Un certain regard 3/4

Parmi les six artistes, dont les œuvres exposées à la FIAC 2015 m’ont le plus frappé, quatre étaient de langue allemande. Trois figuraient dans le précédent article.
Et voici le quatrième : Martin Dammann [3e image ci-dessous] dont j’ai vu pour la première fois le tableau représentant un groupe d’hommes debout face à la mer.
Une peinture d’une dimension suffisamment grande pour donner l’illusion de pouvoir rentrer à l’intérieur, d’être aux côtés des personnages qu’elle représente. De ne plus être simplement un spectateur…
Avec eux, j’ai contemplé le large, j’ai senti le souffle du vent sur mon visage. Avec eux mon regard s’set perdu dans le lointain. Mais sans doute n’y ai-je pas vu la même chose. Le monde auquel je songeais alors datait d’il y a vingt-quatre siècles…
Les grandes aventures du passé, je l’avoue, habitent ma mémoire. Un passé qui appartient à la culture européenne dont mon esprit est pétri. Que le présent est capable, d’incarner, quand un artiste le prend par la main et le conduit là où l’esprit curieux doit aller.

Le carnet de route d’un soldat

« L’itinéraire emprunté par les Dix Mille », 401-399 av-J-C. Sourcing image : plaquette de l’exposition « The Anabasis » par Eric Baudelaire au musée d’art contemporain de Barcelone, nov. 2013. Carte empruntée par l’artiste au livre de Bury « History of Greece, édité chez Macmillan à Londres (archives The Plumebook Café)
« L’itinéraire emprunté par les Dix Mille », 401-399 av-J-C. Sourcing image : plaquette de l’exposition « The Anabasis » par Eric Baudelaire au musée d’art contemporain de Barcelone, nov. 2013. Carte empruntée par l’artiste au livre de Bury « History of Greece, édité chez Macmillan à Londres (archives The Plumebook Café)
 
L’aventure qui accaparait mon esprit en regardant le tableau de Martin Dammann était celle de l’Anabase (entre 401 et 399 avant J.-C.). Anabase signifiant en grec marche depuis la mer vers l’intérieur des terres. C’est le récit de l’expédition de Cyrus le Jeune, épaulé par l’armée des Grecs, pour reprendre à son frères Artaxerxés (qui avait tenté de se débarrasser de lui) le trône de l’ancien Empire perse sur lequel régnait leur père Darius II Grâce au professionnalisme des soldats grecs, Cyrus emporta la victoire mais fut tué.
Paradoxalement, c’est la partie du récit consacré au retour des Grecs vers leur pays qui construisit la notoriété de l’Anabase.

10 000 mercenaires harangués par un aristocrate…

Ndary Lo « Sans titre », vers 2005. Sourcing image : pièce originale, collection et photographie © The Plumebook Café

Ndary Lo « Sans titre », vers 2005. Sourcing image : pièce originale, collection et photographie © The Plumebook Café

Lorsque je rendis visite à Ndary Lo dans son atelier, il y a plusieurs années, je suis tombé par hasard sur une sculpture de taille raisonnable qui aussitôt me fit penser à ce passage de l’Anabase décrivant les soldats grecs apercevant enfin la mer après leur longue et dangereuse marche à travers des contrées hostiles. 
La mer était le reflet de l’âme grecque, symbole de liberté mais aussi d’aventure et de conquête.
Il est frappant de constater en visitant la Sicile, ancienne colonie grecque, comment les spectateurs, assis sur les gradins en demi-cercle des théâtres construits en plein air, pouvaient toujours apercevoir la mer au loin, derrière les acteurs, les chœurs ou les orateurs, comme un prolongement à leur discours.
Il suffit de regarder la carte de leur expédition pour comprendre que les soldats de l’Anabase en furent privés tout le temps. Leur joie de retrouver la mer enfin, après avoir traversé les montagnes enneigées de l’ancienne Arménie, me faisaient penser à la nôtre lorsque nous étions enfants e. Qu’au terme d’un long voyage qui nous emmenait des Alpes vers la Côte d’Azur, nous apercevions la mer Méditerranée après la traversé du massif des Maures, au détour d’un dernier virage. 
La mer des Grecs dont nous ne distinguions encore qu’un lambeau à travres les vitres de la voiture. Et que résonnaient nos cris spontanés : « La mer ! la mer ! »
C’était à celui des garçons qui la voyait le premier…
Quitter, après chaque hiver interminable, la montagne et le froid pour retrouver l’eau, la chaleur et la liberté était notre Anabase.

… crient leur joie d’apercevoir enfin la mer !

Martin Dammann « Manner ins Meer », 2015. Aquarelle sur isorel, 161 x 230.5 cm sans le cadre. Sourcing imahe: FIAC 2015, photographie François Buffard © The Plumebook Café
Martin Dammann « Manner ins Meer », 2015. Aquarelle sur isorel, 161 x 230.5 cm sans le cadre. Sourcing imahe: FIAC 2015, photographie François Buffard © The Plumebook Café
Au sortir de l’ancienne Arménie, les Grecs vont quitter les hauteurs pour descendre en direction de la côte sud-est de la mer Noire, entre Trabzon et Samsun.
Ils laissent éclater leur joie.
ANABASE – EXTRAIT DU LIVRE IV   « … un immense cri retentit. Xénophon cut en l’entendant que de nouveaux ennemis attaquaient…
« Comme les cris devenaient plus forts et plus proches, et que les soldats suivants couraient vers ceux qui ne cessaient de crier, Xénophon réamisa qu’il se passait quelque chose d’important. Il sauta sur son cheval et prit avec lui les cavaliers…
« Bientôt il entendit les soldats grecs crier : « La mer ! la mer !
«  Les soldats se transmettaient ce cri. Bientôt ceux de l’arrière-garde coururent vers l’avant.
« … les stratèges s’embrassaient en versant des larmes. »

Flash infos artistes

Martin Dammann.  Né en 1965. Cet artiste allemand vit et travaille à Berlin.
Portrait de Martin Dammann mis en ligne sur le blog « Meet the Germans »

Portrait de Martin Dammann mis en ligne sur le blog « Meet the Germans »

NDary Lo.  Né en 1961. Peintre et surtout sculpteur. Vit et travaille à Mbour (Sénégal). Télérama lui a consacré une étude dans son n° spécial Giacometti, au moment de la rétrospective de ce dernier (dont il est d’une certaine manière « l’héritier » africain), au Centre Pompidou.
Xénophon.  430-354 [en Thrace] av.J.-C. Appartenait à une famille fortunée d’aristocrates cultivés. Il était élève de Socrate. Mais ; épris d’aventures, il résolut en 401 (il avait alors 29 ans) d’accompagner son ami Proxène dans l’expédition de l’Anabase.
Pages principales de l'Anabase, édition de 1951 (bibliothèque The Plumebook Café)

Pages principales de l’Anabase, édition de 1951 (bibliothèque The Plumebook Café)

Le style d’écriture de Xénophon est sans éclat, mais il est facile à lire. Son récit est l’occasion de découvrir la vie d’une armée au temps de l’antiquité grecque, et les mœurs des soldats de cette époque décrites par l’un de leurs chefs (ils étaient trois, Xénopnhon conduisant l’arrière-garde, souvent aux prises avec l’ennemi qui les harcelait lors de leur retour en Grèce).
 
 

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