Tout semblait possible

France, année 1945 – 2è semestre
IMPORTANT. Lire le précédent article pour la présentation de l’agenda et  le portrait de Madé, la jeune fille à qui il appartenait alors.

Les communistes prônent le réalisme dans l’art

Jui 1945. Au cours du Congrès du Parti Communiste Français, qui s’achève le 1er juillet, le philosophe Roger Garaudy s’en prend à Picasso jugé trop éloigné du réalisme prôné par le parti.

Pierre Joubert « Kim, agenda des scouts de France », 1945. Sourcing image : agenda édité par SCOUTS DE FRANCE (collection Vert et Plume)

Au début du mois de juillet, le père de Madé effectue un déplacement à Lyon qui est un petit évènement familial. Il rentre à Avignon le lendemain.

16 juillet. Expérimentation de la 1ère bombe atomique.

20 juillet. Mort de Paul Valéry. Funérailles nationales le 25 auxquelles assiste de Gaulle. Cocteau est dans le midi : « Cette pompe, ce cortège, ces torches, ce Palais de Chaillot, correspondent si mal au décor de filets de pêche, de légumes et d’aiguilles de pin de cette côte (…) que Valéry se montre à moi sous la forme la plus humaine. Il n’était pas de ceux qui assistent à leur propre enterrement. »

22 juillet. Les journaux commencent à évoquer le génocide juif dont l’empleur n’est pas soupçonnée. Combat, « plusieurs millliers de juifs seraient encore « prisonniers virtuels » en Allemagne, selon une dépêche de Londres.
Henri Matisse est de retour à Paris après 5 ans d’absence. [Une exposition au MAM de Paris « L’art en guerre, France 1938-1947 » (automne-hiver 2012) s’interroge sur le comportement des artistes durant l’Occupation. De Matisse, Philippe Dagen, le critique du Monde, écrit  qu’il était âgé et malade et s’était tenu à l’écart dans son atelier niçois.]

28-29 juillet. Kafka fait à Paris l’objet d’une polémique confondante dans l’hebdomadaire Action : « Faut-il brûler Kafka ? »

Les militaires de la Grande Culbute

Le procès du maréchal Pétain, qui s’est ouvert le 23 juillet devant la Haute Cour retient l’attention de l’opinion. Il se termine le 15 août par une condamnation à mort pour trahison. Le jury exprime en même temps le souhait que sa condamnation soit commuée en réclusion à perpétuité. Le pays est divisé, de nombreux Français demeurant convaincus que Pétain a sauvé la France de la destruction. Une perspective qui n’avait pas dissuadé les Anglais de résister.

Pierre Joubert « Kim, agenda des scouts de France », 1945. Sourcing image : agenda édité par SCOUTS DE FRANCE (collection Vert et Plume)

Madé est en vacances à Sallanches (Haute-Savoie). Le 19 août, jour de la St. Eudes, elle fête ses 20 ans. On lui offre ses cadeaux à 11 h. On se retrouve dans une chambre de l’hôtel à 16 h pour le goûter.  Le soir tout le monde va au Bal de la Libération.
Le 21 c’est au tour de la meilleure amie de Madé de fêter ses 19 ans. Elles goûtent à l’hôtel. et vont danser le soir au Bal des Estivants.

5 août. Bernanos publie dans Combat « La tentation du dégoût ». Indigné par certaines dépositions faites au cours du procès Pétain, comme celle du général Weygand – dont l’attitude avait été pour le moins ambiguë pendant la guerre – , Bernanos s’interroge sur l’attitude encore trouble des Français à l’égard du régime de Vichy. Un doute qui n’est guère apprécié au moment où la « machine à blanchir » fonctionne à plein régime.

6 août. La première bombe atomique est lâchée sur Hiroshima. Peu d’émotion en France où l’on se félicite d’un évèneùent qui va hâter la capitalation du Japon.

9 août. Deuxième bombe sur Nagasaki. L’URSS entre en guerre contre le Japon.

Albert de Hert « Nagasaki », 9 août 1945. Photographie en noir et blanc. Sourcing image : catalogue de l’exposition « Ainsi soit-il » (extraits de la collection Antoine de Galbert), Musée des Beaux-Arts de Lyon, sept.2011 – janv.2012 (Bibliothèque Vert et Plume)

Le 9 août 1945 était un jeudi. La meilleure amie de Madé était arrivée à Avignon avec sa mère par le train du soir.

14 août. Capitulation du Japon.

22 août. Bernanos publie dans Combat un nouvel article pour exprimer son   écœurement    devant le défilé des généraux au procès de Pétain. Il ironise sur « les militaires de la Grande Culbute » et les magistrats du « Grand Serment » (allusion au serment exigé des magistrats durant l’Occupation),  qui ont réussi à se regarder sans rire durant le procès « avec un sérieux de croque-morts ».

30 août. Camus proteste dans Combat contre « l’épuration ». Les communistes au contraire réclament qu’elle soit menée plus vigoureusement.

On envoie des troupes en Indochine

2 septembre. Un mouvement inconnu de l’opinion, le Vietminh, proclame l’indépendance à Hanoï (Indochine française)

Pierre Joubert « Kim, agenda des scouts de France », 1945. Sourcing image : agenda édité par SCOUTS DE FRANCE (collection Vert et Plume)

Au début du mois, Madé a quitté la Savoie pour rejoindre sa mère en Oisans. Elle y retrouve aussi son ami Jean qui vient souvent déjeuner. Ils jouent aux échecs, vont à une soirée à la Cure. Jean est un ami du curé. Avant son départ, il viennent ensemble prendre le café. Le lendemain, il pleut toute la journée.

4 septembre. Bernanos se déclare inapte à prendre le ton de Mauriac pour parler de son pays et justifie la véhémence avec laquelle il pourfend les responsables de la défaite de 1940 [ Généraux, levez-vous !]

12 septembre. Arrivée des premières troupes françaises à Saïgon.

23 septembre. Roger Martin du Gard à André Gide : « Avez-vous lu le livre de Mme Lewinska sur Auschwitz. ? Il faut l’avoir lu. Il faut avoir vécu avec elle « là-bas ». On oublierait trop vite sans cela ; et il ne faut pas, on n’a pas le droit d’oublier. »

29-30 septembre. Le Parti Communiste remporte un succès aux élections cantonnales.

On fusille l’ancien chef du gouvernement de Pétain

1er Octobre. Premier numéro des Temps Modernes, la revue politique et littéraire fondée par Sartre et Beauvoir et éditée par Gallimard.

4 octobre. Début du procès de Pierre Laval. Ses avocats ont refusé de participer aux débats. L’accusé se défend seul.  Le premier incident a lieu quand Laval lance à ses

Pierre Joubert « Kim, agenda des scouts de France », 1945. Sourcing image : agenda édité par SCOUTS DE FRANCE (collection Vert et Plume)

Les vacances sont terminées. Son agenda dicte à Madé sa conduite pour le mois d’octobre : « C’est dans la maison que sont les tiens. C’est là que tu dois semer ta joie ». Le 11, on passe « La fille du puisatier » de Pagnol au cinéma. Le lendemain, le père de Madé prend le train pour Paris.

juges, en évoquant l’Occupation : « Vous étiez tous aux ordres du gouvernement.  Son procès est expédié. Il est condamné à mort le 9 octobre et fusillé dans des circonstances pénibles.

21 octobre. De Gaulle a recours au référendum pour appeler le pays à choisir ses institutions. L’Assemblée élue devient constituante. Les lois de 1875 qui fondaient la IIIe République sont du même coup rejetées. Le Parti Communiste devient le 1er parti de France, sans contrôler pour autant l’exécutif..

Fin octobre. Le spectacle où Agnès Capri fait entendre Prévert et Desnos au théâtre de la Gaieté-Montparnasse est bien accueilli par le public et la critique.
Les journaux : 700 000 Français sont atteints de la tuberculose. 100 000 en meurent chaque année.

28 octobre. Dans une salle comble, au Club Maintenant, Salle des Centraux (8, rue Jean Goujon), Sartre pronoce sa conférence fameuse « L’Existentialisme est un humanisme ». Peu d’interventions de l’auditoire. Dans son petit livre The White Negro, Norman Mailer consacre un passage très intéressant sur cette gymnastique intellectuelle propre aux Français qui sont capables de démontrer une chose et son contraire et de les associer.
La morale de l’existentialisme restera introuvable, mais l’opération de relations publiques est un grand succès. Commence pour Sartre et Beauvoir une période de gloire intellectuelle qui durera jusqu’au début des années 60.

Saccage dans les poulaillers des Beaux-Arts [*]

Pierre Joubert « Kim, agenda des scouts de France », 1945. Sourcing image : agenda édité par SCOUTS DE FRANCE (collection Vert et Plume)

Le 4 novembre est un dimanche. Il pleut toute la journée. Madé écrit à Jean. Durant les jours qui suivent Madé va au cinéma. « La ruée vers l’or » de Charlie Chaplin. Elle passe une soirée agitée avec des amis. Elle boit du café et fume plusieurs cigarettes.

[*] Extrait des notes de Francis Ponge à propos du travail de Fautrier.

Le numéro 46 de Fontaine est consacré à « la question allemande ». Un sujet qui occupe les Français depuis la fin de la 1ère guerre mondiale.

13 novembre. De Gaulle est élu par la Constituante Président du Gouvernement .

21 novembre. Le nouveau gouvernement se présente devant l’Assemblée. Maurice Thorez, le secrétaire du Parti Communiste est ministre de la Fonction Publique. Il y a 3 autres ministres communistes. Malraux est ministre de l’Information. Les ambiguïtés du Parti Communiste au début de l’Occupation sont oubliées. En 1944, pour obtenir de de Gaulle que Thorez soit autorisé à revenir d’U.R.S.S. où il s’était réfugié au printemps 1940, la direction du Parti a affirmé qu’il était resté clandestinement en France jusqu’en 1943. Combat dénonce un « replâtrage tricolore ».

14 novembre. Ouverture du procès des criminels de guerre à Nuremberg.

Jean Fautrier « Otage n°3 », 1945. Huile sur papier marouflé sur toile. Sourcing image : « 1945-1949, repartir à zéro », catalogue de l’exposition au Musée des Beaux-Arts de Lyon (hiver 2008-20009). Bibliothèque Vert et Plume, janv.2009

« Fautrier supprime la suggestion directe du sang, la complicité du cadavre. »
André Malraux, préface au catalogue de l’exposition (Source citée en bas de page)


16 novembre. Philippe Pétain est interné sur l’île d’Yeu au fort de Pierre Levée.

21 novembre. Lancement du magazine Elle.

Fin novembre. Exposition des toiles de Fautrier Les Otages à la galerie Drouin, dont le catalogue est préfacé par André Malraux.

Les vieux démons de la politique

Pierre Joubert « Kim, agenda des scouts de France », 1945. Sourcing image : agenda édité par SCOUTS DE FRANCE (collection Vert et Plume)

En décembre, Madé passe beaucoup de temps à la maison. Elle reçoit des amies, joue au brudge avec elles. Elle va souvent à la messe. Après le dimanche 23, jour de la Ste Victoire, Madé cesse d’écrire dans son petit agenda

2 décembre. La Constituante décide de nationaliser la Banque de France et les quatre grands établissements de crédit.

19 décembre. Combat annonce l’arrestation le 17 à Copenhague de Louis-Ferdinand Céline qui tenait les Allemands pour des rénovateurs et vitupérait contre les Juifs.
La carte de pain est rétablie à Marseille.

Fin décembre. La C.G.T. compte près de 5 millions d’adhérents.
Ouverture d’une exposition Modigliani à la Galerie de France à Paris.
De Gaulle songe à se retirer. Le 20 janvier 1946, il convoquera ses ministres pour leur faire part de sa décision : « Le régime exclusif des partis a reparu. Je le réprouve. Mais, à moins d’établir par la force une dictature dont je ne veux pas, et qui sans doute tournerait mal, je n’ai pas les moyens d’empêcher cette expérience. » Une vingtaine de Présidents du Conseil (comme on appelait alors le chef du gouvernement) vont se succéder jusqu’en 1958, année du retour du général de Gaulle aux commandes. Certains ne resteront en place que trois jours, d’autres trois mois… avant d’être renversés par l’Assemblée.

Flash infos artiste, exposition Fautrier & sources

Jean Fautrier 1898-1964. Lire : Libérer nos émotions Malraux fut un des premiers dans le milieu littéraire à le repérer. Fautrier eut une période réaliste puis une période noire. C’est en 1942 qu’il commença à peindre la toute première série des Otages. Et en 1943 il ne fit plus que cela jusqu’en 1944. La genèse de ce thème pictural est complexe. Dans son appartement parisien, Fautrier avait déjà entrepris en 1942 une première série des Otages. Il avait déjà mis au point le procédé de « haute pâte : nombreux tubes de blanc écrasés au couteau, à la spatule, sur des feuilles de papier épais. Sèchage partiel, puis labourage, griffures, modelages. Puis peinture au pastel, à l’huile, à l’encre. Re-griffures etc.  Enfin, le tout séché et durci est collé sur une toile elle-même montée sur un châssis (marouflé).

Jean Fautrier « Otage », 1943. Plomb. Sourcing image : « 1945-1949, repartir à zéro », catalogue de l’exposition au Musée des Beaux-Arts de Lyon (hiver 2008-20009). Bibliothèque Vert et Plume, janv.2009

« Des couleurs libres de tout lien rationnel avec la torture (…) en même temps qu’un trait, qui tente d’exprimer le drame sans le représenter, se substitue aux profils ravagés. »
André Malraux, préface au catalogue de l’exposition (source citée en bas de page)

En janvier 1943, les SS fouillent l’appartement de Fautrier et l’arrêtent. Il est relâché quelques jours plus tard. Après quelque temps, il s’installe à la Vallée-aux-Loups. A peine est-il arrivé que des otages sont fusillés par les nazis. Lui a-t-on raconté la scène ou a-t-il entendu les tirs puis les coups de grâce tirés au revolver ? Il a probablement vu le charnier après le départ des soldats allemands. Il se peut aussi qu’il ait récupéré un lot de photos anthropométriques. Il se met à peindre des Têtes d’Otages selon la technique décrite au-dessus.

Jean Fautrier « Otage », vers 1943. Huile sur papier marouflé sur toile. Sourcing image : « 1945-1949, repartir à zéro », catalogue de l’exposition au Musée des Beaux-Arts de Lyon (hiver 2008-20009). Bibliothèque Vert et Plume, janv.2009é

« Il n’y a plus que des lèvres qui sont presque des nervures ; plus que des yeux qui ne regardent pas. Une hiéroglyphie de la douleur. »
André Malraux, préface au catalogue de l’exposition (source citée en bas de page)


L’exposition de 1945.  Du 26 octobre au 17 novembre 1945. 45 toiles sont présentées dans les salles de la Galerie Drouin, et 3 sculptures. Les Têtes d’Otages sont complétées par les toiles Oradour et Massacre.

Sources. « L’année 1945 – Actes du Colloque Paris-Sorbonne (janvier 2002). Ed. Honoré Champion, 2004 (bibliothèque Vert et Plume)

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