaissait, chargeant l’un des plateaux, sa propre vie, tandis que l’autre contenait le petit pan de mur si bien peint en jaune. Il sentait qu’il avait imprudemment donné la première pour le second. « Je ne voudrais pourtant pas, se dit-il, être pour les journaux du soir le fait divers de cette exposition.
Il se répétait: « Petit pan de mur jaune avec un auvent, petit pan de mur jaune. » Cependant il s’abattit sur un canapé circulaire; aussi brusquement il cessa de penser que sa vie était en jeu et, revenant à l’optimisme, se dit: « C’est une simple indigestion que m’ont donnée ces pommes de terre pas assez cuites, ce n’est rien. » Un nouveau coup l’abattit, il roula du canapé par terre, où accoururent tous les visiteurs et gardiens. Il était mort. »

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