Un instant de bonheur

« Méfie-toi, ne tombe pas amoureux de cette fille », lui dit à l’oreille Pierre qui avait remarqué leurs échanges de coups d’œil depuis le début de la soirée. « Elle ne t’aimera jamais. »

Mc Dermott & Mc Gough "I lived for an hour,1967" (2008). Sourcing image : stand de la galerie Jérôme de Noirmont, FIAC 2009 (côté Grand Palais). Photo Vert et Plume, oct.2009)

Qu’en savait-il pour lui parler ainsi de cette fille qui lui paraissait sexy et évoluait sur la piste de danse avec une sensualité dont les autres étaient dépourvues. Il se demanda si elle n’était pas d’origine orientale. L’image de la femme orientale était un de ses fantasmes. Pierre devait le savoir, puisqu’ils avaient voyagé ensemble en Turquie l’été précédent.

La plupart des invités avaient quitté la maison vers une heure du matin. Il restait une dizaine de garçons et filles. Il sentit qu’il y avait de l’électricité dans l’air. Le moment était venu de choisir celui ou celle avec qui on allait passer le reste de la nuit.

Il avait faim. Il introduisit dans le goulot d’une bouteille de bière abandonnée sur le buffet sa cigarette qu’il regarda couler lentement. Il se pencha par-dessus les reliefs de la fête pour attraper un dernier toast dans une assiette que les bras trop courts des invités n’avaient pas réussi à saisir. Ce faisant, il sentit que son tee-shirt (qu’il avait choisi à dessin court et étroit pour qu’on vît son ventre musclé et le creux de ses reins quand il dansait) s’était relevé sur son dos et que son jean taille basse ne devait plus cacher grand-chose de la naissance de ses fesses. En même temps qu’il pensait à cela, et que cette idée l’excitait, il sentit une main se poser sur sa peau nue et le caresser.

Il glissa le toast entre ses lèvres sans le faire disparaître complètement dans sa bouche et se retourna. C’était elle. Elle souriait. Lui ne pouvait pas parler. Il la prit par la taille et l’attira contre sa poitrine. Il sentit ses tétons dressés et appuya les siens contre eux. La fille ferma une seconde les yeux puis les rouvrit. Il approcha sa bouche de ses lèvres qui s’écartèrent pour attraper l’extrémité du toast où un serpentin de mayonnaise était lové comme une chenille sur une rondelle d’œuf dur posée sur une fine tranche de tomate rouge vif. Ils échangèrent un regard de connivence et enfoncèrent leurs dents dans la mayonnaise, l’œuf, la tomate et la mie qu’ils mâchèrent en frottant leurs lèvres les unes contre les autres. Lui, bandait. Il colla son ventre contre celui de la fille dont il ne connaissait toujours pas le prénom.

Hedi Slimane (débardeur en coton gris DIOR Homme) & Y3 (short et mitaines en coton stretch). Sourcing image : CRASH magazine mode & art (vers 2000). Archives Vert et Plume

Ses échanges avec les filles se bornaient à des baisers fougueux et des étreintes prolongées lorsqu’il dansait un slow après un rock acharné sur une musique des Doors qui ne laissait pas de place aux effusions mais l’aidait à expulser sa fureur de vivre et son envie de crier.

Ses jeux avec Pierre étaient à la fois plus régressifs et plus audacieux. Ils n’hésitaient pas à se déshabiller entièrement quand ils étaient seuls sur une plage ou ensemble dans une chambre où ils partageaient le même lit. Chacun caressait les parties les plus intimes de l’autre, sans pudeur, comme des étudiants en médecine découvrant l’anatomie. Ils savaient comment chaque organe réagissait aux sollicitations. Ils faisaient entre eux des comparaisons. Mais ils ne s’étaient jamais embrassés sur la bouche comme il venait de le faire avec cette fille. Elle s’appelait Laura.

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