Sainte littérature

Comme il rangeait des livres qui étaient tombés d’une étagère, ses yeux se posèrent sur une petite photographie en noir et blanc qui illustrait la couverture de l’un d’eux : un garçon en chemise à manches longues et pantalon large, serré aux chevilles, retenu à la taille par une ceinture, les mains dans les poches, une tignasse sur la tête si haute qu’on l’eût dit coiffé d’un bonnet de fourrure, des godillots aux pieds. Il s’agissait d’une photographie de l’auteur (Georges Arthur G oldschmidt,né à Hambourg en 1928), prise en 1946 à Megève où il avait été envoyé par ses parents, avec son frère aîné, peu de temps avant la déclaration de guerre qui suivit l’invasion de la Pologne par les Allemands. Le récit de son long séjour (vécu comme un songe) dans une maison d’enfants, au-dessus du village de Megève, fut publié en allemand en 1991 et traduit en français en 1994 (aux éditions Flammarion).

Andrea Mantegna « Saint Sébastien », vers 1480. Détrempe sur toile, 275x142 cm. Sourcing image : Jacques Darriulat « Sébastien, le revenant », éditions Lagune (1998). Bibliothèque The Plumebook Café

Andrea Mantegna « Saint Sébastien », vers 1480. Détrempe sur toile, 275×142 cm. Sourcing image : Jacques Darriulat « Sébastien, le revenant », éditions Lagune (1998). Bibliothèque The Plumebook Café

Il feuilleta le livre, s’assit et le relut d’une seule traite, comme si cela avait été la première fois. Il se souvenait de belles descriptions des paysages de la Haute-Savoie, du passage des saisons, de la pluie, de la neige et de la lumière étincelante du soleil. Mais comment, se dit-il en refermant le livre, avait-il pu ne pas être frappé par la découverte que fait le héros adolescent  de la douleur et de la peur d’où surgiront bientôt le plaisir et l’enthousiasme ?

EXTRAIT (pages 70-72)  « Il avait su d’avance que les autres [garçons] ne reviendraient pas [à la maison d’enfants] par le même chemin, à seule fin qu’il ne puisse les rejoindre, rentre trop tôt ou trop tard et se fasse punir. (…) Un jeu plus important l’attendait : il serait Excellence en voyage, ou bien missionnaire en partance pour l’Afrique, ignorant qu’il se retrouverait quelques mois plus tard au poteau de torture sur fond de soleil couchant et d’horizon en flammes. De petits nuages de poussière tourbillonneraient devant lui sur le sol déjà sombre, tandis qu’il se tordrait sous les coups de fouet, exposé aux regards et aux rires des femmes et des enfants. Des larmes de béatitude lui montaient aux yeux : plus tard, il y aurait de lui des images pieuses, avec une bordure marron, on y verrait sa photographie jaunie. Des jeunes gens troublés les conserveraient dans leurs beaux missels de cuir et contempleraient son viager pendant la Sainte Messe, ils imagineraient son martyre qui autorisait qu’on fût tout nu.
(…) On l’obligea à tenir serrés l’un contre l’autre les cinq doigts de sa main gauche – on n’en avait pas besoin pour le travail scolaire -, et [la directrice] frappa de toutes ses forces sur le bout des doigts avec une règle en bois carrée. La douleur fut si vive qu’il s’affaissa et tomba à genoux, mais en restant suspendu à lui-même à mi-hauteur. La douleur s’enfonça comme une baguette à l’intérieur de ses os : nul ne pouvait s’imaginer ce qu’elle était, sinon on ne frapperait pas. »

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