Sur la neige

Le ski, délicieusement élitiste

Chaque année à l’approche de l’hiver les médias, briefés par les services de presse des stations, communiquent aux Français les niveaux d’enneigement, ceux du remplissage des hôtels et des locations.

René Vincent "On croit voler", 1931. Sourcing image : dessin publié dans L'ILLUSTRATION daté 7 février 1931 (collection Vert et Plume)

Ah ! quelle invraisemblable émotion ! L’air frais vous inonde le visage, on croit voler. .. La vitesse augmente, on se laisse aller, le danger n’existe plus, une joie inconnue s’empare de vous.
(texte de René Vincent, 1931)

Plus les vacances de Noël et de février approchent et plus la pression monte. Il s’agit de faire le plein des réservations et des TGV dont on nous précise le nombre exact au départ de la gare de Lyon. Il semble en effet que les Parisiens sont les seuls à partir au ski, entre 100 et 200 000 sur une population d’environ 6 millions.

A l’approche du printemps, les mêmes médias feront le point de la saison écoulée, détailleront les hausses ou les baisses du chiffre d’affaires, mesureront la part prise par les touristes étrangers et, avec un peu de chance, nous donneront les pourcentages par pays. A l’inverse de l’été, pas une voix ne s’élèvera pour déplorer qu’aussi peu de Français aillent aux sports d’hiver, tant il est évident que ces derniers sont d’abord destinés aux classes sociales disposant des revenus les plus élevés. Il suffit de prendre une calculette et d’additionner le prix du transport, celui de la location d’un studio, des équipements, des forfaits, de la nourriture et des sorties x 4 personnes en moyenne par famille, pour comprendre que ne va pas au ski qui veut.

Les stations sont autant de petits Saint-Tropez où l’on montre sa voiture, ses tenues, son teint hâlé, ses enfants, ses chaussures. Où l’on lèche les vitrines dans l’espoir de dénicher un vêtement qui sorte de l’ordinaire pour aller dîner puis danser dans la boîte dont tout le monde parle. On se croise en se jaugeant d’un œil faussement distrait. Français, Russes, Américains, Japonais, Anglais, Allemands et même Suisses, tout le monde est là, à l’exception des Autrichiens. Pas aussi chic qu’en Suisse mais plus jeune, plus drôle et plus branché. Avec l’odeur réconfortante du fric.

On descend à la mer et l’on monte au ski

Sur les routes et les autoroutes alpines, les files interminables de voitures portant un coffre sur le toit qui pourrait passer pour un cercueil mais contient en réalité les skis et les équipements de snowboard de papa qui conduit, maman qui est à côté et des enfants assis à l’arrière, écouteurs sur les oreilles, yeux rivés sur la console ou le portable, marquent le début de chaque période de vacances d’hiver.

GAUCHE. Dessin de René Vincent, 1931. Publié dans L'ILLUSTRATION daté 7 fév. 1931. DROITE. Dessin de Pierre Joubert paru dans "Le chemin de la liberté", 1957 (bibliothèque Vert et Plume)

J’ai mesuré du regard le chemin parcouru. Les maisons du village sont maintenant perdues très bas dans l’ampleur du panorama qui s’étale splendide et généreux. Nous apercevons le but que nous désirons atteindre : c’est un chalet perdu sur la hauteur, que des groupements touristiques ont édifié comme refuge.
(texte de René Vincent, 1931)

Les stations sont autant de petits Saint-Tropez où l’on montre sa voiture, ses tenues, son teint hâlé, ses enfants, ses chaussures. Où l’on lèche les vitrines dans l’espoir de dénicher un vêtement qui sorte de l’ordinaire pour aller dîner puis danser dans la boîte dont tout le monde parle. On se croise en se jaugeant d’un œil faussement distrait. Français, Russes, Américains, Japonais, Anglais, Allemands et même Suisses, tout le monde est là, à l’exception des Autrichiens. Pas aussi chic qu’en Suisse mais plus jeune, plus drôle et plus branché. Avec l’odeur réconfortante du fric.

L’altitude procure une sensation de très grande liberté

Le spectacle des Parisiens, se levant à l’aube pour se rendre gare de Lyon et rejoindre la montagne après 4 ou 5 heures de train, symbolise la fuite hors de la ville où l’immense majorité des Français sont désormais enfermés.

GAUCHE. Dessin de Pierre Joubert paru dans "Conrad", 1949 (bibliothèque Vert et Plume). DROITE. Dessin de René Vincent publié dans L'ILLUSTRATION du 7 fév. 1931

Les guides sont de jeunes hommes du pays, qui depuis leur toute petite enfance ont vécu l’hiver sur leurs planches. (…) Leur assurance vous donne confiance. Ils vont lentement, le torse couché pour conserver l’équilibre de leur charge…
(texte de René Vincent, 1931)


Ceux qui partent au ski sont peu nombreux mais beaucoup voudraient être à leur place et rêvent d’y parvenir un jour.

Celui qui réussit à quitter la capitale ressemble un peu à un évadé. Il s’enfuit et ceux qui restent enfermés dans le gris ne le dénoncent pas.

En dépit du froid, la blancheur immaculée de la neige répond au besoin légitime de quitter la saleté qui colle aux villes.

Le parcours final, entre la sortie du train ou de l’autoroute et l’arrivée dans la station, est une longue montée en bus ou en voiture depuis la vallée encaissée et sombre vers la lumière et l’étendue des champs de neige.

Interrogés sur le quai de la gare, les heureux élus déclarent au moment de grimper dans le train qu’ils iront skier dès leur arrivée, tant leur besoin de liberté, réprimé depuis l’été, ne peut être contenu plus longtemps.

Alors que font ceux qui restent ? Peut-être se résignent-ils à être enfermés ou bien râlent-ils devant leur télé, traînent-ils les pieds pour aller se coucher, ou se révoltent-ils, accusant la société.

Les médias s’occuperont de ces frustrés dès le lendemain des grands départs, quand la route classée rouge redeviendra verte. Un peu comme lorsque la circulation dans les rues de la capitale est interrompue pour laisser passer les skaters. On dirait qu’ils glissent sur le macadam au lieu de rester collés. Un défilé de Cendrillons se rendant au bal. Et tout d’un coup, ils ont disparu ! Les voitures reprennent les premières leurs esprits, les moteurs remplacent le chuintement des patins sur le macadam, tout redevient affreusement normal.

L’idée que l’air de la montagne est pur résiste à la pollution

Citadins projetés sur les pistes de ski par le calendrier scolaire, ils restent d’abord des consommateurs. Que le soi-disant « village », où ils se sont agglutinés, soit planté d’immeubles et de centres commerciaux, traversé par des rues inondées de lumière au point de ne plus apercevoir les étoiles la nuit, et bordées de boutiques ne les dérange pas.

GAUCHE. Pierre Richy "Halte à l'ombre d'un chalet", 1931. Dessin publié dans L'ILLUSTRATION daté 31 janvier 1931. DROITE. Pierre Joubert, couverture de "Les forts et les purs", édition de 1958 (bibliothèque Vert et Plume)

Le ciel est impeccable et le soleil se fait peu à peu sentir, faisant tomber vestes, pull-over et chandails.
(texte de René Vincent)

Ils apprécient au contraire de se repérer et de tout reconnaître sans effort. Ils sont chez eux. Ceux qui ne parlent pa français sont choqués sans le dire s’ils ne trouvent pas d’interlocuteur capable de parler leur langue.

La ville moderne, tout comme le village moderne, est internationale. Elle cherche à gommer les différences pour attirer le plus grand nombre de touristes possible sans se soucier de leur pays d’origine.

Venus des villes, les skieurs réagissent au froid qu’il fait comme devant un produit laitier. Le froid est synonyme de pureté et de bienfait pour le corps. Ils gonflent leurs poumons d’air froid pour les nettoyer.

A la montagne, le citadin ne ne souhaite pas recevoir de messages négatifs. La pollution par exemple en est un.

Ces skieurs sont venus par les vallées étroites parcourues de milliers de camions et de voitures, urbanisées et industrialisées, à un degré tel que les alertes de pollution sont quotidiennes dès que le beau temps persiste plusieurs jours d’affilée.

Qui renifle la nuit ou le matin en se levant les odeurs dégagées par le chauffage domestique ? Combien de skieurs lèvent les yeux au ciel. Et remarquent qu’il est parcouru en tous sens par les avions de ligne, exactement comme la mer l’été par les canots à moteur ?

Intrépide, le skieur ne craint ni la vitesse ni l’acrobatie

Peu de choses dans la montagne sont encore naturelles. Partout les traces laissées par les hommes sont visibles jusqu’aux altitudes les plus élevées.

GAUCHE. Dessin de Pierre Joubert paru dans "Les forts et les purs", édition de 1951 (bibliothèque Vert et Plume). DROITE. Dessin de René Vincent publié dans L'ILLUSTRATION daté 7 fév. 1931

Quel soleil ! J’ai plongé dans la neige, j’en avais le visage couvert, la bouche et le cou tout remplis. Mes jambes, mes bras, mes pieds, mes skis étaient inextricablement emmêlés. Mes bâtons disparaissaient dans les profondeurs blanches. (…) Je commence à comprendre : faire du ski, c’est s’arrêter. Tout consiste à s’arrêter.
(texte de René Vincent, 1931)

Les conseils de prudence diffusés par les mamans et papas-poules des médias français à l’intention des skieurs reflètent l’état d’esprit d’une société apeurée par l’idée même du danger. Assisté comme jamais, le Français est une espèce en voie de disparition : un être subventionné, sécurisé, bordé qui ne déteste rien tant que d’être surpris.

il élit des représentants chargés de voter des lois qui interdisent les dangers, d’origine française ou importés.

Le skieur est très différent, dévale les pistes en se jouant de tous les dangers comme le petit bonhomme malin de ses jeux vidéo qui franchit les obstacles en marquant des points.

Il a parfois rendez-vous avec l’aventure

On admirait autrefois les exploits des grands alpinistes français qui rivalisaient d’endurance et d’audace avec les autres Européens pour conquérir de nouveaux sommets à travers le monde. Leurs livres ressemblaient à des récits d’aventure qui inspiraient la jeunesse.

Pierre Richy, "La haute montagne au clair de lune", 1931. Sourcing image : L'ILLUSTRATION daté 31 janvier 1931 (collection Vert et Plume)

(…) On voit surgir des êtres hâlés, brûlés, hirsutes, « nature », un sac sur le dos, (…) tenant à la fois du skieur et de l’alpiniste,
(texte de Pierre Richy, 1931)

Ils sont nombreux à conserver l’esprit d’aventure et préférer sortir des pistes balisées, loin de la foule des skieurs.

Ils perpétuent la pratique du ski considéré comme un moyen naturel de locomotion tel qu’il prévalait dans le Jura et en Savoie jusqu’à l’aube des années 60, quand les gamins chaussaient leurs skis pour se rendre à l’école les matins où il avait tant neigé durant la nuit que les routes n’avaient pu être dégagées, et qu’il n’était pas question pour eux de manquer une seule heure de cours.

Le coût élevé des sports d’hiver fait partie du chic

Ce sont les citadins, les Parisiens mais aussi les Lyonnais et les familles du Nord, les Suisses, les Anglais, les Allemands, les Autrichiens… qui ont donné au ski, entre les deux guerres, ses lettres de noblesse,. L’ont élu comme sport chic par excellence, à une époque où les médecins recommandaient les séjours à la montagne pour lutter contre la tuberculose qui était un fléau.

Dessin de René Vincent publié dans L'ILLUSTRATION daté 7 février 1931 (collection Vert et Plume)

Nous nous retrouvons pour le goûter, et nous dansons… Comment peut-on vivre dans le gris et l’humidité de Paris quand la vie s’écoule ici pleine de charme, de lumière et d’attraits !
(texte de René Vincent, 1931)


Ces gens appartenaient aux classes sociales aisées. Ils faisaient construire de beaux chalets par des architectes renommés, comme à Megève ou à Courchevel où leurs propriétaires pouvaient également séjourner l’été.

Le ski, du fait des dépenses qu’il entraîne avec lui, a conservé ce côté chic qui continue d’assurer son succès. Bien qu’il existe désormais de nombreuses stations ouvertes à un public plus large, des stations de proximité pour les habitants des villes de plus en plus nombreuses dans les Alpes, le ski n’est pas devenu un sport de masse.

Ceux qui le pratiquent sont les gardiens du temple, motivés par des projets divers et parfois opposés, mais toujours inspirés par l’idée qu’il faut préserver la montagne qui ressemble de plus en plus, aux yeux de ceux qui y vivent, à l’un des derniers espaces de fantaisie et de liberté.

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Pierre Joubert

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