Souffrir, flirter avec la mort

IL AVAIT EN TÈTE que l’héritage transmis par les anciens Romains avait servi jusqu’à l’aune des années 70 de manifeste aux éducateurs soucieux de transmettre à la jeunesse le sens de la discipline et de l’obéissance, en même temps qu’un corpus intellectuel et philosophique qui bousculait l’enseignement traditionnel prodigué auparavant par l’Église et les bien-pensants.

La férule et l’émoi

Ch. Maquet & M. Roger « Cahier de latin-Vocabulaire », éditions Hachette (vers 1920)

JEAN-JACQUES ROUSSEAU (1712-1778) QUE PERSONNE à son avis – mais il n’avait pas la preuve de ce qu’il avançait -, ne devait encore lire aujourd’hui avait exactement décrit l’état d’esprit qui prévalait lorsque les études littéraires l’emportaient encore sur les matières scientifiques.
Ainsi, dans le 1er Livre des « Confessions » ce passage édifiant à propos de ses lectures d’adolescent :
« Sans cesse occupé de Rome ou d’Athènes, vivant pour ainsi dire avec leurs grands hommes , né moi-même citoyen d’une république, et fils d’un père dont l’amour de la patrie était la plus forte passion, je m’en enflammais à son exemple ; je me croyais Grec ou Romain ; je devenais le personnage dont je lisais la vie… »
Jean-Jacques Rousseau encore qui avait, avec une sincérité qui fit grand bruit à son époque et lui vaudrait aujourd’hui d’apparaître sur un plateau de télévision, raconté le dérèglement des sens dont il avait fait l’expérience en recevant sur les fesses la traditionnelle « punition des enfants» administrée par la maîtresse de la maison où il résidait :
« …cette menace d’un châtiment tout nouveau pour moi me semblait très effrayante ; mais après l’exécution, je la trouvais moins terrible…ce châtiment m’affectionna davantage encore à celle qui me l’avait imposé…il fallait même …m’empêcher de chercher le retour du même traitement…car j’avais trouvé dans la douleur , dans la honte même, un mélange de sensualité qui m’avait laissé plus de désir que de crainte de l’éprouver derechef par la même main. »

Jean-Jacques Rousseau « Les Confessions » Livre i. p.156 et 193 (éditionsde l’imprimerie nationale, 1995). Bibliothèque Vert et Plume, 1998.

L’honneur et la gloire

Jean-Léon Gérôme « Ave Caesar, morituri te salutant », huile sur toile (1859). Sourcing image : Hélène Laffont-Couturier « Gérôme », éditions Herscher (1998). Bibliothèque Vert et Plume, juill.98

IL NE SUFFISAIT PAS DE RECEVOIR une bonne éducation et des châtiments mérités, encore fallait-il répondre à la question obsédante de la mort qui taraudait les esprits, avait-elle un sens ou rendait-elle tout bonnement la vie absurde ? Les premiers chrétiens avaient tenté de proposer aux Romains une alternative qui bafouait leurs convictions et valut aux nouveaux prêcheurs d’être pendant longtemps pourchassés et tués.
Ce n’était pas dans la promesse d’accéder à un au-delà hypothétique où ils seraient assis à la droite du Dieu des Chrétiens que les Romains aspiraient, mais à une gloire acquise de leur vivant par le courage et l’épée, et entretenue après leur mort par le souvenir des combats victorieux qu’ils auraient menés et des périls qu’ils auraient réussi à détourner de la patrie. Dans la société contemporaine, c’est encore au nom de la patrie et pour la gloire des soldats que les guerres sont menées plutôt qu’au service d’un Dieu dont on ne voit pas quel rapport il pourrait entretenir avec la violence sinon pour la condamner.

Le sens du sacrifice

Alex Raymond "Flash Gordon - Escape to Arboria" (Vol.3), published between 1937 and 1939. Sourcing image : Flash Gordon, Nostalgia Press (1977). Bibliothèque Vert et Plume

Un héros propre, honnête et loyal pour combattre l’injustice.

LES LIONS QUE L’ON PRIVAIT À DESSEIN DE NOURRITURE pour qu’ils dévorent le moment venu les chrétiens condamnés à être enfermés dans l’arène avec eux sous les yeux d’un public échauffé par le soleil et le vin ne se doutaient pas du rôle qu’on leur faisait jouer dans ces scènes de glorification des martyrs qui seront reprises dans les manuels de catéchisme et reproduites sur les images pieuses dont il se servait avec les mini-récits de Spirou pour marquer les pages de son missel durant les messes interminables qui étaient célébrées au collège et auxquelles les élèves étaient tenus d’assister. Il songeait alors qu’ils ressemblaient aux premiers chrétiens enfermés dans les catacombes tandis qu’au dehors les oiseaux sifflotaient et les jeunes filles dansaient sous le soleil.
Ces dernières n’étaient pas admises dans les collèges de garçons qui polluaient leurs draps la nuit en essayant d’imaginer ce qu’ils feraient le jour où ils en étreindraient une dans leurs bras et colleraient leurs lèvres sur les siennes.

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