Sous l’emprise des livres

« On est personne dans la vie vécue. On est quelqu’un dans les livres. »

Marguerite Duras (entretien, date et interlocuteur n.c.)

Prélude au voyage : choisir les livres à emporter

Hans-Peter Feldmann « La bibliothèque des artistes » /», vers 2010). 32 photographies de bibliothèques Billy-Ikea montées sur un panneau en bois. Sourcing image : Artpress n°380, été 2010 (bibliothèque Vert et Plume)

Charlotte a mis dans son sac le premier tome de « Millénium » et moi l’édition augmentée du « Discours amoureux » dans lequel Roland Barthes analyse les différentes figures du comportement amoureux. J’ai le sentiment, en le lisant, de me trouver sur une scène de théâtre en train de répéter avec les autres acteurs des scènes d’une vie rêvée qui n’est jamais la vie vraie, me donnent aussi l’envie d’écrire.


Premier Acte. Le dépaysement

Forcalquier et Apt, pays de Bernard Faucon.

Bernard Faucon « Le bouquet de roses », 1977. Sourcing image : « Bernard Faucon / Monographie », éditions Actes Sud (nov.2005). Bibliothqèue Vert et Plume, 2009

« La grâce juvénile des mannequins qui échappent au vieillissement. »
Pierre Borhan « Bernard Faucon », collection « Les Grands Photographes », éditions Belfond (1988). Bibliothèque Vert et Plume, 2010

Scène 1.  Moins de 3½ heures depuis Annecy pour rejoindre Forcalquier. Charlotte a conduit tout le long. Depuis 10 ans je ne conduis plus du tout. Arrivée à l’hôtel. Un vieux mas et ses dépendances, sur une crête à la sortie d’un petit bois.

Scène 2. Comme nous sommes rentrés dans la chambre, j’ouvre la petite fenêtre qui donne sur la campagne. Je suis surpris par l’épaisseur des pierres qui ont servi à construire le mur. Je dis à Charlotte de venir pour regarder et de s’accouder à côté de moi qui suis devenu comme un enfant. A cet instant en effet je suis submergé par le souvenir de la maison de mes grands-parents maternels où j’allais en vacances.
Nous parcourons du regard l’étendue du paysage en direction de Manosque. Je crois sentir la main de Charlotte sur ma nuque. Elle caresse mes cheveux à rebrousse-poil et me dit : « J’aime quand tu es gentil. »

Et moi : « C’est bien d’être parti. Quand je ne suis plus chez moi, j’oublie tout, je me sens vraiment libre. »

Scène 3. Visite de l’ancien village de Forcalquier.

Rencontre avec un restaurateur amoureux de l’Afrique. Avec sa femme et des amis, il est allé en 4×4 jusqu’en Guinée, en passant par le Maroc, la Mauritanie et le Sénégal.

Tchakulé, Guinée Conakry (région du Fouta Djallon), 2011. Sourcing image « Le Monde », juill.2011 (archives Vert et Plume)

« Toutes ces explications, ces éclairages successifs de la conscience, ce cheminement dans la voie de la connaissance de l’histoire des sociétés, ne sont possibles que dans le cadre d’une organisation (…) du peuple. »
Franz Fanon « Les Damnés de la Terre », Editions Maspero (1961). Bibliothèque Vert et Plume (éd. De la Découverte, 2002)

LE MULOT. Un mulot s’est introduit dans les combles et gratte le sol juste au-dessus de nos têtes, faisant tant de bruit qu’il perturbe notre lecture. J’essaie de lui faire comprendre qu’il n’est pas seul cette nuit-là en montant sur le lit pour donner des coups contre le plafond avec l’une de mes chaussures.

Deuxième Acte. La découverte

Visite d’Apt nitra muros. Nous ne connaissions que les boulevards extérieurs de la ville.

Apt, la ville ancienne, avril 2009. Photo Vert et Plume

Scène 1. Visite de Mane.

L’ancien Prieuré n’est ouvert que l’après-midi.

Paysage à la Rousseau.

Scène 2. La Fondation Blachère. « Le refus de Rosa Park ». Installation de N’Dary Lô, artiste sénégalais.

Scène 3. Soirée et nuit à Bonnieux.

Troisième Acte. Les réminiscences

Buoux ou l’occasion de vérifier cette réflexion de Gerhard Richter : « … l’art et la culture n’ont été réalité qu’en de rares périodes. La norme est le meurtre et la tuerie, un chaos impitoyable. » (ext. de Notes, 1992)

Visiter le Lubéron, avec ses multiples ruines de citadelles,  forteresses et châteaux, est l’occasion de prendre conscience de la sauvagerie des guerres conduites au nom de l’église catholique contre les Protestants. Les jeunes chrétiens d’aujourd’hui, qui sont souvent intégristes et intolérants, devraient lire ou relire l’histoire de la France au temps de l’Inquisition et songer que les retours en arrière ne sont pas des manières de penser à la mesure de leur âge.

Mathieu Nozières “Reflet / Reflect”, 2010. Huile sur toile. Sourcing image : Artpress n°374, janvier 2011 (collection Vert et Plume)

« Créer de nouvelles fictions. » (
Artpress, à propos de l’artiste)

Scène 1. Eglise Sainte-Marie.

Lire : Une vie délicieuse

Scène 2. Fort de Buoux. Il faut monter à pied jusqu’au sommet.

Scène 3. Restaurant des Seguins. Les plats sont préparés à partir d’ingrédients issus de l’agriculture biologique. A côté de nous de jeunes Anglais refusent de boire leur verre de jus sous prétexte qu’ils avaient demandé un Coca-Cola.

Scène 4. Lacoste : rendez-vous manqué avec le marquis de Sade. L’accès au château est fermé.

Retour à Bonnieux sous la pluie. Dîner à la pizzeria où se retrouvent les familles du village pour fêter les anniversaires.

Scène 5. Le moment de lire.

MOMENT. Ce n’est jamais le bon moment. Tu ne peux pas choisir un autre moment ? Il faut toujours faire les choses quand tu en as envie. Quand tu l’as décidé. Y a-t-il un moment pour faire l’amour ? Charlotte aime le faire après un dîner bien arrosé. Je suis du matin, Je me réveille en bandant.

Elle bouquine allongée dans le lit et moi assis à une table, en l’occurrence un petit secrétaire chiné dans une brocante à Forcalquier. Ainsi en ai-je décidé, tant pis s’il vient d’ailleurs.

Pablo Picasso “Erotisme”, 11 juillet 1940. Lavis d’encre de Chine. Sourcing image : « Picasso Erotique », Jeu de Paume (2001). Editions Gallimard – RMN – coll. Découvertes/Hors-série (bibliothèque Vert et Plume)

« Nos soupirs nous tinrent lieu de langage. Plus tendres, plus multipliés, plus ardents, ils étaient les interprètes de nos sensations, ils en marquaient les degrés ; et le dernier de tous, quelque temps suspendu, nous avertit que nous devions rendre grâce à l’amour. »
Vivant Denon « Point de lendemain », 1812
éditions Desjonquières, 1995 – bibliothèque Vert et Plume, 1998)

ASSERVISSEMENT. Je me souviens de Lucien Labruyère, un condisciple des années collège, qui faisait jouer à Sébastien le rôle d’un garçon soumis, contraint d’assouvir à tout moment les désirs de son maître. Etait-ce la proximité du château de la famille de Sade qui réveillait ces vieux souvenirs ? Sébastien et Lucien ne racontaient jamais ce qu’ils faisaient ensemble. Personne ne savait où ils réussissaient à se cacher pour se livrer à leurs jeux.

General Idea « Crème de la Crème de la Crème », 1989 (Huile sur toile) – au dessous : « Mondo Cane Kama Sutra », 1983 (série de 10 peintures acryliques sur toile). Sourcing image : catalogue de l’exposition itinérante « Fin de siècle », General Idea (1993). Bibliothèque Vert et Plume, 2011

« Le maître nous a détachés, et il nous a jeté la viande. Nous avons couru pour l’attraper, et nous nous sommes pris les pieds dans nos liens. »
Hervé Guibert « Les chiens », éditions de Minuit, 1982 (bibliothèque Vert et Plume)

Quand Sébastien avait déclaré à Lucien qu’il éprouvait pour lui un sentiment qui allait bien au-delà de l’amitié, Lucien lui avait jeté un regard méprisant et déclaré brutalement que dans ces conditions il ne voulait plus le voir. Sébastien était devenu blême. A mon tour je l’avais sermonné. Il m’avait rétorqué que j’ignorais tout de l’amour, surtout entre deux garçons. Et moi de lui dire que la question était ailleurs. A 15 ans nous devions nous dresser contre l’ordre établi, les vieux schémas transmis par nos parents et nos profs, sinon quand le ferions nous ? Je trouvais qu’en parlant d’amour il ne faisait que singer les adultes. S’il voulait déclarer sa flamme à un autre garçon – je me moquais de lui en employant ces mots  -, il n’avait qu’à trouver une façon plus virile de le faire.

Palomine Design Studio « Conseils aux adolescents », 1994. Sourcing image : nouvelle édition du livre de Benjamin Darling paru en 1966. Editions Chronicle Books, Los Angeles (bibliothèque Vert et Plume, oct.1995)

TRADUCTION. Ken : « Shelley, il n’est que 22 heures, mais si nous partions maintenant, qu’en dis-tu ? » – Shelley : « Je… je suis d’accord Ken. »

Pour ma part, j’avais appris à maîtriser mes sentiments. Pas question de me laisser aller. Je disais à qui voulait l’entendre que la tête devait commander le corps. Je refusais par principe les idées conformistes et songeais à un type de relation garçon-fille basé sur la liberté réciproque.

RENGAINE. C’est toujours la même rengaine.

CATEGORIE. Je n’aime pas les catégories dans lesquelles les sociologues et les politologues rangent les individus. Les jeunes, les vieux, par exemple, comme si la jeunesse et la vieillesse étaient des états comme la noblesse et la bourgeoisie,  alors qu’ils sont seulement des âges différents d’une même vie. Des moments de vie, et naturellement ce n’est jamais le bon moment.

Dépourvu de culture, c’est-à-dire de la connaissance historique, intimement persuadé de la grandeur de l’instant présent, l’individu vit sans passé ni perspective d’avenir.
La notion de cycle de vie tend à disparaître. Qui saurait encore répondre comme Œdipe à la devinette posée par le Sphinx ?

Roland Topor « La mort mais pas l’exclusion », vers fin 1994-début 1995. Sourcing image : « Le Monde », archives Vert et Plume

« Le samedi, nous étions si occupés, si pressés que nous en perdions l’appétit. Le samedi, nous étions des déchaînés d’école. Des retranchements exigus des livres et des pupitres nous tombions dans les francs-alleux du bruit et de la lumière. Nous bondissions comme des cabris, toute la journée, de découverte en découverte. Et nous restions sur nos appétits. »
Réjean Ducharme « L’avalée des avalés », éditions Gallimard (1966). Bibliothèque Vert et Plume,
1967

MORT AUX JEUNES ! Pour ma part j’ai vraiment le sentiment d’avoir commencé à vivre et à me construire en naissant, de poursuivi dans cette voie tout au long de la vie. Je perçois une logique, une harmonie. Adulte, je l’ai été depuis le commencement, enfant je le suis encore.

LAMENTATION. Forme d’impuissance,

PROTESTATION. Velléité.

TENDANCE. Apprendre à se détester les uns les autres.

EXPRESSION. « C’est tendance. »

LES INTERETS DE L’ESPECE. Eliminer les homosexuels. Encourager la fécondation. L’amour entre personnes du même sexe ou entre personnes âgées de sexes différents rebute.

Quatrième Acte. La halte

Sérignan se souvient de Jean-Henri Fabre. Lire le Flash Infos à la fin de l’article.

Jean-Henri Fabre et son fils, Sérignan (vers 1879)

« Lorsque sur les pierrailles d’un sentier, le Criquet à ailes bleues décieusement se grise de soleil et frôle de ses grosses cuisses extérieures l’âpre rebord de ses élytres (…) fait-il appel à la compagne absente ? » Jean-Henri Fabre « Souvenirs entomologiques / La Cigale – le chant », éditions Delagrave (1897). Bibliothèque Vert et Plume, éditions Hachette (1980)

Visite de l’Harmas sous la pluie. La maison est exactement comme je (‘avais imaginée. En provençal, Harmas signifie « terre inculte ».

Scène 1. La route depuis Bonnieux jusqu’à Orange. La destruction inéluctable du paysage à l’approche de chaque ville et sur toute la périphérie.

Scène 2. Banalité de la malbouffe au quotidien. Un restaurant de Sérignan où tous les gens de passage, comme ceux qui travaillent dans le coin, se sont retrouvés.

Salade en sachet et pizza en boîte.

Scène 3. L’enchantement.

L’Harmas, la maison côté jardin, avril 2009. Photos Vert et Plume

« Le langage de la science et le naïf vocabulaire du paysan sont ici d’accord et font de la Mante [religieuse] une pythonisse rendant ses oracles, une ascète en extase mystique. » J
ean-Henri Fabre (source citée)

L’Harmas, Sérignan (avril 2009). Intérieur de la maison: bibliothèque et sol carrelé de l’entrée. Photos Vert et Plume

« Si le mâle [chez la Mante] est aimé par la femelle comme vivificateur des ovaires, il est aimé aussi comme gibier de haut goût. (…) le lendemain au plus tard il est saisi par sa compagne, qui lui ronge d’abord la nuque (…) et puis méthodiquement, à petites bouchées, le consomme, ne laissant que les ailes. »
Jean-Henri Fabre (source citée)

Le cabinet de travail avec ses vitrines et ses collections.

Scène 4. La tombée du jour. Il va falloir s’arrêter. N’importe où.

Romans, ville étape et étrange, au bord de l’Isère.
Au réveil nous découvrons des factory-shops installées de part et d’autre d’une large avenue. Les enseignes des marques de chaussures se succèdent.

 

Flash Infos Artistes & Personnages

Jean-Henri Fabre. 1823-1915. Avait fait l’acquisition de « L’Harmas » à Sérignan (Vaucluse) en 1879. En savoir plus : http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Henri_Fabre

« La biologie de l’insecte m’est échue, je ne sais trop pourquoi …C’est plus fort que moi, la Bête me mène », écriivait Fabre à son ami Delacroix un an avant la parution de ses souvenirs entomologiques en 1897 (traduits depuis en 15 langues). Fabre est un personnage fascinant, intéressé autant par la science que les lettres et la poésie. Autrefois illustre, il est aujourd’hui méconnu dans les écoles françaises tandis qu’il continue d’être respecté et enseigné dans certains pays d’Asie comme le Japon. Fabre aimait non seulement la nature mais aussi les femmes et la vie en général.
Hans-Peter Feldmann. Artiste allemand, né en 1941. Vit et travaille à Düsseldorf. Automne 2011 : expose au Guggenheim museum de New-York.
« Certains jeunes croient que c’est très bien de devenir artiste parce qu’on devient très connu comme Duchamp et très riche comme Picasso. » Hans-Peter Fieldmann (source citée au-dessus)
General Idea. 1969-1994. Collectif artistique créé en 1969 par AA Bronson, (né Michael Tims en 1946 à Vancouver – Canada), Felix Partz (né Ronald Gabe en 1945 à Winnipeg – Canada) et Jorge Zontal (né Slobodan Saia-Levy en 1944 à Parme – Italie).

General Idea, 1974 (tirage argentique). Les membres du collectif. Sourcing image : catalogue de l’exposition au MAM de Paris, 2011 (bibliothèque Vert et Plume

« Quand nous avons commencé à vivre et à travailler ensemble… nous avons eu l’idée d’intégrer dans l’art le commerce de l’art et l’économie du monde de l’art… General Idea est né des évènements de mai 1968 à Paris, des détritus des communautés hippies, des journaux underground, … du situationnisme.» (AA Bronson, source citée au-dessous)

Mathieu Nozières. Artiste français, né à Grenoble en 1988.

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