The masculine masquerade

Décors. . Le wagon d’un TGV roulant vers Annecy à la vitesse d’une micheline, la gare d’Annecy la nuit, la vieille ville, la pâtisserie Au Fidèle Berger, le centre Bonlieu, le lac.
Personnages. Billy Chicago, jeune homme d’origine antillaise, beau cul, belle gueule, une boucle ornée d’un diamant à l’oreille droite, sapeur. Harmonie Samba, originaire de Kinshasa, grande, très beau visage, réfléchie, discrète. Guillaume Ducamp, la soixantaine, souriant et rêveur. Charlotte, la femme de Guillaume, sur le qui-vive, souriante et attentionnée.

Annecy, à proximité du lac

Centre Bonlieu

Centre Bonlieu, théâtre, bibliothèque et cafés (photo Vert et Plume, 09/2009)

UN PEU D’HISTOIRE LOCALE. Ce bâtiment étrange a été réalisé en 1982 sur des plans de l’architecte Maurice Novarina, en remplacement de l’ancien théâtre qui se dressait de l’autre côté de l’avenue, sur le Pâquier le long du canal du Vassé.  Une construction dans le style meringué qui subsiste à Annecy avec le bâtiment de l’hôtel L’Impérial à la sortie de la ville. Un grand café d’un côté et un restaurant de l’autre ouvraient sur des terrasses ensoleillées l’été où les Annéciens se pressaient pour boire un Pchitt orange ou savourer une glace vanille-fraise en regardant passer les gens et les enfants qui faisaient du petit cheval à roulettes dans les allées.

La ville endormie

RÉCIT DE BILLY.  – Il est tard quand le train entre enfin en gare d’Annecy. Je suis le dernier à quitter le wagon. Le voyage depuis Paris était tellement long, je croyais qu’on n’arriverait jamais, je regardais sur mon ordinateur le film de Lionel Baier produit par la télévision suisse romande « Garçon stupide ». J’ai bien aimé le personnage de Loïc parce qu’il n’est pas achevé, une manière de nous demander : Et vous où en êtes-vous ? Peut-être est-il trop tard pour vous poser cette question ? Personnellement je me la pose souvent.

Loïc, le personnage principal de Garçon stupide, film intimiste du suisse Lionel Baier, 2008

Lionel Baier "Garçon stupide" (2008). Loïc, le personnage principal dans l'appartement de sa copine. Sourcing image : internet

Mise en garde : le film contient, surtout dans sa première partie, des scènes d’un réalisme cru qui peuvent choquer.

Loïc : « Je ne suis pas un garçon stupide. »

BILLY. (regardant la petite caméra avec laquelle il se filme quand il voyage)  –  Je m’appelle Billy. Je suis antillais, ami de longue date de Guillaume Ducamp. C’est la première fois que je viens le voir à Annecy. Habituellement c’est l’inverse. Guillaume possède un appartement à Paris où il séjourne une semaine par mois, le reste du temps il vit ici avec Charlotte. Pour ma part je détesterais vivre à la montagne, j’ai besoin de la ville, de son agitation, de la liberté qu’elle procure.
Quand je mets le pied sur le quai de la gare il n’y a déjà plus personne, les passagers ont fui, pressés de rentrer chez eux. J’aperçois Harmonie, une copine africaine chez qui je vais passer la nuit. Elle est sur l’autre quai et me fait des grands signes avec les bras pour attirer mon attention.
Harmonie habite dans la vieille ville, ce n’est pas loin, pas besoin de taxi. J’ai envie de parler, aller boire un verre avec elle, lui demander ce qu’elle fait. Il y a longtemps qu’on ne s’est pas vus. Mais elle refuse sous prétexte que je ne sais pas m’arrêter, elle est fatiguée, elle a travaillé tard, envie de dormir maintenant. Comme j’insiste elle dit que je suis égoïste, que je n’ai pas changé. On aura tout le temps de se voir demain. Arrivés chez elle, elle me montre le lit qu’elle a préparé pour moi et disparaît dans sa chambre dont elle ferme ostensiblement la porte.

BILLY.  (allongé à poil sur son lit)  –  « Il fait chaud. Je suis dépité, pas vraiment envie de dormir. »
Il se relève, se regarde dans la glace, attrape tous les magazines qu’il trouve dans la pièce, jette des coussins à la tête du lit et s’installe pour lire.  Il tourne les pages brusquement, son esprit est ailleurs.
BILLY.  (après un coup d’oeil vers la porte fermée de la chambre d’Harmonie, reprenant sa caméra qu’il pose sur la table de chevet, l’objectif tourné vers lui de profil)  –  « Avec Harmonie je peux parler de tout, il n’y a pas de tabou entre nous. Elle se moque joyeusement de moi, l’homme noir qui a trahi sa race en jetant son dévolu sur les hommes plutôt que les femmes. Dans son pays les hommes de mon espèce sont l’objet de vexations incessantes et très souvent emprisonnés, tués parfois. On dit que l’homosexualité a été inventée par les Blancs. »

Scène de la domination masculine

La représentation de la masculinité varie énormément selon les cultures d’origine et les milieux sociaux,. Elle  peut générer des conflits souvent dramatiques. L’homme est d’abord l’héritier, celui qui va perpétuer la race, la famille, le clan, reprendre la direction de l’entreprise ou succéder à son père médecin qui succédait déjà à son propre père. L’homosexuel est celui qui trahit, tourne le dos à sa mission, insulte sa famille par son comportement. Il est condamné à l’exil.

The masculine masquerade

Tina Barney, photo. Image tirée du.catalogue de l'exposition (source : bibliothèque Vert et Plume)

Regard d’une femme sur les hommes. Pour la plupart ils ne se voient pas tels qu’ils sont.
Tina Barney est née en 1945 à New-York. Exposition « The masculine masquerade », List Visual Arts Center, M.I.T. – Cambridge (Massachusetts) (1995) à propos de la masculinité et de sa représentation.

A PROPOS DE CETTE  MISE EN SCÈNE. Dans cette pièce dont tous les éléments du décor trahissent l’existence d’une femme dans la vie de ces trois hommes de générations différentes, il revient au garçon (ce n’est pas le moindre paradoxe), avec sa jeunesse ses cheveux blonds et les pans de sa chemise sortis de son pantalon, d’incarner cette féminité dont les deux autres ont visiblement décidé de s’affranchir avec leurs airs virils qui pourraient n’être que des masques.

Moteur !

BILLY.  (se retournant sur le ventre, tous les magazines jonchent le sol, il éteint la lumière sauf un petit spot braqué sur son dos qui permet à la caméra de continuer à filmer)  –  « J’ai envie d’être Loïc, je parle tout seul dans l’obscurité en imitant son accent, je ne sais pas ce que je dis, des bêtises.  Harmonie dort, j’en suis sûr, par moment je l’entends ronfler. Moi toujours pas. Il est 2 heures. »
Il éclaire, remet en marche son ordinateur pour regarder la fin de « Garçon stupide ».

Lionel Baier "Garçon stupide" (2008). Dernière scène du film

Lionel Baier "Garçon stupide" (2008). Dernière scène du film

Loïc : « Je ne sais pas encore ce que je vais devenir, mais je sais ce que je ne veux pas être. »

Loïc dit que désormais il veut raconter des histoires, ce ne sera pas lui, ce seront des histoires inventées.
La caméra de Lionel Baier, cette fois, s’attarde sur sa belle gueule de boxeur.
Amusant d’imaginer une suite, n’est-ce pas ? Moteur !

LE LENDEMAIN MATIN. Après avoir bu un café et mangé des croissants à la terrasse du Fidèle Berger, Harmonie déclare tout à trac qu’il y a une exposition d’art contemporain à la bibliothèque. Billy s’étonne mais ne fait aucune réflexion. Au contraire il se lève et dit sur un ton enjoué : « Allons-y ! »
Dans sa tête en marchant Billy songe qu’Harmonie ne doit surtout pas imaginer qu’il n’aime pas Annecy.  Les habitants d’une ville, même fraîchement installés,  n’apprécuent pas que les étrangers la critiquent.  Cela revient à dire qu’ils ont fait un mauvais choix.

L’art de la pâtisserie

De grandes colonnes soutiennent le bâtiment et dissimulent l'entrée de la bibliothèque.

De grandes colonnes soutiennent le bâtiment et dissimulent l'entrée de la bibliothèque (photo Vert et Plume, été 2009)

Le petit temple annécien de l’art est une chapelle dissimulée aux regards

BILLY.  (poussant la porte de la bibliothèque)  –  « Je n’ai pas ma carte. »
HARMONIE.  (très sérieuse)   –  « L’entrée est libre, la carte n’est nécessaire que pour emprunter des livres.Une fois à l’intérieur ».
Billy a l’impression d’être revenu à l’école, les gens sont sages, il y a des photos de montagne accrochées au mur et des livres recouverts de plastique transparent alignés serrés sur des étagères.
BILLY.  –  « Les livres ce n’est pas vraiment mon truc, je préfère regarder un film. Les tableaux, oui j’aime assez. » HARMONIE.  –  « Il faut monter au 1er étage. »
Le choc ! Une dizaine d’aquarelles sont accrochées selon une scénographie de l’artiste qui est originaire de l’est de la France. Le décor général paraît misérable comme si l’on avait débarrassé un petit coin à la hâte pour faire une place aux tableaux  Encore une fois Billy ne pipe pas, attendant une réaction de la part d’Harmonie. Elle ne dit rien non plus, juste une réflexion à propos du décor qu’elle n’aime pas, installé derrière certaines aquarelles.
Billy prend une feuille qui est à la disposition des visiteurs et lis.
L’artiste s’appelle Jean-François Chevalier, il a 63 ans, a été professeur de gravure à Metz. Il dessine, peint et sculpte. Il a exposé principalement dans sa région natale. Ses aquarelles symbolisent la mémoire, de l’eau, des lieux, des hommes.
BILLY. (sarcastique) – « C’est le propre des personnes âgées de se souvenir. »

Jean-François Chevalier. aquarelle. Exposition "Mille-Feuilles à l'Espace d’art contemporain de la bibliothèque, été 2009. (source : carton d'invitation)

Jean-François Chevalier. aquarelle. Exposition "Mille-Feuilles à l'Espace d’art contemporain de la bibliothèque, été 2009. (source : carton d'invitation)

L’artiste, écrit la responsable de l’artothèque, « explore les relations entre force et fragilité, il questionne les notions d’espace et d’équilibre, de dépouillement et de silence. »

L’art peut-il se passer de commentaire(s) ?

Billy pense aux fantômes de certains dessins de Matisse et de Braque. Harmonie est déçue. Elle n’apprécie pas davantage les aquarelles qui représentent des formes monolithiques. Elle ne fait pas le lien avec les  » stèles » auxquelles le commentaire de l’expo fait allusion.
Le téléphone portable de Billy sonne.  Il sort erapidement de la bibliothèque pour prendre l’appel. C’est Guillaume. BILLY.  –  « Il voulait savoir où nous étions.  On s’est donné rendez-vous au bord du lac. »
HARMONIE.  –  « Pour quoi faire. »
BILLY.  –  « Il vient nous chercher. Charlotte et lui veulent que nous passsions le week-end dans leur maison. »
HARMONIE.  –  (heureuse à l’idée qu’elle ne sera plus la seule femme)  –  « Cool ! »

A l’eau !

Sur l'eau.

Sur l'eau (photo Vert et Plume, lac d'Annecy - été 2009)

Plus tard dans l’après-midi, allongé au soleil sur le bateau de Guillaume, Billy prend cette photo du lac pour montrer à ses amis en rentrant à Paris.

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