Un jour mon prince

D’abord, on se parlera

Hélène Bruller « Je veux toujours le prince charmant », éditions Albin Michel (2006) – source : bibliothèque Vert et Plume

Hélène Bruller « Je veux toujours le prince charmant », éditions Albin Michel (2006) – source : bibliothèque Vert et Plume

Lire les portraits des artistes à la fin de l’article (pour y accéder, cliquer sur « Lire la suite »)

Charlotte  se remémore les noms des amis de Guillaume à l’époque où elle l’a rencontré et qu’elle le rejoignait pour passer le week-end avec lui. Il travaillait alors à Genève, elle à Lyon.
Quatre couples ont divorcé et se sont éloignés d’eux, une femme est devenue une grande professionnelle de la publicité, vivant avec un antiquaire qui n’était pas le père de ses enfants et que Guillaume n’aimait pas, son ami d’enfance est mort d’un cancer et sa femme a coupé les ponts, un garçon que Guillaume connaissait bien s’est marié et n’a jamais cherché à le revoir.
Guillaume dit souvent qu’il regrette  de n’avoir pas d’ami comme on a une femme. Il veut dire par là que les amis qui lui restent ne sont pas des confidents.

Ensuite on se battra

Slava Mogutin, photo. Cadet de l’Ecole militaire Suvorov – Moscou, 2000. Iimage tirée de l’album « Lost Boys » (source : bibliothèque Vert et Plume)

Slava Mogutin « Red Cadet », Moscou (2000). Ext. de « Lost Boys », power House Books (2006) – source: bibliothèque Vert et Plume)

Science-fiction
En regardant un reportage sur les habitants de Belgrade, Guillaume découvre un café de la capitale serbe où les nostalgiques de la période Tito ont rassemblé une collection d’objets de cette époque bénie pour eux (fin de la seconde guerre mondiale jusqu’à la mort du Maréchal en 1980). Le seul mot de « Maréchal » évoque pour Guillaume la période de collaboration avec les Allemands et le fait se dresser sur ses ergots. Tito était au contraire un résistant qui a payé de sa propre personne mais aussi un partisan communiste et son régime rien moins qu’une dictature du parti. Devant la caméra ses supporters refont l’histoire en prétendant que Tito avait créé la première Union Européenne au lieu d’avouer leur nostalgie d’une période marquée par la domination des Serbes sur les autres peuples de la région. Malheureusement pour eux un pays ne se crée pas seulement par la force surtout lorsqu’il n’a ni frontières naturelles, ni unité linguistique. Et les voilà idéalisant leur brève histoire de l’après-guerre pour se consoler intérieurement de leurs rêves perdus et justifier leurs propos aux yeux des visiteurs. Ces derniers n’osent pas les contredire ouvertement.
Les partisans de Tito ont créé un mouvement pour défendre leurs thèses dans toutes les grandes villes de l’ancienne fédération yougoslave et entretenir la flamme de leurs illusions.
Dans tous les pays ce type de comportement se nourrit  des rancoeurs que fait naître l’échec économique et social de franges importantes de la population. Il est commode pour ces gens-là de s’accrocher au passé et d’accuser les autres de leurs échecs.
Guillaume est persuadé qu’on en viendra comme dans les romans de science-fiction à conditionner la naissance des êtres humains à leur capacité d’épanouissement physique, intellectuel, économique et moral sans souci de leur couleur de peau, ni de leur religion encore moins de leur orientation sexuelle. La première conséquence de cette nouvelle organisation du monde devrait être la disparition du nationalisme. Adolescent Guillaume lisait beaucoup de romans américains bâtis autour de ce thème. Stop, il éteint la télé.

Puis on se tuera

Brian Kenny, "September 11" / Le 11 septembre 2001, New-York City. Dessin encre, feutre, tampon sur papier. Sourcing image : site de l’artiste

Brian Kenny, « September 11 » / Le 11 septembre 2001, New-York City. Dessin encre, feutre, tampon sur papier. Sourcing image : site de l’artiste

Ce matin-là Charlotte roulait à vive allure sur l’autoroute en direction de Valence. Sa mère venait d’être hospitalisée. Depuis plusieurs semaines elle se plaignait d’avoir mal au ventre mas personne ne l’avait prise au sérieux.
Tout à coup la radio avait interrompu son programme musical pour annoncer qu’un avion avait percuté à New-York l’une des tours du World Trade Center.
En entendant la nouvelle, Charlotte avait songé qu’elle venait d’être brutalement projetée dans un autre univers. Plus rien n’était comme avant, le monde entier paraissait sombrer dans l’absurde.
A l’hôpital, les médecins lui apprirent que sa mère était atteinte d’un cancer des ovaires beaucoup trop avancé, désormais incurable, aucune intervention n’était envisageable.
Elle mourut quelques jours seulement après cette visite. Pour Guillaume qui assistait à l’enterrement avec Charlotte et les enfants, c’était un tournant important dans leur vie de couple. Charlotte était désormais séparée de cette mère avec laquelle elle n’était jamais parvenue à s’entendre. Une blessure ouverte depuis l’enfance qui allait pouvoir cicatriser.
Quand on se pencha au-dessus du caveau familial dont les employés des pompes funèbres avaient retiré la dalle, le père de Charlotte demanda d’un ton provocateur qu’on lui montrât où était sa place quand il serait mort à son tour. Ses anciens employés qui n’étaient pas très éloignés de lui et avaient entendu sa question sourirent en se donnant des coups de coude. Guillaume fut presque choqué par la façon dont son beau-père avait posé cette question, il n’aimait pas que l’on taquinât la mort ainsi. Bien qu’il devinait que cette gouaille dissimulait son émotion devant la disparition brutale de sa femme, il  jugeait le propos irrespectueux. On aurait dit que son beau-père en voulait à sa femme d’être partie avant lui, comment allait-il faire maintenant qu’il serait seul, qui allait s’occuper de lui ?

Et tout recommencera comme avant

George Bush père et fils (source : Image internet sans indication d’auteur ni de date)

George Bush père et fils (source : Image internet sans indication d’auteur ni de date)

Charlotte a donné rendez-vous à sa copine Sophie pour déjeuner chez Héliante. Il y a beaucoup de monde, des petits anges sont posés sur les tables, d’autres sont accrochés au mur, Charlotte a l’impression d’avoir tiré le gros lot et de se retrouver au Paradis. En attendant Sophie qui est toujours en retard elle feuillette un numéro de « Elle ».

Une petite photo en noir et blanc que Guillaume a collé dans un album avec d’autres photos de lui au même âge Charlotte a 12 ans. Elle lave la voiture de son père. La scène se passe à la campagne dans la région de Bourg-d’Oisans où ses parents avaient fait restaurer une ancienne ferme. Sur la photo Charlotte est habillée comme un garçon avec un short et une chemisette. C’est l’été, elle est seule les autres ne doivent pas être loin peut-être en train de jouer au bord de la rivière. Ils sont six enfants, Charlotte est la n°2 coincée entre deux garçons. Comme eux elle sait se battre et se faire respecter. Elle n’a a peu près peur de rien.
Charlotte frottais la voiture en pensant à la petite somme d’argent que mon père allait lui donner, suffisamment pour aller au cinéma avec son frère aîné. « Nous ne disions pas aux parents quel film nous allions voir, raconte-elle à Guillaume, mais ils savaient que nous allions au cinéma. Cette fois-là je me souviens nous avions vu Alexandre le bienheureux. Une autre fois nous étions allés voir un film interdit aux moins de dix-huit ans. Personne ne m’avait demandé ma carte, mais à lui si. Il était vexé. »
Charlotte s’était alors laissée pousser les cheveux, une année ou deux avait passé. Elle avait treize ou quatorze ans pas plus mais tout le monde pensait qu’elle en avait quatre de plus.

Le prince charmant viendra

Elina Brotherus, photographie. « Etudes d’après modèle, danseurs », éditions Textuel, 2007 (source ; bibliothèque Vert et Plume)

Elina Brotherus, photographie. « Etudes d’après modèle, danseurs », éditions Textuel, 2007 (source ; bibliothèque Vert et Plume)

Charlotte poursuit :  « Les garçons me draguaient mais quand ils comprenaient que j’étais encore une gamine, j’avais la mentalité d’une gamine, ils me laissaient tomber… Je rêvais du prince charmant, un homme qui serait venu me chercher, m’aurait prodigué beaucoup de tendresse, il n’aurait jamais crié non plus à l’inverse de mon père, il aurait été gentil surtout. »
« Le sexe ? » avait demandé Guillaume.
« Je n’y pensais pas vraiment, enfin pas dans le sens que l’on imagine aujourd’hui, très réaliste, je pensais qu’il m’embrasserait, c’était out. L’idée de l’amour occupait souvent mon esprit mais je ne savais exactement de quoi il s’agissait. J’avais mon idée pas forcément la même que les garçons, eux ne pensaient qu’à coucher avec moi. »

Guillaume lit cette phrase dans son carnet sans qu’il se souvienne qui de lui ou de Charlotte  l’a vraiment dite :
« La relation avec un homme s’exprime dans la passion de l’étreinte. »

A Paris où il est retourné pour quelques jours Guillaume dîne près de la tour Eiffel. A l’ami qui l’accompagne, il tente d’expliquer ses projets.
« En t’écoutant, lui dit son ami, j’ai l’impression d’entendre parler Modiano, j’aime bien mais je ne comprends pas tout. C’est vraiment toi. » Cette réflexion agace Guillaume. Il n’en dit rien. Au contraire il sourit. Ou fait semblant. Il a le sentiment de passer pour un original alors qu’il aimerait tellement ressembler aux autres et gagner un peu d’argent avec ses idées.
Il ne se décourage  pas pour autant et explique qu’il veut mettre en scène les textes qu’il écrit. Il  dit aussi que ce qu’il écrivait autrefois n’a rien à voir avec ce qu’il fait maintenant. Pour réaliser son projet il voudrait travailler avec de nouveaux artistes, mettre sur pied une installation dont il doit encore définir les contours.

On s’aimera

Hélène Bruller « Je veux toujours le prince charmant », éditions Albin Michel (2006) – source : bibliothèque Vert et Plume

Hélène Bruller « Je veux toujours le prince charmant », éditions Albin Michel (2006) – source : bibliothèque Vert et Plume

Dans un reportage du Monde2 sur les nouveaux stades Guillaume lit cette phrase d’un responsable marketing à propos de son public qu’il a soigneusement segmenté : « Les femmes et les enfants sont plus prescripteurs en produits dérivés et en snacking que les hommes seuls. » Cette déclaration à un journaliste restitue exactement le discours quotidien des entreprises. Le mot « snacking » est emprunté à l’anglais pour englober toutes les cochonneries que les femmes et les enfants ont pris l’habitude de grignoter entre les repas. Les « produits dérivés » du sport puisque c’est de sport qu’il s’agit, sont les maillots que les gamins porteront dans la rue ou sous leur chemise pour aller à l’école, et les drapeaux ou fanions qu’ils agiteront pendant le match. Faire en sorte que les familles passent du temps au stade comme au centre commercial de leur quartier ou au cinéma, voilà autant d’occasions de l’inciter à consommer davantage.

Et on vivra ensemble

J.K. Bruce Vanderpuije, photo de mariage, Accra (Ghana), 1930-1940. Image tirée du catalogue des Rencontres de Bamako 2009, éditions Actes Sud – oct.2009 (source ; bibliothèque Vert et Plume)

J.K. Bruce Vanderpuije, photo de mariage, Accra (Ghana), 1930-1940. Image tirée du catalogue des Rencontres de Bamako 2009, éditions Actes Sud – oct.2009 (source ; bibliothèque Vert et Plume)

Il faut aimer les produits du marketing si vous voulez favoriser l’essor économique de votre pays et donner à vos enfants l’opportunité de décrocher un job. Comment faire, ce n’est pas compliqué, les entreprises téléphonent le samedi matin à leurs prospects, quand leur cerveau n’est plus sur la défensive. La voix enjôleuse d’une jeune étrangère vous invite à participer à un tirage au sort dans une zone industrielle boisée de poteaux électriques. D’autres babelais sont déjà sur place, ils sont tout comme vous, l’âge, le fric, les goûts etc, normal ils font partie du même groupe de consommateurs que vous, la même catégorie. Une fois échangés vos prénoms et vos lieux de résidence, le dressage peut commencer, collier laisse muselière martinet pour chien ramasse crottes et manteau fourré quand il fait froid avec quatre ouvertures passepoilées de rouge pour les pattes.
– « Viens là, fais pipi dans le caniveau ! »
– « C’est quoi comme race ? »

Flash infos artistes

Elina Brotherus. Née à Helsinki (Finlande) en 1972. Vit et travaille entre la Finlande et la France. Elle a délaissée le jeu autobiographique après s’être fait connaître dans la fin des années 90 avec un travail sur son identité. Elle a séjourné à La Ruche. (lire : Mon corps  m’a dit)

Hélène Bruller. Née à Paris en 1968, études aux arts déco., vit et travaille en Suisse. Elle écrit aussi des textes pour d’autres illustrateurs et adapte des textes existants pour une collection de livres pour enfants. Elle a travaillé avec Zep pour créer « Le guide du zizi sexuel » qui explique l’amour aux pré-ados et a obtenu un succès international.

 

Brian Kenny. Fils d’un officier américain, né en 1983 à Heidelberg en Allemagne. Vit et travaille à New-York à l’intérieur du cercle de Slava Mogutin. Son trait et sa façon de dessiner parfois des personnages qu’on dirait composés de morceaux recollés un peu n’importe comment fait alors penser aux dessins de Jean Cocteau dans « Le livre blanc ». Adresse du site de l’artiste : http://briankenny.blogspot.com/

 

Slava Mogutin. (source : « Provocation et extravagance dans la littérature et culture russes modernes ». Texte de Jean-Claude Marcadé, CNRS Paris). Slava Mogutin, poète, critique, photographe et metteur en scène du corps né en Russie en 1974 , réfugié politique aux Etats-Unis à partir de . Vit et travaille à New-York. Depuis l’âge de 16 ans, sa vie est ponctuée de scandales et marquée par des poursuites judiciaires. A tenté en 1994 de célébrer son mariage avec son ami d’alors en 1994 à Moscou.
« Certains ne sont déjà plus  et les vivants
Chacalent en quête de gain. « 

(extrait d’un poème de 2003, source citée)
C’est en plasticien qu’il s’adonne à la photographie, ses clichés sont très léchés, la composition des objets et des personnages dans l’espace frappe l’esprit du spectateur, beaucoup de couleurs vives et un contraste puissant. Depuis 2010 son travail semble évoluer vers un style nouveau qui soigne toujours autant la composition.

J.K. Bruce Vanderpuije. Fondateur à l’époque coloniale du studio « Deo Gratias » au Ghana. Le studio dirigé aujourd’hui par son fils est toujours en activité. Une rétrospective des photographies du fondateur a été organisée lors des Rencontres de Bamako 2009 – Biennale africaine de la photographie.

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