Résurgence de la couleur

Contexte : une réflexion inspirée par une exposition de photos d’Henri Odesser, partagée entre une petite salle du Musée-Château d’Annecy et le hall des Archives départementales de la Haute-Savoie, au début de l’année 2010.

Henri Odesser (Paris, 1913 - Annecy, 2005) s'était réfugié en 1942 avec son épouse en zone libre après la promulgation des lois anti-juives promulguées par le gouvernement Pétain-Laval. Après Avignon, il s'installa à Annecy où il finira par rejoindre la résistance, exerçant son métier de photographe après la Libération.

Henri Odesser (Paris, 1913 - Annecy, 2005). Evadé d'Allemane où il était prisonnier de guerre après la déroute de l'armée française en juin 1940. Il se réfugia en 1942 avec son épouse en zone libre pour échapper aux lois anti-juives promulguées par le gouvernement Pétain-Laval Après Avignon, il s'installa à Annecy où il rejoignit bientôt la résistance. A la Libération, il put enfin exercer son métier de photographe.

Plongée dans le noir et blanc

Henri Odesser, "Plongeur en face de l'hôtel Beau Rivage". Lac d'Annecy, rive gauche - septembre 1948

Henri Odesser, "Plongeur en face de l'hôtel Beau Rivage". Lac d'Annecy, rive gauche - septembre 1948

Jusqu’à l’invention de la photographie, la réalisation des images constitutives de la mémoire familiale ou collective, était assurée par les peintres (portraits de commande et représentation des grands moments de l’Histoire). Ils savaient restituer les personnages et les scènes de leur époque avec une abondance de couleurs, donnant du panache à la réalité.
D’un coup ou presque la photographie, parce qu’elle restituait l’exacte vérité des caractères er des choses, a balayé tout cela. Elle a plongé le monde dans le sépia,  puis le noir et blanc, jusqu’à ce que l »utilisation de la couleur en photographie,  rendue possible par l’évolution des techniques, devienne la règle, reléguant le noir et blanc au seul usage artistique,  la photo d’art.

Peinture des évènements de la Révolution française à Paris - Musée Carnavalet (copiée sur internet). Ce musée parisien contient de nombreux tableaux qui permettent d'observer la vie quotidienne des Parisiens, au temps où ils pouvaient laver leur linge et se baigner dans la Seine, bordée de plages de sable

Peinture des évènements de la Révolution française à Paris - Musée Carnavalet (copiée sur internet). Ce musée parisien contient de nombreux tableaux qui permettent d'observer la vie quotidienne des Parisiens, au temps où ils pouvaient laver leur linge et se baigner dans la Seine, bordée de plages de sable

Ainsi, durant la longue période allant de la seconde moitié du 19è siècle à la seconde moitié du 20è, les images de famille et les images d’actualité ont-elles toutes, ou presque, été produites en noir et blanc. Au point qu’on en vienne à se figurer nos grands-parents, arrière grands-parents et arrière-arrière-grands parents vêtus de noir de la tête aux pieds, avec un col ou un chemisier blanc, du 1er janvier au 31 décembre. Les photos, agrandies et encadrées,  transmettaient d’une génération à l’autre le portrait d’ancêtres figés devant l’objectif, le regard sérieux, le costume ou la robe sombre, ayant l’air de surveiller leurs descendants, du haut du mur où ils étaient perchés. Il fallait s’efforcer d’être aussi dignes qu’ils paraissaient l’avoir été.
Le noir et blanc, combiné à la faible lumière qui éclairait les appartements, à l’allure surannée des meubles et l’aspect usé des tapis, contribuait à asseoir le caractère conservateur de la société et faisait paraître révolutionnaire  la plus petite revendication de changement.

Henri Odesser, l'usine de Roulements à Annecy après le bombardement des alliés - mai 1944. La guerre de 1939-45, comme la précédente, sont des évènements noir et blanc. Il faut convenir que cela ajoute à la dramaturgie des événements relatés. Il existe des images en couleurs de Hitler et de Paris durant l'occupation allemande, que personne n'a véritablement envie de regarder. La couleur ne fait pas bon ménage avec le malheur, preuve qu'à l'inverse le noir et blanc est plus approprié pour traduire la douleur et la tristesse

Henri Odesser, le quartier de la gare à Annecy, après le bombardement allié de l'usine de Roulements - mai 1944

La guerre de 1939-45, comme la précédente, sont des évènements noir et blanc. Il faut admettre que cela s’accorde avec la dramaturgie des événements relatés. Il existe des images en couleurs de Hitler et de Paris durant l’occupation allemande, que personne n’a véritablement envie de regarder. La couleur ne fait pas bon ménage avec le malheur, preuve qu’à l’inverse le noir et blanc est plus approprié pour traduire la douleur et la tristesse

L’apparition de la couleur

Lorsque j’essaie de visualiser des scènes de mon enfance, les trois couleurs dominantes sont le gris, le blanc et le noir.

Mes culottes courtes, mon tablier de collégien, les façades des maisons, la pierre des arcades, le ciel, les montagnes, les pantalons des hommes, et les fauteuils de la voiture sont gris.

Archives V&P, sur les rochers de la plage des Cigales - Golfe de Saint-Tropez, vers 1957

Archives V&P, sur les rochers de la plage des Cigales - Golfe de Saint-Tropez, vers 1957

La blouse de mon père, les chemises, les slips des garçons lors de la visite médicale, les maillots de corps, les mouchoirs, les brassards de communion solennelle, les foulards des filles engagées dans la procession de la Fête-Dieu, la chasuble du curé, la nappe de l’autel et tous les napperons à l’intérieur de l’église et de la chapelle, les shorts de gymnastique, la neige, le lait, la craie à l’école et les encriers en porcelaine sont blancs.

Henri Odesser, collège St. Michel à Annecy - Transfert des saints sacrements de l'ancienne à la nouvelle chapelle, mars 1957

Henri Odesser, collège St. Michel à Annecy - Transfert des saints sacrements de l'ancienne à la nouvelle chapelle, mars 1957

Le tableau accroché au mur de la classe, l’encre, la soutane des curés, le corbillard, les chapeaux des paysans, les blouses de mes camarades, le charbon, les robes des vieilles femmes, les chaussures et les disques sont noirs.
Les photos et les films, de Charlie Chaplin ou des vacances en famille, sont en noir et blanc, mêlant souvent ces deux tons pour donner toutes les nuances du gris.

J’ai du mal à dater l’apparition des couleurs moins primaires.
Ma mémoire conserve le souvenir de certaines images pauvrement colorées, exception faite de la publicité sur les buvards offerts par l’épicier ou ceux que mon père recevait des laboratoires.

Archives V&P, publicité des années 50

Archives V&P - publicité, vers 1956

Les livres de classe, les premiers dictionnaires, les journaux étaient en noir et blanc.
Mes grands-parents maternels, qui vivaient à l’écart de la ville, recevaient un petit magazine appelé Sélection du Reader’s Digest (un magazine au format poche, d’inspiration 100% américaine, comme beaucoup de choses à cette époque). Il contenait des images en couleurs imprimées sur un mauvais papier.

Archives V&P, image magazine  des années 50

Archives V&P - image magazine, vers 1956

Je n’ai jamais oublié ma joie lorsque les planches du Petit Larousse illustré furent enfin imprimées en couleurs. C’était un événement. Les corps sur les reproductions des tableaux célèbres étaient plus beaux et je voyais enfin la couleur des fruits sur le plat que la jeune Tahitienne de Gauguin tenait contre sa poitrine, juste au-dessous de ses beaux seins nus, sur cette peinture que j’avais si souvent contemplée en noir et blanc.

Paul Gauguin, "Deux Tahitiennes" (1899)

Paul Gauguin, "Deux Tahitiennes" (1899) "Venant d'Europe j'étais toujours incertain d'une couleur, cherchant midi à quatorze heures : cela était cependant si simple de mettre sur ma toile un rouge et un bleu", écrivait Gauguin en 1893. (lire : Oviri, écrits d'un sauvage - Noa Noa. Poche Folio-Gallimard

Beaucoup plus tard, je lus un texte à propos de la couleur écrit par un professeur au Royal College of Art de Londres, d’où j’ai extrait ces quelques lignes :
La couleur est souvent proche du corps, et n’est jamais éloignée de la sexualité. .. Quand le sexe entre en jeu, la couleur est généralement de la partie., et quand la couleur intervient, le sexe n’est souvent pas très loin.
David Bachelor,  « La peur de la couleur », publié en 2000 et traduit en français l’année suivante.

1 commentaire

  1. Maurice La

    C’est très juste ce que tu dis concernant la transmission de l’image des ‘anciens’ en noir et blanc.
    J’ai souvent pensé, à tort, que le passé de nos aïeux avait l’air bien triste et morne au regard du vif et lumineux testimonial transmis par nos images couleurs d’aujourd’hui.
    Et ce, d’autant, que la couleur, en photographie semble avoir de plus en plus d’impact. Aujourd’hui, c’est bien souvent via un écran, éclairé, et numérisé, que nous apparaissent nos derniers clichés. Comme si, petit à petit, ces traces du passé que sont les photographies prenaient de plus en plus d’épaisseur et donc finalement de présence … Le passé nous apparaitra-t-il de plus en plus … présent ?

    Sur la Couleur, mais dans un autre registre, et pour d’autres idées, il y a ce livre de George Didi-Huberman, sur James Turell, « L’Homme qui marchait dans la couleur ». Intéressant.

    La bise

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