Série noire

Mise à jpur : 19 04 2011

MUSÉE DE L’ÉLYSÉE.
A Lausanne (Suisse romande), le seul musée des pays du Léman et de Savoie entièrement consacré à la photographie.

Sur les bords du lac Léman, belle villa à vendre

Elmgreen & Dragset, The Collectors (2009). Mise en scène du snobisme de l’art (image Beaux-Arts, été 2009)

Elmgreen & Dragset, "The Collectors" (2009). Biennale de Venise 2009, dans le pavillon scandinave. Sourcing image : magazine "Beaux-Arts", été 2009

Mise en scène du snovisme de l’art
Les artistes avaient transformé l’espace en une villa au chic décadent que faisaient visiter des agents immobiliers : escalier défoncé pour rejoindre la bibliothèque, chambre de la fille cramée, un cadavre dans la piscine, le fils bouquine à poil dans le salon en attendant le retour de son ami-amant (ci-dessus), des dessins macho-gays de Tom of Finland sont accrochés aux murs.

RÉCIT.  Que savait-on au juste du lieu où cette villa était plantée ? Pourquoi pas sur les bords du lac Léman ? Mais au fait, ce lac est-il suisse, français ou… savoyard ? Une question pas si anodine que cela.

Les criminels suisses peuvent rester

Publicité de l’UDC, parti populiste genevois. 5/10/2009, La Tribune de Genève. Au-dessous, barrière à l’entrée d’Ouchy (Photo V&P, oct.2009)

Suisse romande : publicité de l’UDC, parti populiste genevois. 5/10/2009, La Tribune de Genève. Au-dessous, barrière à l’entrée d’Ouchy (Photo V&P, oct.2009)

En lisant ce jour-là La Tribune de Genève, on pouvait penser que la guerre contre les Savoyards avait commencé.  Guillaume Ducamp, qui projetait de passer la journée à Lausanne avec Charlotte,  était sidéré.
Ainsi les Suisses n’étaient pas meilleurs que leurs voisins ! Ce Dieu de l’or et de l’argent qui les avait protégés des guerres et du joug nazi, qui avait veillé à ce que la pluie arrose les pâturages et que leurs vaches donnent du bon lait, qui avait rémunéré leurs comptes bancaires avec une régularité d’horloger, ce Dieu les avait-il abandonnés ?
Comment étaient-ils devenus aussi vulgaires que des Français, faisant usage du même vocabulaire et manifestant le même empressement à stigmatiser l’étranger ?
Guillaume se tourna vers Charlotte et s’exclama : « Pour Lausanne c’est fichu, la frontière est fermée ! »
« Qu’est-ce que tu racontes ? »
« Okay, it’s a joke. »

Genève et la Haute-Savoie rattrapées par leur histoire

Evolution du territoire de l’Etat de Genève depuis la Révolution française (image internet - article Anfré Palluel-Guillard)

Genève : évolution du territoire de l’Etat de Genève depuis la Révolution française (image internet - article Anfré Palluel-Guillard)

Genève est à ce point imbriquée dans le territoire haut-savoyard au sud et à l’ouest et celui du pays de Gex au nord qu’elle en est de fait la capitale.
Un rôle pas facile à assumer pour un canton d’un pays qui ne fait toujours pas partie de l’Union Européenne, et des territoires français rattachés à l’espace régional Rhône-Alpes. Une situation schizophrène qui pèse sur le débat politique.

Sur les bords du lac Léman

Ouchy est le port de Lausanne sur le Léman (Photo V&P, oct.2009)

Ouchy est le port de Lausanne sur le Léman (Photo V&P, oct.2009)

Un endroit à l’abri de l’agitation du monde, comme le reste de la Suisse. On pourrait s’assoupir à Ouchy.

Octobre 2009. Un jour d’automne, beau et froid. Guillaume et Charlotte qui ont finalement quitté Annecy sur le coup des onze heures arrivent à Ouchy pour déjeuner. Un chapiteau de cirque est dressé au bord du lac. Devant le château, des enfants essaient une voiture de course miniature. Le kiosque Nestlé est fermé. Des bateaux s’éloignent sur l’eau en direction d’Evian.
« Les bâtiments sont si blancs qu’ils ressemblent à de la meringue », dit Guillaume en regardant autour de lui.
Manger au Château d’Ouchy est l’acte le plus conformiste qui soit. On y côtoie des hommes d’affaires à l’accent vaudois ou étranger, des vieilles dames fragiles qui murmurent leur commande à l’oreille de jeunes serveuses attentionnées et des touristes arrivant de Londres. Les tables sont rondes comme dans un club anglais, recouvertes de nappes blanches immaculées. Les convives boivent du champagne en apéritif puis du vin rouge du Tessin, le pays d’élection du grand écrivain allemand d’avant-guerre Herman Hesse. Ils goûtent des filets de perche ou se régalent avec la fera du lac. A Aix-les-Bains autrefois on trouvait des endroits aussi bourgeois que celui-ci où venaient déjeuner des Suisses de Berne. Aujourd’hui ils s’arrêtent à Ouchy.

Ouchy (Photo V&P, oct.2009)

Ouchy, agglomération de Kausanne (Photo V&P, oct.2009)

Les Savoyards raillent volontiers les Suisses au sujet de leur flotte et de cette façon qu’ils ont de dire « la Côte » pour parler des bords du lac.

Accès au Musée de l’Elysée (Photo V&P, oct.2009)

Musée de l’Elysée, accès côté lac (Photo V&P, oct.2009)

Charlotte décide qu’ils iront à pied jusqu’au musée. Il suffit de prendre la rue qui monte à gauche de l’Amirauté, puis une plus petite rue parallèle au lac qui longe de beaux immeubles modernes et conduit au parc qui s’étend sous la villa d’où l’on a une vue sur le Léman et au-delà la Savoie.
« On se croirait effectivement au bord de la mer tellement le lac paraît grand », remarque Charlotte.
« Tu te souviens, l’interrompt Guillaume qui veut la préparer à l’exposition, il n’y a pas longtemps, on parlait des prisons, on avait du mal à concevoir que des hommes ou des femmes puissent encore être enfermés, souvent à plusieurs, dans des cellules, comme si rien n’avait changé depuis des siècles. »
« Oui, alors ? »
« Eh bien nous allons voir plusieurs expos photos à la suite sur le thème des crimes, des enquêtes et de l’enfermement. L’une d’elles montre les inscriptions sur les murs des cellules dans une prison irakienne à l’époque de Saddam Hussein. Il va falloir s’accrocher. »

Musée de l’Elysée (Photo V&P, oct.2009)

Musée de l’Elysée (Photo V&P, oct.2009)

Le Musée de l’Elysée présente ses collections et des expositions temporaires sur plusieurs niveaux, depuis les combles jusqu’au sous-sol. Le visiteur parcourt l’intérieur de la villa sans contrainte, au gré de sa curiosité.

Le Théâtre du crime

Photographie de Rodolphe A. Reiss (1875-1929) – image du musée

Rodolphe A. Reiss (1875-1929) – photographie

Rudolphe Reiss a été le fondateur de la police scientifique de Lausanne. Les photographies accrochées datent du début du siècle dernier. Les tirages sont dans un grand format et d’une qualité extraordinaire. La composition de chaque prise de vue est si soignée, si fouillée  que Guillaume a l’impression de contempler les images de crimes qui viendraient tout juste d’être commis. On dirait que le sang des blessures n’a pas encore séché et que la victime va pousser un dernier cri horrible avant de mourir.

Photographie de Rodolphe A. Reiss (1875-1929) – image publiée par le musée

Rodolphe A. Reiss (1875-1929) – photographie. Sourcing : site du Musée

Bien qu’il ait été prévenu par un avertissement écrit que certaines images pouvaient choquer, Guillaume est mal à l’aise. Les portraits de personnes tuées d’une balle dans la tête le répugnent particulièrement. Il presse le pas. Pris de remords revient en arrière. Se demande comment Charlotte fait pour rester aussi longtemps devant ces clichés. Il se force à faire de même. La répugnance s’estompe lentement derrière la reconnaissance esthétique. Guillaume en vient même à soupçonner le photographe d’avoir soigneusement mis en scène les cadavres pour captiver l’attention. A la manière de Poussin composant ses tableaux avec les maquettes de ses personnages.
Pour se changer les idées il s’intéresse à la partie de l’exposition consacrée aux méthodes d’enquête policière et la naissance d’une police scientifique.

Alphonse Bertillon "Profilage minimal moderne", fin 19è siècle. Sourcing image : article du magazine VOGUE Homme, été 2002 (collection Vert et Plume)

Cette image n’est pas celle qui figurait dans l’exposition, mais traite du même sujet. Elle provient des archives de la Préfecture de police de Paris. Alphonse Bertillon utilisa la photographie pour étudier et classer les types de faciès du criminel.

Guillaume retrouve Charlotte perdue dans la contemplation d’une chambre à coucher sortie d’une aventure du commissaire Maigret : tapisserie à fleurs, cadres aux murs, meubles de toilette dépourvus d’eau courante, lit bateau, pot de chambre glissé dessous, table de nuit avec une lampe de chevet recouverte d’un tissu pour tamiser la lumière, fenêtres aux rideaux bonne femme.
«  C’est incroyable de voir dans quel décor ces gens-là vivaient. C’est absolument sordide. »
« Qu’est-ce qui est le plus sordide, la chambre ou le crime ? »
« Ils vont bien ensemble, » répond Guillaume.
Charlotte se souvient en avoir vu des semblables lorsqu’elle était enfant.
« J’aurais du mal, ajoute Guillaume, à les imaginer vivant dans un pareil décor. Oui, la mort leur va bien. »

La Bastille Rouge

Oliver Chanarin et Adam Broomberg. Murs de cellule dans la Bastide Rouge / The Red House (Kirdistan irakien sous Saddam Hussein). Prises de vue et montage, 1991-2006 – images publiées par le musée

Oliver Chanarin et Adam Broomberg. Murs de cellule dans la Bastide Rouge / The Red House (Kirdistan irakien sous Saddam Hussein). Prises de vue et montage, 1991-2006 – images publiées par le musée

Graffitis et marques de sang trouvés sur les murs de la «Bastille rouge», à 330 kilomètres de Bagdad.
Voilà Guillaume et Charlotte projetés d’un coup dans le monde de l’enfermement politique. Les prisonniers ne sont pas là pour témoigner. Ils ont laissé davantage que de simples marques de leur passage, des images poétiques qui les ont d’un coup projetés dans la création, comme ces artistes des cavernes dont personne ne connaîtra jamais le nom.
Guillaume : « Aucun des trois grands pays qui se partagent le Kurdistan, Irak, Turquie et Iran, ne permettra la formation d’un Etat kurde indépendant. Ces gens sont condamnés au compromis sinon à la répression. »
Le bruit d’une vidéo projetée au sous-sol leur parvient par la cage d’escalier dont Guillaume aperçoit les premières marches dans la pénombre.
« C’est comme si les lamentations des victimes montaient jusqu’à nous, » souffle-t-il à l’oreille de Charlotte.
« Toi et ton imagination… »
Soudain plus aucun son ne leur parvient.
Guillaume agrippe la rampe métallique. Une grande salle de projection déserte.
Trop tard, la vidéo est terminée.

Entraves judiciaires

Andreas Rentsch, artiste suisse installé à New-York à la fin des années 80 – images publiées par le musée

Andreas Rentsch, artiste suisse installé à New-York à la fin des années 80 – images publiées par le musée

En lisant que le père d’Andreas Rentsch était directeur de prison, Guillaume songe à « Rough Music », ce roman de l’Anglais Patrick Gale dont le héros Julian se trouvait dans une situation analogue :
« Il distinguait nettement l’enceinte de la prison, les surveillants en uniforme entrant et sortant par cette même porte qu’empruntait Dad pour se rendre à son travail… l’impression de pénétrer à l’intérieur d’une étrange ménagerie où tous les animaux portaient des cravates – un décor de cages et de passerelles résonnant de brusques éclats de voix, de rires et du claquement des talons sur le métal… Les hommes étroitement sanglés dans leur uniforme, portant képi et matraque, étaient des surveillants contrôlés par son père… »
Le travail de Rentsch ressemble à celui d’un peintre. Il photographie avec un Polaroïd son corps nu dans l’obscurité en l’éclairant avec une torche. Il développe le film et laisse le processus de développement se poursuivre durant plusieurs semaines voire plusieurs mois. Le résultat  apparaît lors de la séparation finale du négatif et du positif.
Scènes d’humiliation et de sévices inspirées par la découverte des traitements infligés aux prisonniers irakiens dans la prison d’Abu Ghraib.
En même temps qu’il dénonce la réalité cachée mais intrinsèque de l’univers carcéral, l’artiste crée des images ambivalentes qui pourraient tout aussi bien illustrer un roman du marquis de Sade.

Paul Chan, « For Sade’s sake » (2009) - image publiée par Beaux-Arts, été 2009

Paul Chan, « For Sade’s sake » (2009) - image publiée par Beaux-Arts, été 2009

Extrait d’une lettre adressée par le marquis de Sade à sa femme Renée-Pélagie, le 6 mars 1777, depuis le donjon de Vincennes où il était enfermé :
« Est-il possible si l’on a quelque bon dessein, que l’on ne sente pas que l’on gâte tout par cette punition ?Imagine-t-on que le public ira approfondir ? Il dira seulement :  Il fallait bien qu’il fût coupable puisqu’il a été puni. »
« 50 lettres du marquis de Sade à sa femme », éditions Flammarion, 2009.

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