Un autre monde

J’avais fait la connaissance de David à Luanda

Nous sommes enfermés dans la voiture climatisée de Pedro. C’est lui qui conduit. Il est avec Annabella. Ils discutent en portugais.
Je suis assis derrière, à côté de David. Nous sommes tous les deux en short, les jambes écartées. Nous faisons attention de ne pas nous toucher avec les genoux.
J’ai déjà oublié l’odeur de tabac froid qui m’avait dérangé en m’asseyant. David parle de politique. Il dit qu’en Espagne, ce sont les journaux de foot qui ont le plus de succès.

Gabriel Abrantes et Benjamin Crotty "Liberdade", vidéo (2010). Sourcing image : exposition DYNASTY, côté Musée d'art moderne de la ville de Paris, été 2010 (photos Vert et Plume, juin 2010=

Gabriel Abrantes et Benjamin Crotty « Liberdade », film projeté en musée (2010). Sourcing image : exposition DYNASTY, côté Musée d’art moderne de la ville de Paris, été 2010 (photos Vert et Plume, juin 2010=

Journal de Guillaume Ducamp
SUITE
Je ne sais plus comment nous en sommes venus à parler des anciens Grecs.
Nous devons aller au débarcadère, qui est au nord de la ville pour prendre un petit bateau et rejoindre l’île où les habitants aisés de Luanda ont coutume de passer le week-end.
Le soir, de retour à l’hôtel Méridien, assis tout seul à table dans la salle du restaurant, j’observe les nouveaux colons portugais qui se lèvent pour regagner leurs chambres. Ils passent devant moi lentement, le ventre en avant. Les robes des femmes sont froissées en tous sens, fesses et hanches empâtées, sourires de vierges aux dix-huit petits jésus, l’une d’elles a fait signer un grand papier à un monsieur de passage qui l’a embrassée, probablement une vedette de la télévision portugaise de passage en Angola.
Le lendemain matin ,les files de porteurs sur le marché de Roque me font penser à ceux qui accompagnaient autrefois les explorateurs dans leurs expéditions. Muscles et sueur, tout y est ou presque. Il manque les fesses nues, la cambrure des reins, désormais habillés de fripes expédiées par les Européens.
[Lu, des années après ce voyage, dans le blog de Gabriel Abrantes, le cinéaste dont les images illustrent cet article, que Christophe Colomb écrivant en 1492 dans son journal à propos des habitants du pays qu’il venait de découvrir : « Les hommes  sont entièrement nus comme s’ils venaient tout juste de naître, les femmes aussi, bien que je n’ai vu qu’une seule jeune fille. Ils sont très bien bâtis, leurs corps sont très beaux et très bien proportionnés. »]
Sur une place du centre-ville, les gamins  regardent les petites filles en jupes plissées qui jouent à côté d’eux à la marelle, sautent à la corde en comptant soigneusement. Ils bandent à la vue des cuisses brillantes de transpiration. Ils se dandinent d’un pied sur l’autre en tirant sur la toile de leur short.L’après-midi est calme, pas de musique pour crier le malaise d’un chanteur adolescent, ni de sirène de police à crever les tympans.
Il n’y a que le soleil. Il me brûle les épaules.

A propos des artistes

Gabriel Abrantes. Né en 1984. De nationalité américaine et portugaise, il vit et travaille à Lisbonne, après avoir étudié aux Etats-Unis puis à Paris.
Interview vidéo de l’artiste : http://wn.com/Fotograma_da_RTPN_-_Entrevista_com_Gabriel_Abrantes
Benjamin Crotty.  Né en 1979. De nationalité américaine, il vit et travaille à Paris.
L’action se passe en Angola. Un pays au développement économique rapide, où Afrique, Portugal et Brésil sont étroitement mêmés, sans compter les commerçants étrangers venus d’avord du Liban puis d’Afrique du sud et maintenant de Chine. Un brassage impossible à imaginer dans l’Europe d’aujourd’hu. L’Angola de demain se prépare sous les yeux de nos deux jeunes cinéastes, comme des deux interprètes recrutés localement.
Dans cet autre monde en construction, deux adolescents, Liberdade et Betty, une jeune chinoise dont les parents tiennent un restaurant en ville, vont sur la plage pour flirter, leurs copains se baignent entre les coques rouillées des navires marchands échoués (une image extraordinaire du film), ils s’embrassent et veulent faire l’amour mais Liberdade n’y arrive pas, il est impuissant. Il va voler du Viagra dans une pharmacie et sera poursuivi par la police jusqu’au sommet d’un immeuble en construction où il se retrouve pris au piège, plus impuissant que jamais.
Les garçons dans les films de Gabriel Abrantes et Benjamin Crotty paraissent extrêmement fragiles, leur sexualité est indéterminée ou inachevés. Let les filles ontà leur égard la gentillesse et l’attention des mères.
On dirait que le monde où ils sont plongés n’est pas vraiment le leur, qu’ils s’y sont seulement égarés. Un monde d’adultes aux prises avec les affaires ou la guerre (ou les deux à la fois comme dans « Visionary Irak ») où ils n’ont plus leur place.
Films déjà réalisés :

  • « Cookie » (2004) de Gabriel Abrantes avec Daniel Schmidt. Extraits visibles sur internet (interview de l’artiste en portugais, non sous-titrée).
  • « Visionary Irak » (208) avec Benjamin Crotty, présenté lors de l’exposition DYNASTY, côté Palais de Tokyo.
  • « Too many Daddies, Mommies and Babies » (2009) avec Benjamin Crotty
  • « Little people of Flores » (2010) idem
  • « Liberdade » (2010). Images ci-dessus + une vidéo des repérages du film avant le tournage en Angola.

0 commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

*
*