Tintin Basquiat en Côte d’Ivoire

J’essaie de me souvenir de la première fois où j’ai vu un tableau de Basquiat. Pas dans un musée français, A l’exception notable de celui de Marseille, ils ne voulaient pas entendre parler de Basquiat. Rien d’étonnant quand on sait qu’ils refusaient déjà, dans les années 30, d’acheter Picasso ou Matisse, laissant cela aux collectionneurs américains. Ce devait être dans une galerie en Allemagne, ou dans un magazine parlant de la première exposition chez Yvon Lambert début 88.

Portrait d’un autodestructeur

Jean-Michel Basquiat « Self-portrait / Autoportrait », 1986. Sourcing image : catalogue de l’exposition Basquiat au musée de Lugano (Suisse), été 2005 (bibliothèque Vert et Plume, nov.2005

Le dieu de la guerre intérieure.


Quand ma fille se préparait à ouvrir sa propre galerie, elle était très branchée Graffiti, Art Brut et Art Africain, des types d’expression picturale qui privilégiaient l’émotion et la spontanéité. À ce titre, elle était naturellement attirée par le travail de Basquiat dont elle me montra des reproductions de tableaux. Je fus séduit à mon tour. Pour nous, cet artiste était autant africain qu’américain. Même s’il n’avait jamais été un porte-drapeau de la cause noire ; c(était cette identité nègre qu’il incarnait avec force.

L’isolement de Basquiat confortait son authenticité et son originalité. Celui qui ne pensait pas comme ses frères, celui dont le regard portait plus loin, autant en direction du passé (ce que les autres ne voyaient plus, ce qu’ils avaient oublié) que vers l’avenir (Basquiat le précurseur, le premier artiste noir de renommée internationale qui avait battu en brèche la suprématie blanche dans le monde des arts).

Octobre 1986, date du voyage africain de Jean-Michel

Carte des régions de la Côte d’Ivoire. Le pays est situé entre Libéria à l’ouest et Ghana à l’est, tous deux anglophones. Sourcing image : internet.

Korhogo, au nord, ville principale du pays Senoufo ivoirien où Basquiat désirait se rendre.


Nous étions donc séduits par Basquiat, à l’instar de Eszter Balint, actrice hongroise, la quarantaine, ayant rencontré Basquiat pour la première fois en 1980 avant de partager un temps sa vie avec lui, déclarant plus tard « Vous pouviez le regarder au fond des yeux et découvrir un millier de kilomètres d’Histoire. Son esprit renfermait tant de mystère. Il était si profond ». Jean-Michel Basquiat avait à sa manière des choses à raconter, ma fille et moi le recevions cinq sur cinq.

Pourtant son asservissement à toutes les formes de drogue mais surtout l’héroïne n’était pas glorieux. En 1986 son délabrement physique se lisait sur son visage : une de ses dents de devant était tombée, sa peau sur le front et les joues était couverte de taches. Sur certaines photographies il a le visage boursouflé. Le bruit courut alors qu’il avait le sida. Accompagné par sa copine Jennifer Goode, Jean-Michel se rendit à plusieurs reprises à Hawaï où il essayait de se refaire une santé. Mais aussitôt qu’il rentrait à New-York il retombait sous l’emprise de l’héroïne.

Son travail s’en trouvait affecté. A défaut d’un journal qu’il aurait tenu, il est difficile de comprendre comment il parvenait malgré cela à peindre (plusieurs tableaux de la fin de sa vie figurent parmi les plus beaux, les plus inspirés), et à faire des projets. C’est ainsi qu’au mois d’août 1986, la décision était prise de réaliser son rêve d’un voyage en Afrique où il montrerait ses peintures. Pour les raisons qu’on dira ensuite, c’est Abidjan qui fut retenue pour monter une exposition.

Jean-Michel coincé entre négritude et Afrique

Jean-Michel Basquiat « To Repel Ghosts / Repousser les Fantômes », 1986. Peinture acrylique sur bois (111.8 cm x 83 cm). Sourcing image : catalogie de l’exposition Basquiat au Whitney museum of American Art, New-York (hiver 1992-93)

L’Afrique pour servir les fantasmes de l’artiste.


LES PRINCIPAUX PROTAGONISTES DE L’ÉVÉNEMENT.

Bruno Bischofberger, marchand zurichois de Basquiat. Il a organisé un évènement à Abidjan en prévenant son protégé que la ville ressemblait (au moins pour partie, celle du Plateau) à une ville moderne avec autoroutes et gratte-ciels, qu’il ne devait pas s’attendre à voir « des primitifs vivant dans des huttes ».
Bruno a pris l’avion à Zürich avec sa femme. Il n’apparaîtra pas très présent dans ce voyage. Fait cependant quelques réflexions amusantes comme celle-ci : « Avec la marie-jeanne que Jean-Michel ne cessait de fumer pendant que nous roulions, je me demande comment le chauffeur a réussi à conserver la maîtrise du véhicule. »

Yo Yo Bischofberger. La femme de Bruno. Elle prend beaucoup de photos. Non publiées. « La seule chose, se souvient-elle, que vous pouviez voir des Noirs étaient leurs yeux à la nuit tombante. »

Jean-Michel est parti de New-York avec sa copine. C’est lui malgré tout qui mène le bal dans cette affaire. Il a en tête de montrer son travail à des Africains qui n’étaient à priori pas sophistiqués comme les New-yorkais. Il voulait connaître leur réaction.

Le public d’Abidjan.  C’était mal connaître l’Afrique de la part de Basquiat. Un continent où le public, dans le sens où nous l’entendons en Europe, n’existe pas. Tout se joue au niveau de ce que l’on pourrait appeler les élites (personnel politique, hauts fonctionnaires, chefs de clans, grands commerçants, dirigeants de sociétés, célébrités locales).

Jean-Michel Basquiat « Mr Greedy / Le Prévaricateur, le Confiscateur », 1986. Peinture acrylique et « oil paintstick » sur toile (120 x 99.9 cm). Sourcing image : catalogue de l’exposition Basquiat au Whitney museum of American art, New-York (Hiver 1992-93). Bibliothèque Vert et Plume

« Greedy » est le qualificatif utilisé par les artistes du Zimbabwe pour désigner leur Président Robert Mugabe, à la tête du pays depuis l’indépendance en 1980, jamais rassasié de pouvoir ni de richesses tant l’appétit de sa nombreuse famille est grand.

Tout le gratin d’Abidjan avait été invité au vernissage. Ces gens sont à l’affût d’une distraction, Le cocktail passé, il n’y a guère de relais, pas de médias puissants, pas de retour sur investissement. C’est le vide qui explique pourquoi les artistes africains, quand ils ont du talent, sont contraints d’exposer ou d’enregistrer en Europe ou en Amérique du nord s’ils veulent gagner leur vie.

Claudio Caratsch,  l’ambassadeur de Suisse en Côte d’Ivoire. Suisse allemand comme Bischofberger dont il est l’ami. C’est sans doute lui qui a convaincu le directeur du Cetre Culturel français d’héberger l’exposition Basquiat.
Claudio et Jean-Michel se sont rencontrés en Engardine durant l’été 1985. Claudio avait invité son ami Bruno dans son chalet. Bruno était venu avec Jean-Michel. Au cours des discussions, le jeune Américain avait pris conscience du caractère tutélaire de l’art africain ( = celui qui écarte le danger et protège). C’est alors que l’idée d’une exposition Basquiat en Afrique était née. Rentré à New-York, Jean-Michel, décidément inspiré par sa conversation avec ses amis suisses, avait peint l’impressionnant TO REPEL GHOSTS.
Après leur rencontre, Claudio notera que Jean-Michel est plus nègre ou, si l’on préfère, plus noir-américain qu’africain. Il remarquera aussi que l’artiste sert d’abord ses propres fantasmes plutôt que de s’attacher à la signification rituelle des objets anciens africains. Ce qui est de fait un processus de création comparable à celui que l’on pouvait observer chez Picasso utilisant les modèles africains pour dessiner ses demoiselles d’Avignon. Picasso pour lequel Basquiat avait beaucoup d’admiration.

Monique Le Houelleur "Jean-Michel posant devant ses toiles au Centre Culturel français", octobre 1986. Sourcing image : catalogue de l'exposition "Jean-Michel Basquiat / Témoignage, 1977-1988" à la Galerie Jérôme de Noirmont (été 1988). Bibliothèque Vert et Plume

Pas sûr que les tableaux choisis par Basquiat étaient les plus appropriés pour séduire un public aussi petit bourgeois que l’était celui d’Abidjan.

Georges Courrèges,  le directeur du Centre Culturel Français. C’est lui qui va accueillir l’évènement. Selon Monique Le Houelleur, il n’était pas chaud pour exposer le travail de Basquiat qu’il qualifiait de « parisianisme intellectuel ». Il fallait le faire. On peut lire aujourd’hui sur Wikipedia que l’expo a été montée à son initiative…

Les artistes d’Abidjan.  Quatre d’entre eux avaient été conviés. On ne connait pas leur nom. Dommage. Quand Basquiat les rencontrera, il sera frappé (et sans doute déçu) par leur degré d’occidentalisation. Le peu de cas qu’ils faisaient de la négritude,pour ne pas parler de l’Afrique, dans leur art. Peaux noires, masques blancs.
Comme pour nombre d’artistes noirs-américains de cette époque, le voyage de Basquiat avait des airs de pèlerinage.
Les Ivoiriens n’étaient pas du tout sur la même longueur d’onde.

Monique et Hubert Le Houelleur.  Ce sont les plus intéressants. Les amis français de l’ambassadeur suisse. Monique va accompagner Jean-Michel et ses amis du sud au nord de la Côte d’Ivoire jusqu’à Korhogo en pays Senoufo qu’elle et son mari connaissent bien. Le choix de Claudio était judicieux.

En route pour Korhogo, avant le retour sur New-York

GAUCHE / Bernard Faucon « L’île en feu », 1978. DROITE / Monique Le Houelleur « Jean-Michel Basquiat à Assinie », octobre 1986. Sourcing images : GAUCHE / « Bernard Faucon », éditions Actes Sud, 2005. DROITE / catalogue de l'exposition "Jean-Michel Basquiat / Témoignage, 1977-1988" à la Galerie Jérôme de Noirmont

La belle mise en scène de Bernard Faucon choisie pour illustrer ce que Jean-Michel avait peut-être dans l’esprit ce jour-là, debout au bord de l’eau avec ses jeans retroussés et ses baskets blanches comme un ado, le visage tourné vers Monique qui le photographiait sur le vif : le souvenir douloureux d’une enfance engloutie par la faute de ses parents.


Les trois qui ont parlé plus tard de cette virée au nord de la Côte d’Ivoire sont Monique, Bruno et Claudio. Leurs témoignages se complètent. Monique en parle avec émotion. Elle a pris des photos (dont celle au-dessus). Ce fut pour elle une expérience peu commune. Nous aurions voulu être à ses côtés. Quand je suis allé à Abidjan cette année-là, entre le 21 et le 26 novembre, personne ne m’a parlé de l’évènement auquel le tout Abidjan avait participé. Claudio avait parlé «d’une « immense affluence ». Preuve que mes interlocuteurs de l’époque n’étaient pas du tout intéressés par l’art. C’était des commerçants libanais pour qui l’actualité se résumait à celle de leur pays d’origine et à la France qui les protégeait.

Jean-Michel arriva à Abidjan après le vernissage qui a eu lieu le 11 octobre 1986. Claudio pense qu’il l’a fait exprès « par timidité ».

Basquiat à Abidjan c’est l’Afrique moderne, l’Afrique émancipée de son passé colonial. L’Afrique ancienne, celle que les Européens continuent d’évoquer avec nostalgie n’est pas la tasse de thé de Jean-Michel.

Il avait sélectionné pour l’exposition 30 œuvres de sa collection personnelle (23 selon Wikipedia). Quatre jours après son arrivée à Abidjan, il rencontre les étudiants de l’Ecole des Beaux-Arts. Après les avoir écoutés pendant une heure parler de la signification de son travail, raconte Claudio, Jean-Michel leur dit que la peinture doit être comprise par le regard, non par les oreilles. La messe était dite. Restait pour ces étudiants un excellent sujet de méditation.

Monique Le Houelleur n’est pas tendre, on la comprend, à l’égard du public ivoirien, venu en très petit nombre découvrir Basquiat après le fameux vernissage. Personne, dit-elle, n’en avait compris l’importance. Quand une rencontre avec l’artiste est organisée au Centre Culturel, seules 4 ou 5 personnes ont pris la peine de se déplacer. Dans une ville où la seule communauté française comptait plusieurs milliers de personnes… Monique confirme que l’exposition avait été organisée à l’initiative de Claudio Cratsch sans l’adhésion du directeur du Cetre Culturel qui n’a rien fait pour rameuter les visiteurs. La déception de Jean-Michel se lisait sur son visage. L’annonce du départ pour Korhogo allqit le requinquer.

Bouaké, le marché central (1985) - Photo Vert et Plume, tous droits réservés

La route conduisant d’Abidjan à Korhogo, passe par Yamoussoukro l(capitale politique, édifiée à l’initiative du président Houphouët-Boigny) et Bouaké (photo).

On ne sait rien du trajet par Yamoussoukro et Bouaké sauf les réflexions de Bruno et de Yo Yo déjà mentionnées. Monique s’attache surtout à décrire le bref séjour à Korhogo. Le comportement débridé de Jean-Michel à l’hôtel où ils séjournent. Il se comporte comme un enfant. Picore dans les assiettes de tout le monde, se jette sur la pelouse et s’allonge sur le dos, les bras en croix. Monique le trouve espiègle et drôle tandis que Bruno, le Suisse allemand, regarde son petit génie de peintre d’un air réprobateur. Il doit bien se douter qu’avec la consommation de drogues de toutes sortes qui est la sienne Basquiat n’en a plus pour longtemps. Il doit aussi savoir que les prix vont terriblement monter. après sa mort.

Jean-Michel Basquiat « Gri-Gri », 1986. Peinture acrylique et « oil paintstick » sur bois (177.8 x 142.2 cm). Sourcing image : catalogue de l’exposition Basquiat au Whitney museum of American art, New-York (Hiver 1992-93). Bibliothèque Vert et Plume

« C’est un de mes tableaux préférés », avait confié Jean-Michel Basquiat au collectionneur qui l’avait acheté l’année suivante.

Le lendemain matin, Monique entraîne Jean-Michel et Jennifer au marché. Elle veut leur montrer l’endroit où sont les fétiches. Ils voient des os, des plumes, des griffes et autres objets qui évoquent aussitôt le vaudou dans l’esprit de Basquiat. Preuve qu’il n’a pas oublié le temps passé en Haïti avec son père quand, enfant, ses parents s’étaient séparés.

Il fait une chaleur accablante qui laisse notre Jean-Michel indifférent. Monique et Jennifer décident de rentrer à l’hôtel sans lui qui poursuit seul la visite.

Il finira par découvrir une petite statuette fétiche qui a tout l’air d’être authentique !

De retour à Abidjan, Jean-Michel reprend l’avion pour New-York. Il avait adopté l’un des sarouals (large pantalon de toile) que lui avait prêtés Hubert. Dans sa valise, une collection de lance-pierre sculptés qu’il ajoutera en arrivant à tous les jouets que l’on trouvera chez lui après sa mort. Lire : Dans la chaleur d’un mois d’été

Flash infos artiste, lieux & sources d’information

Alain Turpault « Portrait de Jean-Michel Basquiat », Paris (2987) Sourcing image : catalogue de l'exposition "Jean-Michel Basquiat / Témoignage, 1977-1988" à la Galerie Jérôme de Noirmont (été 1988). Bibliothèque Vert et Plume

Assinie et Assouindé.  Villages de vacances construits par les Français à la fin des années 60 entre lagune et océan. Le week-end, ils sont fréquentés par les Abidjanais qui viennent par la route (60 km à l’est d’Abidjan).

Jean-Michel Basquiat.  Né à Brooklyn le 22 décembre 1960 – mort à Manhattan le 12 août 1988. Lire les précédents articles du Blog à son sujet.

Engardine.  Région des Alpes suisses située dans le canton des Grisons, au sud-est du pays. Correspond à la haute vallée de l’Inn, une rivière qui traverse le Tyrol autrichien avant de se jeter en Bavière dans le Danube.

Félix Houphouët-Boigny. 1905-1993. Premier président de la République Ivoirienne dont on disait qu’il donnait ses opposants à manger aux crocodiles élevés dans sa propriété de Yamoussoukro, une manière bien africaine de dire qu’il régnait sans partage et n’avait pas du tout su organiser sa succession.

Pays Senoufo.  Groupe de populations à l’histoire ancienne, autrefois dotées d’une belle forme d’écriture, installées sur le sud du Burkina et du Mali ainsi que le nord de la Côte d’Ivoire.

Sources d’information Catalogue mentionné de la Galerie Jérôme de Noirmont et biographie de Basquiat par Phoebe Hoban, Penguin Books (1998, revised 2004)

2 commentaires

  1. Martine

    Merci pour cet intéressant article dont le propos est inédit pour moi.

  2. Plumebook Café

    En effet, le voyage de Basquiat en Côte d’Ivoire est mal connu. Il faut se référer à plusieurs ouvrages pour essayer d’imaginer ce qui a pu se passer réellement. Il faudrait rencontrer tous les protagonistes et parler avec eux les yeux dans les yeux. Le plus curieux est de ne trouver, dans les livres ou sur le net, aucun propos de Ouattara, l’artiste ivoirien qui devait retourner à Abidjan avec Basquiat quand ce dernier est mort. Il aurait pu nous éclairer sur la personnalité de son ami.
    Il semblerait que peu de gens aient vraiment réussi à discuter avec Basquiat qui avait un fichu caractère, se droguait depuis la petite enfance. Il fallait être armé pour l’approcher. Il aurait pu être un camarade du Rimbaud de Charleville. Il aurait fumé son joint à côté d’Arthur qui tirait sur sa pipe bourrée d’un mauvais tabac.

    Le plus sidérant était de voir, lors de la dernière expo à la Fondation Bayerler puis au MAM de Paris, l’absence d’information sur la vie de Basquiat. Comme si l’on voulait cacher sa personnalité pour ne pas écorner son image auprès des ben-pensants. Basquiat est, à mon avis, un artiste sulfureux qui a été volontairement édulcoré par les marchands de l’art. Un artiste que les Blancs se sont appropriés, tandis que les Noirs (surtout les Africains) l’ont ignoré.

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