Un clochard m’a demandé dix sous

Sont réunis ici trois artistes qui ont en commun d’avoir passé beaucoup de temps dans la rue, soit quand ils étaient très jeunes (entre 13 et 15 ans – Basquiat disant à ce propos qu’il était naturel pour un artiste en herbe de fuguer vers cet âge et de vivre dans la rue où il puise son énergie créatrice, les idées quant à elles lui appartenant en propre – c’est moi qui rajoute), soit plus tard comme ce fut le cas de Miguel Fuster qui devint S.D.F. durant 15 ans après avoir été marié (lire sa bio en fin d’article).

Tous trois se sont imprégnés de l’odeur du métro, du goudron, des gaz d’échappement, de l’alcool, ou de la drogue (pour Basquiat), et du béton. Bien loin des petits montagnards en short de velours, bonnet à pompon et chaussettes rouges. Ils ont non seulement trouvé dans les rues un style mais aussi des matériaux, des couleurs, des sons différents du chant des oiseaux ou du sifflement du vent sur les crêtes enneigées des montagnes. São Paulo pour Paulo Nimer Pjota, New-York pour Basquiat et Barcelone pour Miguel Fuster ont abrité (ou abritent encore) les jardins intimes de leur errance créatrice.

Moi aussi un beau jour

INFO.   Les œuvres reproduites ici sont rythmées par un poème de Léon Gontran Damas, poète africano-guyanais qui avait découvert avant tout les autres le jazz et les graffiti. Le titre de l’article est celui de son poème.

Paulo Nimer Pjota « Relations et hypothèses, dialogues à partir d’un ensemble de facteurs / Dialog entre Arranjos », peinture, bois et métal sur toile (2008). Sourcing image : XIIè Biennale de Lyon, côté Musée d’Art Contemporain (parc de la Tête d’Or), automne-hiver 2013-2014. Photo Vert et Plume, novembre 2013

Moi aussi un beau jour j’ai sorti
mes hardes
de clochard

Moi aussi avec des yeux

Paulo Nimer Pjota « Relations et hypothèses, dialogues à partir d’un ensemble de facteurs / Dialog entre Arranjos », peinture, bois et métal sur toile (2008). Sourcing image : XIIè Biennale de Lyon, côté Musée d’Art Contemporain (parc de la Tête d’Or), automne-hiver 2013-2014. Photo Vert et Plume, novembre 2013

Moi aussi
avec des yeux qui tendent la main
j’ai soutenu
la putain de misère

Moi aussi j’ai eu faim

Jean-Michel Basquiat « Prayer », peinture acrylique, huile et sérigraphie sur toile (1984). Sourcing image : carte reproduction, galerie Enrico Navarra (2002). Collection Vert et Plume

Moi aussi j’ai eu faim dans ce sacré foutu pays
moi aussi j’ai cru pouvoir
demander dix sous
par pitié pour mon ventre
creux

Moi aussi jusqu’au bout de l’éternité

Miguel Fuster « 15 années dans la rue / 15 años en la calle », dessin (2010). Sourcing image : bande dessinée éditée en espagnol par Glénat, exposée au Centre d’art contemporain Santa Monica à Barcelone (photo Vert et Plume, novembre 2013)

Moi aussi
jusqu’au bout de l’éternité de leurs
boulevards à flics
combien de nuits ai-je dû
m’en aller
moi aussi
les yeux creux

Moi aussi j’ai cru

Miguel Fuster « 15 années dans la rue / 15 años en la calle », dessin (2010). Sourcing image : bande dessinée éditée en espagnol par Glénat, exposée au Centre d’art contemporain Santa Monica à Barcelone (photo Vert et Plume, novembre 2013)

Moi aussi
j’ai eu faim les yeux creux
moi aussi j’ai cru
pouvoir demander dix sous
les yeux
le ventre
creux
jusqu’au jour où j’en ai eu marre
de les voir se gausser
de mes hardes de clochard
et se régaler
de voir un nègre
les yeux ventre creux.

Léon-Gontran Damas
« Un clochard m’a demandé dix sous », poème extrait de « Pigments » (1937). Réédition « Présence africaine », 2005 (bibliothèque Vert et Plume)

Flash infos artistes & vidéo

Jean-Michel Basquiat. 1960-1988. Voir les nombreux articles disponibles sur le blog [espace RECHERCHE]. Pour la petite histoire, Jean-Michel Basquiat parlait aussi espagnol, ayant séjourné avec son père à Saint-Domingue et sa mère étant originaire de Porto Rico.

Léon-Gontran Damas. 1912-1978. Ce descendant d’esclaves d’origine africaine est né à Cayenne. Il sera étudiant en Sorbonne à Paris à une époque où l’on ne comptait que quelques dizaines d’étudiants noirs. Parmi eux Senghor et Césaire au lycée Louis-le-Grand. Le jeune guyanais est plus curieux que ses camardes. Il sort le soir et fait la connaissance des musiciens et écrivains noirs-américains qui voyagent en Europe pour fuir le racisme de leur pays. En France, au même moment (1931) l’exposition coloniale attire plus de 2 millins de visiteurs venus voir les indigènes de l’Empire… Léon-Gontran Damas sera élu député de Guyane et deviendra plus tard professeur dans la 1ère université noire-américaine d’Howard à Washington (Etats-Unis).

Biographie : http://fr.wikipedia.org/wiki/L%C3%A9on-Gontran_Damas

Miguel Fuster « 15 années dans la rue / 15 años en la calle », dessin (2010). Sourcing image : bande dessinée éditée en espagnol par Glénat, exposée au Centre d’art contemporain Santa Monica à Barcelone (photo Vert et Plume, novembre 2013)

Miguel Fuster. Originaire d’Alicante. Etait un dessinateur connu de bandes dessinées dans les années 70 et 80. Travaillait pour des magazines de BD anglais destinés aux filles. Mais après l’incendie de sa maison et son divorce provoqué par son addiction à l’alcool, il se retrouva à la rue où il vécut durant 15 ans avant de refaire surface après une cure de désintoxication. Il dessine et peint à Barcelone où il est exposé (automne-hiver 2013-2014) au Centre Santa Monica. Il est édité par Glénat, en espagnol, et possède un blog (son visage, qui témoigne du chemin parcouru, en partie dissimulé par une casquette y apparaît)  :http://miquelfuster.com/

Paulo Nimer Pjota. Né en 1988 à São Paulo (Brésil), l’année de la mort de Basquiat. Difficile de ne pas rapprocher mentalement les deux artistes.

A Lyon, il a investi la façade de la Sucrière sur le quai de la Saône, dans le cadre de la XIIè Biennale, et deux de ses toiles (datant d’il y a 5 ans, dit-il dans sa vidéo) sont exposées au MAC. Son travail met en scène une iconographie très variée : plantes, cristaux, crânes, fleurs, objets mécaniques, mots isolés et autres phrases « flottent dans une variété d’échelles et de dimension » (dit la brochure remise aux visiteurs.

Vidéo artiste
http://www.biennaledelyon.com/fr/edition-2013/expo-internationale/artistes/paulo-nimer-pjota,35.html

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