Un homme ordinaire

L’ami belge

Ce soir-là à Bruxelles il retrouve Marcelo, un ami de longue date.
Marcelo l’attend devant l’hôtel à l’intérieur de sa voiture. Le moteur tourne La porte du passager est entrouverte. Il monte. Adresse un sourire à Marcelo en s’asseyant. Se font la bise. Marcello attrape sur la banquette arrière le pull qu’il lui a demandé d’apporter. Avec ça il ne ressemblera plus à ces hommes qui ont porté une cravate toute la journée et la retirent en vitesse avant d’aller dîner, parce qu’ils n’ont rien d’autre à se mettre.
Marcelo n’a jamais porté de cravate. Il achète ses vêtements chez de jeunes couturiers branchés. Lui se souvient l’avoir accompagné une fois.
Dans une de ces boutiques où il n’aurait jamais eu l’idée de mettre les pieds. Tenue par deux femmes qui avaient reçu Marcelo avec beaucoup d’égards. Lui s’était assis sur une chaise qu’on lui avait présentée poliment. L’essayage avait duré une demi-heure. Il s’était senti idiot, aussi déplacé dans cet endroit qu’un paysan débarquant pour la première fois à la ville. Marcelo avait dépensé une fortune pour un pantalon que lui-même n’aurait jamais osé porter.

Anonyme « Sur une plage de Belgique 2 », années 1920. Sourcing image : catalogue de l’exposition « Dérision & Raison » au musée de la photographie de Charleroi (Belgique, 1997). Bibliothèque Vert et Plume

C’était hier.

SUITE DU RÉCIT.  Marcelo propose de dîner à « La Quincaillerie ». Ils y sont déjà allés ensemble.
Il stationne devant l’entrée du restaurant. Confie les clés au voiturier en faction sur le trottoir. Ils entrent. Attendent au bar qu’une table se libère. Boivent une coupe de champagne. Marcelo parle, lui écoute. Avec plaisir, content de revoir enfin son ami. Il oublie son propre travail de la journée. N’aurait pas envie d’en parler. Comme d’habitude, Marcelo est à son aise. Il explique qu’il en a fini avec les stages à l’hôpital. Passe désormais l’essentiel de son temps dans son cabinet de médecin acuponcteur.
En l’écoutant parler de sa vie professionnelle qui commence, voilà que lui se sent vieux tout-à-coup ! Quelle mouche le pique ? Pourquoi remarque-t-il, comme il est en train de le faire en écoutant Marcello parler, à quel point son ami est plus jeune, plus branché, sans doute plus attirant que lui ?  Marcello est enthousiaste tandis que lui, qui ne dit rien, n’en finit pas de rêver qu’il va réussir à décrocher un nouveau job. La finance l’ennuie. Il voudrait voyager davantage. Ne plus être enfermé dans un bureau.
Il est depuis trop longtemps occupé par les mêmes sujets. Ses succès ne peuvent pas rivaliser avec ceux de Marcelo. Son ami réussit à concilier son travail avec une vie nocturne intense, ce que lui n’a jamais été capable de faire.

De l’utilité de la conversation

Suzanne Valadon « Nu couché tourné sur le côté », 1913-1914. Fusain sur papier. Sourcing image : catalogue de l’exposition « Au fil des collections », Fondation de l’Hermitage (Lausanne, printemps 2012). Bibliothèque Vert et Plume, avr.2012

Elle prenait volontiers des poses.
« Nous parlions d’amour de peur de nous parler d’autre chose. » (Benjamin Constant)

SUITE DU RÉCIT.  Marcelo a le visage rond, la peau lisse, l’air boudeur d’un enfant gâté. Ses cheveux sont plus longs qu’autrefois. Sans doute son nouveau look. Il ne cesse de les ramener en arrière d’un geste de la main, comme un artiste ou un philosophe. Il parle des femmes qui viennent le voir non seulement pour résoudre leurs problèmes de santé mais aussi pour consoler leurs états d’âme. Il organise son temps à sa guise. Les évènements n’ont pas de prise sur lui. Il est rayonnant. Et le questionne maintenant à propos de mécanismes financiers qu’il voudrait mieux comprendre. Mais lui préfère éluder ce sujet. Il voudrait parler cinéma, théâtre, littérature comme ils avaient l’habitude de le faire quand Marcelo était encore un étudiant en médecine. Mais c’est difficile car ils ne font plus rien ensemble. Pas plus que les autres sentiments l’amitié ne résiste à l’éloignement.
En savourant son café, il comprend que l’un comme l’autre ont fait semblant, depuis l’instant où Marcelo est venu le chercher à l’hôtel, de se retrouver comme s’ils ne s’étaient jamais quittés.
Si lui a vieilli, Marcelo a mûri et n’est plus le même.
Ne s’est-il pas imaginé, en décidant de faire escale à Bruxelles pour revoir Marcelo, que ce dernier lui proposerait de passer le week-end ensemble, qu’ils s’amuseraient comme au temps où ils étaient célibataires ?
Il se dit, au moment de payer, que ce repas, qui semblait avoir si bien commencé, est à coup sûr le dernier qu’ils auront pris ensemble. Ils ne se reverront vraisemblablement jamais.

Bruxelles, printemps 1991.

Flash infos artiste & couleurs des sentiments

Affection.  Sentiment tendre qui attache à quelqu’un.

Amitié.  Sentiment réciproque d’affection ou de sympathie qui ne se fonde ni sur les liens du sansg, ni sur l’attrait sexuel.

Amour.  Inclinaison vers une autre personne, le plus souvent à caractère passionnel, fondée sur l’instinct sexuel, entraînant des comportements variés.

Suzanne Valladon. 1865–1938. Elle était la mère de Maurice Utrillo. Elle fut élevée dans la pauvreté par sa mère à Montmartre. D’abord acrobate dans un cirque, elle pose dès l’âge de 15 ans pour de nombreux peintres des années 1880, parmi lesquels Puvis de Chavannes, Renoir, Forain, Toulouse-Lautrec. Elle est une jeune femme fantasque que l’on surnomme Maria. Elle commence une carrière artistique et devient rapidement la muse des artistes de Montmartre. C’est par la fréquentation de l’atelier des maîtres qu’elle acquiert une formation. Autodidacte, elle aiguise sa sensibilité lors des nombreuses séances de pose qui vont ultérieurement marquer ses propres recherches artistiques. (Source : catalogue cité dans la légende de l’image)

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