Un de Staël sous le bras

L’art,un investissement rentable et moral

Damien Deroubaix « Money », 2009. Sourcing image : FIAC 2009- cour carrée du Louvre (photo Vert et Plume)

Galeristes, maisons de vente aux enchères et ventes privées, institutions culturelles, musées et fondations, historiens de l’art, commissaires d’exposition,  journalistes, artistes enfin, tous unis pour promouvoir l’économie de l’art. Les collectionneurs et les musées achetent des œuvres tandis que le plus grand nombre paie le ticket d’entrée des expositions et se laisse tenter à la sortie par l’achat d’une carte postale, d’un tee-shirt, d’un magazine de vulgarisation ou d’un catalogue disponible en version couverture dure (la plus onéreuse) ou souple, molle a t-on envie de dire, tant elle s’affaisse sous le poids des pages et se tord quand on la met debout, l’armou.

Le bric-à-brac de la Foire Internationale d’Art Contemporain

Herman van Ingelgem « The house of both my mother and father », 2009. Printed in blue. Sourcing image : FIAC – cour carrée du Louvre, 2009 (photo Vert et Plume)

Quand on a beaucoup fréquenté les salons professionnels, il est amusant de retrouver à la FIAC les galeristes dans une situation analogue à celle des industriels au Salon de l’Alimentation [SIAL]. Des rangées de stands où les tableaux, les dessins et les sculptures d’artistes, appartenant davantage à l’art moderne qu’à l’art contemporain proprement dit, sont présentés sans qu’il soit possible d’étabir un autre lien entre eux que celui de leur esthétique et de la valeur marchande qui est censée en découler. Plusieurs galeries célèbres, françaises et étrangères, sont présentes comme les grandes marques au Sial. Et de la même manière il est facile de mesurer l’importance de l’exposant à la taille de son stand. Les espaces les pus réduits étant ceux des magazines d’art habitués à s’entasser, se superposer sur les linéaires étriqués des maisons de la presse.

DÉFINITION. Bric-à-brac. n.m. Amas de vieux objets hétéroclites et de valeur inégale destiné à la revente. – De bric et de brac » : sans plan défini, au hasard des occasions. (Dictionnaire Le Robert) – Ces mots,qui ne sont pas péjoratifs, restituent sans la caricaturer l’atmosphère de la FIAC et expliquent une part de son succès auprès du public qui vient là pour flâner comme on le fait à Lyon le dimanche sur les quais de la Saône ou à Annecy autour de l’église St François, des endroits où se rassemblent des artistes pour le coup vraiment contemporains mais régionaux. A Paris, ce sont de grands noms, des prix beaucoup plus élevés, de quoi faire frisonner. C’est le Dallas des beaux-arts.

En 2011 tout le monde a accepté de réduire la voilure pour faire de la place aux jeunes galeries abritées les années précédentes dans la cour carrée du Louvre, un espace réservé par nature aux arts et aux sciences mais fermé pour cause d’importants travaux de restauration sur le côté de la rue de Rivoli.

Il reste des Picasso, des Rothko et des de Staël à vendre

Nicolas de Staël « Figure à cheval », 1954. Huile sur toile. Sourcing image : FIAC – côté Grand-Palais, 2009 (photo Vert et Plume)

Découvrir des tableaux d’artistes de renommée internationale ,dont on pensait qu’ils avaient tous été achetés par les musées, est le côté le plus excitant de la FIAC. Tenter de connaître le prix d’une  œuvre (qui n’est pas toujours affiché) et rêver qu’elle pourrait être accrochée au mur de son salon, voilà déjà de quoi attirer les visiteurs dont on dit qu’ils sont entre 80 et 90000 à payer le ticket d’entrée de la Foire qui s’est élevé en 2011 à 64 euros  pour un couple, le prix d’un déjeuner chez Lipp. Il faut choisir, se remplir l’estomac ou l’esprit.

François Buffard « L’art est aussi un placement », Paris – FIAC (Cour carrée du Louvre, 2009)

Il en coûte autrement plus cher de réaliser un vieux rêve en ressortant de la FIAC avec un Basquiat, un de Staël ou un Rothko sous le bras. Pour ce faire le mieux est encore de liquider son contrat d’assurance-vie, s’il est à l’âge de la maturité fiscale, il ne génère aucun profit seulement des frais de gestion qui vont dans la poche des financiers et des banquiers, tandis qu’un tableau ou un dessin ou un tirage original d’un artiste célèbre prendra inévitablement de la valeur. Il suffit pour s’en convaincre de voir avec quel acharnement les héritiers spoliés des grandes familles juives décimées pendant la dernière guerre se sont battues durant des années pour récupérer les collections d’œuvres d’art de leurs parents ou grands-parents et les profits importants qu’ils en ont retirés. Une leçon à retenir.

Il y a aussi des surprises comme ce Walker Evans

Walker Evans « Figure ancestrale – Congo français », 1935 (Catalogue n°405 / African Negro Art). Tirage sur papier aux sels d’argent, original de l’époque. Statuette de la collection du baron Edvard von der Heydt, acquise dans les années 1920. (Photo Vert et Plume, oct. 2009)

Cette figure africiane est en soi suffisante pour retenir l’attention. Elle a un caractère sacré qui impressionne celui ou celle qui la regarde. En même temps elle fait songer à la statuette de « L’Oreille cassée » d’Hergé, une incitation au voyage vers des contrées lointaines. Elle apparenait au baron Edvard von der Heydt (1882-1964), riche héritier, banquier, amateur d’art, de vie au grand air et de primitivisme. D’origine allemande marié à une femme juive, il était le type même du cosmopolite des années 20, à la fois proche des milieux artistiques et des membres de la famille impériale allemande, jouant sur les deux tableaux pour préserver son style de vie et sa fortune, l’un et l’autre bientôt menacés par l’avènement du nazisme. Son activité durant la guerre a, on s’en doute, été  un sujet de controverse. Sa collection de peintures, appartient aujourd’hui au musée de Wuppertal qui porte désormais son nom. Elle était en partie exposée au musée Marmot tan en 2010 sous le titre « Fauves et Expressionnistes ».

 

August Macke « Paysage avec trois jeunes filles », 1911. Huile sur toile. Sourcing image : catalogue de l’exposition « Fauves et Expressionnistes de Van Dongen à Otto Dix », musée Marmottan Monet (éditions Hazan, 2009)

Quant au photographe américain Walker Evans (1903-1975), il avait pris une série de photographies d’objets d’art africain dans le cadre d’une présentation d’African Negro Art au Musée d’Art Moderne de New-York en 1935 dont la photographie ci-dessus faisait partie.
L’exposition a été remontée à New-York durant l’été 2000 au Metropolitan, preuve que les curateurs américains voient dans l’art africain une source majeure de l’art moderne en occident,  tandis que les Français continuent de le ranger sur les étagères de l’ethnologie.

Et Dieu dans tout ça ?

Pour tenter de l’apercevoir, il faut escalader les étages métalliques de la FIAC d’où l’on peut, avant de lever la tête vers le ciel, regarder sous ses pieds les rangées de stands uniformément peints en blanc et les visiteurs qui se déplacent tranquillement dans les allées. Le monde de l’art appartient à une catégorie de gens qui savent prendre le temps de regarder. Il faut dire qu’ils ne sont pas angoissés parce que la plupart ont assez de revenus pour réfléchir à l’avenir avec davantage de sérénité qu’un ouvrier au chômage où un jeune étudiant à la recherche d’une chambre pour la durée de l’année universitaire.

« Nef du Grand-Palais – La verrière, coupole et pendentifs », édifiée entre1897 et 900 puis restaurée en 2004. . Sourcing images : photos Vert et Plume, à l’occasion de la FIAC 2009

A ceux qui se lamentent du peu d’attirance des Français pour la pratique religieuse, il est fréquent d’entendre rétorquer que la religion ne répond plus à leurs questionnements  et que la fréquentation des œuvres d’art est sans doute une bonne manière d’étancher leur soif de spiritualité.
Pas davantage que dans un magasin de crucifix et d’habits sacerdotaux, on ne ressent la présence de Dieu en levant les yeux à l’intérieur de la nef du Grand Palais pour scruter le merveilleux ciel bleu à travers les entrelacs de la structure métallique. Du moins comprenons-nous que nous ne sommes pas dans un appartement, ni un bureau, encore moins dans une église ou une usine. Nous sommes ailleurs. Un lieu transparent qui laisse pénétrer la lumière du jour, préfigurant Beaubourg, la Pyramide du Louvre et la Très Grande Bibliothèque. Autant de bâtiments aux dimensions pharaoniques édifiés à la gloire des Arts et de la Culture.
Pour mémoire, le bâtiment du Grand Palais a été  édifié à partir de 1897, pour l’exposition universelle de 1900, et s’appelait alors le Palais des Beaux-Arts.

« Exposition universelle », Paris (1900). Front de Seine : deux rangées de pavillons bordent le fleuve. Vue depuis le pont des Invalides. Au fond, dans l’axe du fleuve, les deux tours du Palais du Trocadéro datant de l’Exposition de 1878. Plus à gauche, la tour Eiffel datant de celle de 1889. Sourcing image : « Le Monde Magazine », avril 2010 (archives Vert et Plume

Images de Walker Evans et l’art africain, 1935

Walker Evans « Masque Bwa du Burkina Faso », tirage original sur papier aux sels d’argent (N.York, 1935). Ancienne collection du Mémorial Michael Rockefeller. A droite : James Johnson Sweeney « Couverture grise originale du catalogue de l’exposition « African Negro Art ». Sourcing images : « Perfect Documents – Walker Evans and African Art, 1935 », The Metropolitan Museum of Arts, 2000 (Bibliothèque Vert et Plume)

James Johnson Sweeney. 1900-1986. Curateur et essayiste à propos de l’art moderne. Curateur pour le compte du MoMa entre 1935 et 1945 puis directeur adjoint du musée Guggenheim de 1952 à 1960. Il a contribué à l’élargissement des collections, particulièrement en direction de la peinture expressionniste.

Walker Evans « Masque Kwele », Gabon & Congo-Brazza, tirage original sur papier aux sels d’argent (N.York, 1935). Collection de l’Institut des Beaux-Arts de l’Université de N.Y. Sourcing image : « Perfect Documents – Walker Evans and African Art, 1935 », The Metropolitan Museum of Arts, 2000 (Bibliothèque Vert et Plume)

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