Tuer les vieux

Commencer par les adjectifs

1.  Le compte de la vieillesse est vite réglé : avancé, croulant, patelin, désagréable, ancien, vétéran, centenaire, sempiternel…

Stop !

Corentin Fohlen / Fedephoto « Manif contre la réforme des retraites », 23 sept.2010. Sourcing image : « Le Monde », oct.2010 pour illustrer un article consacré aux « jeunes, une génération sacrifiée » (archives Vert et Plum

Être jeune, n’est-ce pas avoir envie de débarrasser la planète des vieux qui l’encombrent ?

Mieux vaut s’attacher au temps de l’adolescence :

rare  /  beau /  précieux  /  banal  /  sublime  /  familier  /  inquiétant  /  intrigant  /  intime  /  identitaire  /  artistique  /  propice  /  sensuelles  /  pudiques  /  jeunes  /  violente  /  pornographique  /  marginale  /  parcellaire  /  mécanique  /  dégradé  /  addictif  /  assidus  /  nul .

Poursuivre avec les noms

2.  Vieux con, vieux grigou, vieux de caractère, vieux linge, vieux monument, retraité… C’est bon, n’en jetez plus !

La cause est entendue. La vieillesse est la dernière étape de la vie avant la mort, tandis que l’adolescence n’est pas si éloignée que ça du commencement. Une sacrée différence.

Jean-Christophe Averty « Les enfants naissent dans les choux », années 1960-70. Sourcing image : archives Vert et Plume

Le commencement de la vie

3.  Extraits d’articles consacrés aux adolescents :

adolescence  /  peur  /  questionnement  /  âge  /  vie  /  ennui  /  révolte  /  transgression  /  questionnement  /  besoin  /  utopie  /  formation  /  répulsion  /  sabotage  /  désir  /  énergie  /  corps  /  sport  /  appropriation  /  lieu  /  engagement  /  créativité  /  accession  /  groupe  /  excitation  /  souffrance  /  préadolescent  /  sexualité  /  téléphone  /  consommation  /  partenaire  /  orgasme  /  érection  /  hauteur  /  angoisse  /  influence  /  médias  /  famille  /  suicide  /  alcool  /  drogue  /  homosexualité   /  répression  /  violence  /  sida  /  agression  /  métier.

Avant d’entrer dans le vif du sujet

Bruce LaBruce & G.B. Jones « Tattoes/Tatouages » - J.D.s 2, 1986. Sourcing image : « In Numbers - Serial publications by artists since 1955 », PPP Editions et Andrew Roth (2009). Bibliothèque Vert et Plume, mars 2011

Le parfum des périls flotte au-dessus d’un âge incertain.

4.  Il ne se sent nulle part à sa place. Il ne sait pas vraiment ce qu’il veut Dans tous les cas il est réfractaire à l’idée d’appartenir à un clan ou une tribu. Et pourtant il ne voudrait en aucun cas paraître différent des autres.

5.  Un élève de sa classe lui confie après un cours de gym qu’il est attiré par les garçons. « C’est normal, tu es un gay » lui répond-t-il. L’autre ne comprend pas. – « Qu’est-ce que tu veux dire ? ». – Et lui : « Un gay c’est un garçon comme toi. Même que tu es plus fille que garçon à mon avis. Quand tu courais je t’entendais soupirer Doux Jésus, doux Jésus, tu te rends compte ! Jamais un garçon parlerait comme ça. Et puis cette façon que tu as de marcher… tu te dandines. » – « Mais, j’ai toujours marché comme ça. » – « C’est c’que je dis. T’es pas pareil. »

Pierre Joubert "La vie fière et joyeuse des scouts", 1938. Vignette glissée dans les tablettes de chocolat Suchard. Sourcing image : Pierre Joubert, une vie d'illustration", éditions Delahaye (2010). Bibliothèque Vert et Plume

L’enfance qu’on laisse derrière soi.

6.  Dans sa chambre il a fixé au mur une photographie de deux frères prise en France dans les années 1870, sans que l’histoire ait noté le nom de l’artiste. Dans son imagination il est le plus jeune des deux garçons, celui qui s’appuie contre le plus grand. Son frère aîné. Agé seulement de trois ans de plus que lui. Ils ont toujours été assez proches, partageant la même chambre. Mais il n’a jamais appuyé sa tête sur l’épaule de son frère. Il ne l’a jamais embrassé le soir avant de se coucher. Ils ne se sont jamais racontés des secrets.
C’est seulement une image photographique. Il reste seul avec sa sensibilité toujours trop grande et son imagination débordante.

Bruce Weber "Goreman Twins", 1985. Zoetrope Studios, CA. Los Angeles. Sourcing image : "Bruce Weber", éditions Schirmer-Mosel (1989). Bibliothèque Vert et Plume, oct.89

Le carnaval de la culture
Héritage, vernis ou déguisement  ?

7.  Il a  commencé à apprendre le latin tel que les Romains le parlaient, dit-on. Ils ne sont plus là pour corriger son accent. Il se demande  en lisant les textes de Jules César si ses lieutenants le confondrait avec lui quand il s’écrie désormais au moment de prendre une décision importante « Alea jacta est ! ».
Après quoi, il plonge dans l’eau glacée de la rivière pour rejoindre l’autre rive où ses camarades de jeu sont déjà installés.

Thomas Eakins « Lutteurs » (vers 1882-1883). Elèves de Eakins durant une session de pose pour la préparation du tableau « The Swimming Hole ». Sourcing image : « The photo book », éditions Phaidon (1997). Bibliothèque Vert et Plume, 20

Il veut croire à la liberté.

8.  L’été quand ils vont à l’école en tenue légère, ils  font des concours de quéquette. Il ne se souvient pas qui a commencé ce jour-là en lui passant la main entre les cuisses. Un autre l’a imité et bientôt ils  se poursuivent en tâchant de mettre la main là où ça fait vraiment mal quand on serre. C’est une franche rigolade mais lui en a vite marre, il trouve ça puéril. Il propose de s’asseoir en rang d’oignons sur un muret et d’ouvrir largement sa braguette pour permettre à chacun d’y plonger une bonne fois la main. Ce que tous finissent par accepter. Quand le premier garçon arrive vers lui, il est le dernier de la rangée, son sexe qu’il ne parvient pas à contrôler a durci. Et l’autre s’écrie « Elle est énorme ! ». Quand ils ont tous vérifié qu’il a raison ils tombent d’accord pour dire que c’est bien lui qui a la plus grosse.

Louis Vuitton "Débardeur et short", Rex "Bracelet", Converse "Baskets" (années 2000). Sourcing image : magazine CRASH (archives Vert et Plume

Mais moi je ne veux pas / Devenir comme ils disent / Un monsieur de la ville / Un monsieur comme il faut. / Je préfère (…) écouter  (…) Les histoires de Zamba et de compère Lapin / Et bien d’autres choses encore / Qui ne sont pas dans les livres. »
Guy Tirolien (Guadeloupe) « Prière d’un petit enfant nègre », éditions du Seuil (1947)

9.  Un ou deux ans plus tard, ils sont à peu près les mêmes sur la plage. Il a une érection et ses copains le lui font remarquer. Pour se marrer ils tirent sur son short. On voit son ventre et la naissance de ses fesses. Il s’en fout et les poursuit en tirant à son tour sur le leur. Le jeu dégénère. Ils sont tous si excités qu’ils doivent se jeter à l’eau en riant pour dissimuler leur émoi.

Pier Paolo Pasolini « Médée », 1969. Laurent Terzieff en centaure. Sourcing image : « Le Monde magazine », été 2010 (archives Vert et Plume)

L’image entêtante du père.

10.  Il pense avoir eu des moments de complicité avec son père. Ce dernier n’est pas d’un abord facile.

11.  Il aime passer des après-midi entières à discuter avec un copain.

12.  Joue avec les mots pour écrire des textes délirants. Il entretient une correspondance assidue avec une fille qui sort avec son meilleur ami. Il y a entre eux une grande complicité intellectuelle mais ils ne couchent pas ensemble. Elle n’est pas attirée par son physique, seulement par ce qu’il dit et écrit. Il comprend qu’elle ne l’aime pas. Naturellement il est déçu et il décide de patienter.

"Slip Jill", publicité / oct.1985. Sourcing image : "Vogue Hommes International", années 2000 (collection Vert et Plume)

Parfois on ne sait plus qui, du corps ou de l’esprit, est aux commandes.

13.  Un élève de terminale qui pratique tous les sports est devenu la vedette de l’établissement. Il passe ses récrés à jouer au volley ou au basket, toujours en short et torse nu. Il a beaucoup d’admirateurs qui vibrent durant les matches. On dirait qu’il ne les remarque pas, sans doute parce qu’ils sont trop jeunes. Des garçons de 6è l’ont surpris sous la douche dans les vestiaires du gymnase. Après un match . Ils se sont cachés pour regarder les parties habituellement dissimulées de son corps. Les fesses très hautes ont la blancheur du marbre, le ventre puissant avec une touffe de poils bouclés au-dessus du pénis. Aucun d’entre eux n’a encore de poils à cet endroit. Ils ne sont pas tous assurés d’en avoir envie.

Larry Clark "Impaled", 2005. Film faisant partie du programme "Destricted", 2006. Sourcing image : "Artpress" n°333, avril 2007 (collection Vert et Plume)

De 17.5 ans pour les femmes et 16.5 ans pour les hommes en 1960, l’âge du premier baiser est passé à 14.1 et 13.6.

14.  Il essaie de s’intégrer à un petit groupe de garçons qui lisent beaucoup de livres érotiques, parlent des filles avec expérience tandis que lui n’en a pas. Ses nouveaux copains emploient des mots comme « jouir » ou « éjaculation » dont il comprend tout juste l’importance. Le plus âgé de la bande l’observe et dit :« Tu dois te masturber toi ! ». Il ne répond pas, fait celui qui n’a rien entendu.

Larry Clark "Impaled", 2005. Film faisant partie du programme "Destricted", 2006. Sourcing image : "Artpress" n°333, avril 2007 (collection Vert et Plume)

Tout ou presque est à apprendre.

15.  Il ne parle pas de ses rêves. Parfois il se réveille le ventre mouillé, son caleçon qui lui colle à la peau. Il se relève sans faire de bruit pour ne pas réveiller son frère, enfile un vêtement propre et replonge sous la couette.

Il commence à fouiner dans les librairies à la recherche de livres érotiques. Il devient rapidement un expert, s’aperçoit que nombre d’auteurs qui figurent au programme ont écrit des textes à la limite parfois de la pornographie. Cela modifie son regard sur certains qu’il trouvait démodés ou ennuyeux.  Il comprend aussi que l’enseignemen texerce, comme l’ensemble des institutions, une censure sur le réel. Or c’est justement la réalité qui l’intéresse.

Nicholas Ray "La Fureur de Vivre", film en couleurs (1955). Nathalie et James Dean. Sourcing image : "Le Monde" - suppl.TV, juin 2010 "Les ados à Hollywood" (archives Vert et Plume)

Ce n’est pas la jeunesse mais l’innocence qu’on sacrifie.

16.  Il n’ai pas le souvenir d’avoir vu une seule fois ses parents s’embrasser sur la bouche. Il se doute qu’ils ont fait l’amour pour avoir leurs enfants mais ce n’est pas dans cette situation qu’ils se les représente quand il pense à eux.

17.  Il veut changer son nom. N’aimais pas celui dont mon père est si fier. Une de mes tantes s’intéressait à la généalogie de la famille. Elle prétend que leur arbre généalogique remonte au 16é siècle et que le nom d’Orcières était alors attaché au leur. Il l’adopte aussitôt et sur la première page de ses recueils de poèmes écrit son nouveau nom.

Hedi Slimane "Jeans et bretelles Dior homme" (à gauche), années 2000. Sourcing image : magazine CRASH (archives Vert et Plume) - image de droite : Hugues Lawson-Body « Jeunes parisiens », 2010. Sourcing images : « Jeunes Parisiens » aux Editions 19/80 (nov.2010) – textes de William Klein Oxmo Puccino, Jay Smith & Marc Beaugé. Bibliothèque Vert et Plume, mars 2011

En dépit des apparences…

18.  Il se moque volontiers de l’un de ses amis d’origine sud-africaine qui passe tous ses week-ends avec les membres d’un club de marcheurs. Il s’habille à la manière des Rangers de son pays natal :  boots, short et chemisette kaki.
Il lui explique que les jeunes Français ne s’accoutrent plus ainsi depuis les années 60 même pour des ballades en forêt de Fontainebleau ou une escapade dans les Vosges. « Tu es dans le même registre que ces vieux qui continuent de porter les vêtements de leurs 20 ans. »

Kerry James Marshall "Could this be love", 1992. Peinture acrylique et collage sur toile. Sourcing image : catalogue de l'exposition Basquiat au Whitney Museum of American Art, 1992-1993 (bibliothèque Vert et Plume (oct.2010)

… cela pourrait-il ressembler à l’amour ?

19.  Cet ami a vécu plusieurs années à New-York avec un garçon noir dont il était amoureux. Leur couple était fusionnel. Encore aujourd’hui il raconte qu’il avait trouvé en lui l’autre partie gémellaire de lui-même. « Nous avons tous une face blanche et une face noire. La fusion des deux quand elle est possible est une sorte d’apothéose. » Il l’écoute mais il a du mal. Il comprend dès lors qu’il a cessé de vouloir refaire le monde, qu’il devient un adulte. Il voudrait cependant conserver sa différence. Une chose le rassure, la première entreprise où il s’est présenté n’a pas retenu sa candidature.

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