Saint Basquiat

Autrefois chargé de vendre en Afrique les produits d’une société suisse de commerce international, Guillaume Ducamp s’adonne désormais à sa passion pour l’art en général et la culture des peuples africains. Il a entrepris de réorganiser sa maison autour de ces thèmes et prépare une exposition sur les « Mots et Objets du Voyage ». Il considère J.M. Basquiat comme le plus grand artiste « africain » des temps modernes.

Le sexe des anges

(à gauche) Michel-Ange « L’esclave mourant », marbre (1513) - (à droite) Marcia Resnick « Jean-Michel Basquiat, N.Y.C. » (1979). Sourcing images : lire au-dessous)

« Il faut choisir…être un esclave ou un homme libre…»

Comme il rangeait ses bouquins dans son atelier, Guillaume tomba sur un livre qu’il avait acheté rue Quincampoix,  à la Galerie du Jour, rassemblant des photographies de l’underground new-yorkais des années 60, 70 et 80. Des images de gens qui vivent en marge de la société sage et organisée qui est la sienne.

Il s’assît un instant pour le feuilleter. Sur la couverture une belle photo en couleur de deux ados en jean et tee-shirt tranquillement allongés sur un lit devant une télé portable, et ce titre : « Bande à part ». C’était exactement ça, des bandes de potes qui se rencontrent ou se retrouvent au hasard des concerts, des soirées, des sorties en boîte. Dans la bande Parmi eux il y a toujours un ou une photographe qui fait des clichés qu’on retrouve ensuite dans les magazines. Ça fait de la pub aux copains, tout le monde est content. Plusieurs clichés de Basquiat justement dont un dont il ne se souvenait plus et qui cette fois frappa son imagination. Pas un mot dans le livre sur les circonstances de la prise de vue.  En voyant que d’autres modèles de la même photographe Marcia Resnick avaient aussi un bras levé, une main derrière la nuque ou la tête penchée en ‘arrière, Guillaume comprit que c’était elle qui avait demandé à Basquiat d’imiter l’esclave mourant de Michel Ange.  Mais quand les autres paraissaient feindre leurs gestes devant l’objectif, Basquiat au contraire était habité par son personnage au point que l’esprit, si l’on peut dire, de l’esclave imaginé par Michel Ange paraissait avoir transfiguré le jeune artiste de 19 ans qui déjà s’affirmait dans les marges de la société new-yorkaise.

Marcia Resnick « Jean-Michel Basquiat à New-York » (1979). Sourcing image : « Bande à part », l’underground new-yorkais des années 60, 70 et 80. Editions du Collectionneur, 2005 en liaison avec l’exposition de la Galerie du Jour / Agnès.b (bibliothèque Vert et Plume oct.2005)

« … un garçon ou une fille… »

Guillaume songea que cette image volontairement impudique d’un Basquiat plus androgyne que viril qui semblait fusionner les deux sexes masculin et féminin en un seul corps exprimait le désir d’une liberté radicale qui contestait la détermination même de sexe, les origines familiales, le lien de filiation avec un père habité par ses certitudes, à la fois aimé et détesté. Une image provocatrice certes, mais aussi esthétique dans laquelle Basquiat noue une filiation avec le maître de la Renaissance dont il ne choisit évidemment pas par hasard la figure de l’esclave. Celle de l’esclave mourant pas celle de l’esclave révolté. Basquiat n’est pas un artiste révolté, il est en colère, il suggère mais il ne s’engage pas au-delà de l’art qui l’habite depuis l’enfance, auquel il va entièrement consacrer le reste de sa vie.
1979 est l’année où Basquiat se sépare du groupe GRAY qu’il avait fondé avec ses amis fans de musique comme lui. Il est sélectionné pour le film « New-york Beat » qui sera rebaptisé à sa sortie « Downtown 81 ».

Michel-Ange « L’esclave mourant », marbre (1513-1515). Sourcing image : « Michel-Ange, sculptures », éditions Fernand Hazan (juin 1965). Bibliothèque Vert et Plume

« … un Blanc ou un Noir, pas les deux ! »

Cette filiation que la photographie avait instaurée entre Basquiat et Michel-Ange rappela à Guillaume une autre filiation de l’artiste, avec Francis Bacon et Pablo Picasso cette fois.
En se promenant rue de Lille à la sortie du Musée d’Orsay, Guillaume était rentré dans une librairie consacrée aux Beaux-Arts. Son attention avait été retenue par le titre d’un livre « Le roi des Zoulous ». Écrit par quelqu’un qu’il ne connaissait pas, Jean-Jacques Salgon. Le roi en question n’était autre que Basquiat.
Guillaume lut le bouquin d’une traite en rentrant chez lui et le lendemain commanda sur Amazon le catalogue d’une expo du musée Maillol dont parlait l’auteur. Elle avait eu lieu en 2005 « De Picasso à Basquiat ». Là, Guillaume fit une nouvelle découverte.

Nous sommes venus au monde pour transgresser vos normes

Triptyque (de gauche à droite) : Francis Bacon « Etude pour un pape », 1955. J.M. Basquiat « Crisis X », 1982. Pablo Picasso « Autoportrait », 1971. Sourcing images : lire au-dessous (montage Vert et Plume, 2011)

« Ces trois œuvres placées côte à côte sur le mur d’une salle formaient une sorte de triptyque particulièrement saisissant. »
Jean-Jacques Salgon « Le roi des Zoulous », éditions Verdier (2008). Bibliothèque Vert et Plume

Guillaume contempla le triptyque que l’ordinateur avait permis de réaliser avec plus de relief sans doute que dans le musée où l’idée n’était que suggérée par la proximité des tableaux accrochés sur une même surface plane. Il ne put s’empêcher de regretter une fois de plus l’absence totale de scénographie lors de l’exposition Basquiat au MAM de Paris en 2010. Comment avait-il été possible de présenter dans un décor aussi vieillot, avec son sol recouvert de linoleum, ses corridors à escalier pour passer d’une salle à une autre et ses murs tristes, un artiste habité par la musique, les lumières de la ville, la télé, le cinéma, la photographie et la drogue ! Basquiat avait mille images en tête en dessinant et en peignant. Ses expositions devraient sentir le souffre et les gaz d’échappement, résonner des bruits de la circulation, des sirènes des ambulances comme celle qui le conduisit à l’hôpital quand il était gosse, laisser entendre les saxos des jazzmen, retransmettre des images des combats de Mohamed Ali ex-Classius Clay. Les toiles devraient être accrochées à des murs de béton ou de briques…

Francis Bacon « Etude pour un pape », 1955. Sourcing image : catalogue de l’exposition « Le Feu sous les Braises » de Picasso à Basquiat, musée Maillol-éditions Gallimard (oct.2005). Bibliothèque Vert et Plume, 2008

« … une Nativité dans laquelle le pape de Bacon et la tête de Picasso auraient fait figure de saint-Joseph et de Vierge Marie.
Jean-Jacques Salgon (ouvrage cité)

Si Francis Bacon avait réalisé que toutes les figures des grands mythes de la civilisation occidentale pouvaient se refléter dans les figures de la vie quotidienne, le génie de Basquiat fut de puiser dans l’ordinaire de la ville où il était né et où il mourut les symboles et les fétiches d’un monde moderne qui veut feindre d’ignorer son histoire pour paraître l’inventeur de son destin.
Se disant cela, Guillaume voulait croire que la puissance créatrice de certains artistes leur procurait le courage d’aller au-delà des apparences.

Jean-Michel Basquiat « Crisis X », 1982. Crucifix en lattes de bois (palette) partiellement recouvertes d’une toile peinte à l’huile, acrylique et crayon gras. Sourcing image : catalogue de l’exposition « Le Feu sous les Braises » de Picasso à Basquiat, musée Maillol-éditions Gallimard (oct.2005). Bibliothèque Vert et Plume, 2008

Tête trophée membres lacérés
dard assassin beau sang giclé
ramages perdus rivages ravis
enfances enfances conte trop remué
l’aube sur sa chaîne mord féroce à naître
ô assassin attardé
l’oiseau aux plumes jadis plus belles que le passé
exige le compte de ses plumes dispersées

Aimé Césaire « Beau sang giclé »

Le crucifix de Basquiat est une structure en lattes de bois (palette de récupération, partiellement recouverte de toile peinte avec un crâne rouge et les membres noirs d’un crucifié dont le corps aurait été calciné. Des mots sont écrits, barrés ou recouverts de larges traits rouge sang.

Pablo Picasso « Autoportrait », 1971. Sourcing image : catalogue de l’exposition « Le Feu sous les Braises » de Picasso à Basquiat, musée Maillol-éditions Gallimard (oct.2005). Bibliothèque Vert et Plume, 2008

« Les désordres de la figure. »
(titre extrait du catalogue cité ci-dessous)

A propos de Picasso, Guillaume avait vu en 1997 avec Charlotte une exposition consacrée à l’influence de l’Afrique sur l’artiste à travers des photographies reproduites sur cartes postales  qu’il s’était procurées. Guillaume avait ainsi appris que Picasso s’était directement inspiré des corps des Africaines pour créer les personnages d’un tableau aussi célèbre que « Les Demoiselles d’Avignon ». Dans le catalogue d’expo « Le miroir noir » il avait souligné ce passage : « Les femmes ou hommes d’Afrique sont noirs, sont nus, vraiment… Ils portent une histoire vivante… Ils sont contemporains de Picasso qui les regardent. Il les peint. Il sait qu’en Afrique ces mêmes corps portent scarifications, tresses et chignons serrés dans des architectures inconnues, des parures, des carquois, des feuillages, des étoffes. Ils forment un peuple nu marqué de toute une écriture de signes… »
« Le miroir noir », Picasso, sources photographiques entre 1900 et 1928 (musée Picasso, 1997)

Le diable et le Bon Dieu

(à gauche) Michel-Ange « Crucifix », 1492-1493 - (à droite). Jean-Michel Basquiat « Crisis X », 1982 . Sourcing images : lire au-dessous

Michel Ange et Basquiat avaient tous deux 20 ans. Ils ont utilisé l’écriture, la peinture et le bois pour réaliser ces oeuvre de petit format.
L’une est sacrée, l’autre a un caractère païen. C’est leur dimension humaine qui les réunit et suscite l’émotion.

Un autre livre encore accompagna la réflexion de Guillaume autour de Basquiat qui se trouvait étrangement rapproché de Michel-Ange. Guillaume avait commencé par rechercher dans ses bouquins une reproduction de l’esclave mourant. Il se souvint alors qu’il avait acheté autrefois un beau livre de Mario Muchnik, écrivain et photographe argentin qui avait réussi par la qualité de ses images à donner au marbre des sculptures la chaleur et la respiration de la chair.

Michel-Ange « Crucifix », 1492-1493. Bois polychrome. Sourcing image : Mario Muchnik « Michel-Ange de près », éditions Robert Laffont (1975). Préface d’Antony Burgess (bibliothèque Vert et Plume)

La famille se perpétue dans la mesure où ses participants veulent la perpétuer.
Mario Muchnik (livre cité, p.188)
A 18 ans Basquiat avait choisi de fuir la sienne et de plus renouer avec elle. Depuis il a été récupéré.

Il était clair pour Guillaume que Basquiat désacralisait l’objet religieux. Ses croix (il en existe plusieurs) n’étaient pas des objets de dévotion mais des symboles.
Un usage symbolique de la croix à laquelle il donnait une dimension à la fois politique et culturelle.
Pourtant les similitudes avec Michel Ange ne manquaient pas. Le vieux maître avait appris l’anatomie des corps alors qu’il n’avait que 17 ou 18 ans dans un couvent où il avait obtenu l’autorisation de dessiner les corps à partir de l’observation des cadavres. En guise de remerciement il avait sculpté ce Christ en bois dont on aurait dit que Basquiat s’était inspiré. Lui qui dépouillait ses silhouettes de tout caractère charnel, mettait en valeur les squelettes, peignait des personnages dont on aurait cru qu’ils n’avaient qu’un crâne à la place de la tête, comme des masques de rites funéraires.

Michel-Ange « Esclave mourant », 1513 (détail). Marbre. Sourcing image : Mario Muchnik « Michel-Ange de près », éditions Robert Laffont (1975). Préface d’Antony Burgess (bibliothèque Vert et Plume)

Klu Klux Klan
Slave auction / Vente d’esclaves
Grand Spectacle
Toussaint Louverture contre Savonarole
Mississippi
Eye-Africa
(titres d’oeuvres de JMB consacrées à l’histoire de l’Homme Noir. Certaines sont visibles sur dans d’autres articles du blog)

Un instant de grâce pour l’éternité

Jean-Michel Basquiat « Poème », extrait d'une série de 4 (1979-1980). Sourcing image : catalogue de l'exposition J.M. Basquiat à La Havane (2000). Bibliothèque Vert et Plume, 2007

TRADUCTION d’un texte qu’il faut lire comme un exemple de ces questionnaires absurdes qui nous sont de plus en plus souvent imposés, que l’on soit un écolier contraint de passer un test d’évaluation, un voyageur entrant aux Etats-Unis, un souscripteur d’emprunt dans une banque, un candidat à un poste dans une entreprise… « Pouvez-vous indiquer le nombre de parts, d’actions, ou bien est-ce 200 actions par valeur. – Avez-vous des livres ou des disques à regarder / écouter qui vous rafraîchiraient la mémoire.  – Possédez-vous des actions dans une affaire, une compagnie, une société ou une entreprise individuelle. – J’élèverai la voix, je me lèverai et vous regarderai dans les yeux et je recommencerai. – Tu peux me répondre d’aller me faire voir et je te dirai que cet examen est terminé. »

en haut) Marcia Resnick « Jean-Michel Basquiat à New-York », détail - (en bas) Michel-Ange « L’esclave mourant » (détail). Sourcing images : lire au-dessus

« Il est extraordinaire de voir comment les deux corps de Basquiat et de l’esclave mourant sculpté par Michel Ange fusionnent pour ne devenir qu’une seule et même personne »,
songea Guillaume en regardant ces deux images accolées.

Il fit une pile par terre à côté de son bureau avec tous les livres qu’il avait ouverts l’un après l’autre, emmené par cette photographie du début sur laquelle il était maintenant revenu. Amusant, n’est-ce pas de songer comment elle avait été son fil d’Ariane.
Il n’avait jamais réussi à savoir qui avait réellement été Jean-Michel Basquiat en dépit de tout ce qu’il avait lu sur lui. On aurait dit que personne ne l’avait vraiment connu, n’avait été son ami.
Mais Guillaume ne se décourageait pas. Il continuait de lire tout ce qui paraissait sur Basquiat, se disant qu’un jour il finirait bien par comprendre qui il avait été. Et il termina ainsi son article :
« Non, je n’ai pas changé d’adresse
Non, je n’ai pas changé mes coordonnées bancaires,
Non, je n’ai pas changé de nom
Je date : Annecy, le 30 janvier 2011
Et je signe : Guillaume Ducamp. »

Repères biographiques des artistes

Francis Bacon. 1909-1992.
Jean-Michel Basquiat. Déc. 1960 – août 1988.
Aimé Césaire. 1913 – 2008. Poète et homme politique martiniquais.
Michel-Ange. Né le 6 mars 1475 et mort le 18 février1564. à 89 ans.
Mario Muchnik. Photographe, écrivain et éditeur, né à Buenos-Aires en 1931. « La photo ne peut pas reproduire la sculpture : elle ne peut que l’interpréter. » Et quelle interprétation !
Pablo Picasso. 1881-1973.
Marcia Resnick. Née en 1950. Photographe installée à New-York.
Jean-Jacques Salgon. Ardéchois, né en 1948. Enseignant de formation scientifique et écrivain. A séjourné en Algérie et en Côte d’Ivoire.

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