Si on allait à la plage

CHRONIQUES D’UN ÉTÉ ORDINAIRE – 8.

Elle est excédée quand elle s’assied avec ses copines dans le centre-ville où elles ont l’habitude de se retrouver en fin d’après-midi. Un prétexte pour se raconter ce qu’elles ont fait depuis la veille, le film qu’elles ont regardé à la télé ou au ciné, le livre qu’elle ont lu en se réveillant tandis que leur mari, amant, compagnon d’un jour, prenait son petit-déj en écoutant les nouvelles, ce qu’elles ont fait avec lui le matin, où elles ont déjeuné, les coups e fil qu’elles ont reçus, les sujets de conversation ne manquent pas. Mais ce jour-là, elle a une histoire vraiment dingue à leur raconter. « Dingue », dans sa bouche, veut dire qu’elle n’en revient toujours pas. Ses copines s’arrêtent de parler, se demandent ce qui lui est arrivé.

Pablo Picasso « Nus sur la plage », pastel sur papier (1920). Sourcing image : « Works of Pablo Picasso from the collection of Gianni Versace”, catalogue de vente Sotheby’s, déc.1999 (bibliothèque Vert et Plume

Au-delà des apparences.

IL FALLAIT QU’ELLE VIDE SON SAC. Ce matin en me levant, dit-elle, je rêvais de retourner sur le lac en pédalo et de me baigner. Et vous ne savez pas ce qu’il me répond ? Qu’il préfère aller sur la plage.

Monsieur avait envie de changer ! Sur le coup je n’ai rien dit mais je me demandais ce qui lui prenait. Il déteste la plage. J’accepte pour ne pas faire d’histoires. Si j’avais refusé il m’aurait fait la gueule. (Les copines rigolent en opinant du chef pour dire qu’elles sont d’accord). J’ai mal aux épaules et au cou. L’idée de reprendre la voiture ne me plaît pas. En plus c’est moi qui conduis. Sa voiture est au garage. Nous sommes partis à Menthe-Plage, vous connaissez ? A côté de Vanilla Beach. Pour me convaincre, il avait prétexté que le réfrigérateur était vide et qu’on pourrait déjeuner au bar de la plage. À peine assis à une table que la serveuse bien chiante nous a agressés prétextant que c’était déjà réservé. Lui était furieux. Elle lui demande si on était deux. Lui : « Ça se voit, pas ? ». Elle a l’air de comprendre. Elle dit qu’on aurait pu attendre quelqu’un. A partir de là, lui ne prononce plus un mot. Je comprends déjà que c’est mal parti. Mais je n’avais encore rien vu. Du doigt la serveuse nous indique une table minuscule de l’autre côté de sa terrasse. On a plus le choix. On s’assied en silence. On commande deux salades et de l’eau plate. L’attente commence. Lui, il s’endort sur sa chaise. Une jolie fille s’installe en face avec un gros mec. Elle a une jupe en jean minuscule. Verte. Des chaussures en toile, à talons. Des cheveux blonds tirant sur le roux. La fille vulgaire, quoi ! Les cuisses écartées, je vois son maillot en nylon noir qui la colle. Elle a un haut orange qui dessine le contour de ses seins. Bien ronds, évidemment. A tous les coups elle les avait fait refaire ! Son mec commande deux salades, comme nous, et un pot de rosé.

M. Le Noir « Comment les enfants acquièrent le goût de l’eau », années 1920. Sourcing image : G. de Villepion « Nageons », éc. Grasset (1929). Bibliothèque Vert et Plume, 2011

Il faisait chaud. Il y avait du monde dans l’eau.

SUITE. On mange en vitesse, on va payer au bar et on descend s’installer au bord du lac. On s’allonge sur l’herbe. Lui se met au soleil. Moi au contraire à l’ombre. Et voilà qu’il s’endort à nouveau. Il ronfle ! Moi je bouquine. Je vois une fille qui l’observe. Ça commence à m’énerver de savoir qu’il dort. Je le réveille. Je lui demande ce qu’il attend pour se baigner ? Il me répond : « Pas envie. ». J’en reviens pas, je le tuerais ! Ni une ni deux, je me lève, j’attrape ma serviette ! « Je rentre ! ». Sans dire un mot, il me suit. Dans la voiture, on ne desserre pas les dents. Mais en arrivant à l’appart’ je me lâche : « J’avais envie de me baigner ! » – « Moi aussi. J’attendais que tu me demandes d’aller nager avec toi. Comme t’avais l’air de vouloir rester sous cet arbre, j’ai décidé que je ne me déshabillerais même pas, que je ferais rien. » – « J’y crois pas ! C’est dingue d’entendre des choses pareilles ! » – « De toute manière, je n’arrive plus à me baigner sur les plages. On n’est jamais tranquilles dans l’eau. » – « Mais c’est à cause de toi qu’on était venus là, tu voulais changer ! » – « Ouais j’ai dit ça, mais c’est cette conne avec sa table soi-disant réservée, elle m’a foutu en boule… » – « Dis plutôt que tu n’avais pas envie de te baigner, que t’aurais préféré rester enfermé. Alors que moi, je rêvais de louer un pédalo comme la dernière fois et d’aller au milieu du lac là où il n’y a personne justement ! Mais ça, bien-sûr, tu t’en moquais éperdument. Tu veux que je te dise ? » – « Vas-y. » – « Eh bien, tu n’es qu’un sale égoïste ! Les hommes, vous êtes tous pareils, de sales égoïstes ! ». (C’est bien vrai, approuvent les copines, on ne les changera pas ! Elles rigolent.

0 commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

*
*