Un été délétère

 

Le soleil était devenu si brûlant que je commençais à haïr ce ciel bleu imbécile qui le laissait chauffer à longueur de journée l’air que nous tentions encore de respirer. Pas un seul nuage pour le dissimuler ne serait-ce qu’une demi-journée. Pas une goutte de pluie comme si l’idée même de la pluie avait été gommée de nos esprits. Par les fenêtres que nous laissions grand-ouvertes durant la nuit pour laisser entrer au petit matin un souffle plus frais, l’air avait désormais l’odeur de la poussière. L’odeur de cette ville de province où nous étions condamnés à passer notre été. 
Nous passions nos journées à l’intérieur, à rien faire sinon nous traîner d’une pièce à l’autre en tétant notre bouteille d’un litre et demi d’eau minérale pour hydrater nos organes ou rafraîchir notre visage, guettant sur l’écran des prévisions météo l’annonce improbable d’une perturbation en provenance des îles britanniques. Nous attendions résignés que le soleil aille se faire voir de l’autre côté de la terre pour rouvrir nos volets. L’odeur délétère des barbecue du quartier nous tordait aussitôt les narines. Un affreux mélange d’alcool à brûler, de sardines marocaines et de saucisses bon marché. Il fallait battre en retraite, refermer nos fenêtres. Attendre que ces ventres affamés fussent rassasiés, que ces bouches aient fini de roter, pour humer un air chaud qui sentait l’été dans les colonies quand le cinéma en plein air commençait la projection d’un film de Marcel Carné et que nous nous installions sur la terrasse pour écouter les voix des acteurs en buvant une citronnelle.
 
Ellen Brooks « Untitled / Lawn couple », 1970 (couple sur la pelouse). Photo : Ellen Brooks. Sourcing image : Modern Painters, U.K. edition (July_August 2014). Bibliothèque The Plumebook Café

Ellen Brooks « Untitled / Lawn couple », 1970 (couple sur la pelouse). Photo : Ellen Brooks. Sourcing image : Modern Painters, U.K. edition (July_August 2014). Bibliothèque The Plumebook Café

 
Après un temps, qui ressemblait à l’éternité, de cette vie cloîtrée, nous nous sommes résolus à faire quelques pas jusqu’au centre de la ville, par des rues désertées de leurs habitants qui passaient leurs journées étendus à poil sur les pelouses calcinées des plages, les mains parfumées à l’ambre solaire, les doigts de pied en éventail.
On annonçait un orage dans la soirée mais personne ne voulait y croire. C’était absurde, après des semaines de beau temps ininterrompu. La fin du monde avait été programmée par les écologistes. Nous étions prêts. 
En nous approchant du centre, nous vîmes des touristes presque entièrement dévêtus qui se traînaient en file indienne sur les trottoirs. En quête d’une distraction. Plus personne ne portait de pantalon, ni de chaussures, ni de chemise. Seuls les shorts, les tee-shirts à moitié déchirés et les sandales avaient encore droit de cité. Les enfants tiraient la langue pour lécher les boules de glace qui dodelinaient au sommet de leur cornet en menaçaient de tomber sur leur jambes bronzées. C’était un défilé interminable de gambettes nues, une sorte de ballet moderne. Triomphe de la crème glacée..
Nous nous assîmes à la terrasse d’un café. À peine étions-nous installés, l’odeur de transpiration des personnes qui nous entouraient vint caresser nos narines à rebrousse-poils. Nous n’arrivions pas à y croire et nous nous regardions d’un air étonné. Comment se pouvait-il qu’ils puent à ce point sans s’en rendre compte. Ils jacassaient en attendant la pluie dont la venue était cette fois imminente. Nuages noirs et coups de tonnerre dans un ciel brutalement obscurci. Des parents passaient en courant, poussant devant eux leurs enfants, pareils à des chiens qui rassemblent le troupeau à la tombée de la nuit. Des femmes criaient gare à l’orage. Trop tard pour fuir. Nous commandâmes des sodas pétillants et nous laissâmes aller sur nos chaises en plastique. Nos pauvres narines finiraient bien par s’accommoder de l’odeur de transpiration qui n’était pas pire que celle de la poussière, des saucisses et des sardines grillées. Après tout, c’était l’été.
 
DÉF. Délétère. adj. Qui met la vie en danger. Asphyxiant, irrespirable. Ant. Salubre, sain, vivifiant. Cit. « Un soir, nous fûmes surpris par une vague de gaz délétère que le vent du nord-est apportait des lignes allemandes ». Georges Duhamel « La pesée des âmes » (Lumières sur ma vie, 1914-1919). Source : dictionnaire Le Robert, 1973.

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