Trois nus couchés

Dans son histoire du nu dans l’art occidental, l’Anglais Kenneth Clark écrivait que Degas était sans doute le plus grand dessinateur qui fut. 
Ses nus se se contemplent avec la main. Le regard caresse la peau qui frémit à ce contact. Les nus de Degas sont vivants. Ils respirent, soupirent, jouissent du plaisir d’être admirés pour ce qu’ils sont : des femmes.
Cela ne signifie nullement que par opposition ceux de Bonnard, dont un modèle est volontairement inséré entre deux Degas, soient des nus sans vie. Au contraire, mais ils n’appartiennent pas au même univers. 
Celui de Degas est parisien, il fleure bon le cabaret et le bordel, tandis que celui de Bonnard est provincial, il est délicat, sent le tilleul davantage que l’absinthe.
Chacun des deux artistes célèbre à sa façon la beauté du corps féminin. Dites-moi, pour paraphraser Roland Barthes, « lequel des deux nus je dois désirer ?
 

Apprend-t-on ces mots à l’école de la République : crayon, fusain, encre, monotype ?

 
Edgar Degas « Baigneuse nue allongée sur le sol, 1886-1888. Pastel, 48 x 87 cm. Sourcing image : R.Gordon & A.Forge « DEGAS », éd.Flammarion, 2008 (bibliothèque The Plumebook Café)
Edgar Degas « Baigneuse nue allongée sur le sol, 1886-1888. Pastel, 48 x 87 cm. Sourcing image : R.Gordon & A.Forge « DEGAS », éd.Flammarion, 2008 (bibliothèque The Plumebook Café)
Loin de rabaisser la femme, les nus de Degas la montre en majesté, un état que l’homme n’est pas capable d’assumer autrement que par l’autorité et la force..
Dans un article paru dans le journal LE MONDE daté 31 mars 2012 (archives The Plumebook Café)   , Philippe Dagen écrit à propose de Degas : avec lui il est question du passage de l’observation à distance d’un modèle à la suggestion par la ligne et la couleur des sensations physiques que la proximité ou le souvenir de la nudité suscite en Degas. Qu’il veut susciter dans notre esprit.
Pour cela il expérimente diverses solutions : crayon, fusain, encre, monotype aux chimies incertaines, pastels aux usages nombreux. Il arrive que l’artiste hybride ses diverses solutions : il les pousse sans cessse à bout.

Y apprend-t-on la peinture, le dessin, l’architecture, la sculpture ?

Pierre Bonnard « Le canapé rose », 1910. Huile sur toile 36 x 64 cm. Sourcing image : carte des éditions Nouvelles Images (collecyion The Plumebook Café)
Pierre Bonnard « Le canapé rose », 1910. Huile sur toile 36 x 64 cm. Sourcing image : carte des éditions Nouvelles Images (collecyion The Plumebook Café)
La femme peut se montrer nue, délicate et sensuelle, autant de dispositions qu’un homme ne pourra revendiquer qu’en abdiquant l’essentiel de sa virilité aux yeux de ses congénères.
Le titre donné à ce tableau  est ambigu : est-ce la représentation d’un canapé rose pour le catalogue Roche&Bobois ou celui d’une femme nue allongée sur un canapé rose…
C’est bien elle que l’on regarde. Le canapé est un élément du décor.
Mais à la différence des femmes nues de Degas allongées par terre, celle de Bonnard semble profondément assoupie sur un confortable canapé dans une jolie maison au bord de la mer. 
L’instant d’une sieste ou fait-elle semblant de dormir, attend qu’une main se pose sur sa hanche, caresse sa cuisse… 
Les morphologies des modèles de Degas et de Bonnard sont si différentes.  Les époques ne sont pas si éloignées que cela : une quinzaine d’années. Dans les deux cas, nous sommes avant le déclanchement de la 1ère guerre mondiale. Alors, étaient-ils si vieux jeu que cela nos ancêtres ?

Apprend-t-on ces mots à l’école de la République : posture, indécence, échine, gorge ?

Edgar Degas « Après le bain, femme nue couchée », vers 1895. Sourcing image : R.Gordon & A.Forge « DEGAS », éd.Flammarion, 2008 (bibliothèque The Plumebook Café)
Edgar Degas « Après le bain, femme nue couchée », vers 1895. Sourcing image : R.Gordon & A.Forge « DEGAS », éd.Flammarion, 2008 (bibliothèque The Plumebook Café)
L’homme croit posséder celle qu’il étreint quand il ne fait que la servir, obéissant aux injonctions de la beauté et du désir.
 
Degas varie également les postures, explicitement indécentes ou d’une apparente chasteté : jambes ouvertes ou modèle réduit à la ligne d’une échine ou d’une gorge. Il procède à des associations quasi systématiques entre motifs, tonalité et modes de représentation. L’obscénité va de paor avec les scènes de bordel, la grisaille des monotypes à l’encre et le petit format.
Ce sont des œuvres qui relèvent de l’intime, sinon du clandestin.

Flash info

L’article de Philippe Dagen a été écrit à l’occasion de l’esposition au Musée d’Orsay à Paris intitulée « Degas et le nu »
 
 
 

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