Rencontre fortuite à Berlin

Des caractères opposés

Otto Rix « Portrait de la journaliste Sylvia von Harden », 1926 (à gauche) et Bartolomeo Guidobono ‘Endymion endormi, vers 1691-1692 (à droite). Montage images & archives : Vert et Plume

Otto Rix « Portrait de la journaliste Sylvia von Harden », 1926 (à gauche) et Bartolomeo Guidobono ‘Endymion endormi, vers 1691-1692 (à droite). Montage images & archives : Vert et Plume

Elle s’appelait Sylvia et lui Endymion. Elle était poète et journaliste, une intellectuelle issue de la bourgeoisie de Hambourg. Elle avait choisi pour pseudonyme un nom à consonance aristocratique. Lui était de sang royal, surtout préoccupé par les plaisirs de la chair. Il était l’amant de la déesse de la lune ou de celle de la chasse, on ne savait pas avec certitude laquelle des deux il préférait, à moins qu’il ne fût aussi l’ami de Zeus en personne avec qui il se serait adonné au péché de la sodomie. A ce propos, beaucoup pensent qu’il était plus attiré par les hommes que par les femmes. Endymion est d’ailleurs représenté dans des poses lascives, il s’abandonne davantage qu’il ne conquiert, ce n’est pas tant l’amour que l’idée du sexe qui parassait occuper son esprit.
En un sens il allait bien avec Sylvia qui ne s’intéressait guère à son physique. Avant leur rencontre elle avait vécu huit années avec un écrivain dont elle avait eu un fils. Endymion n’était pas son type d’homme mais il était différent, original. Sa beauté n’était pas si déterminante que cela, elle allait de soi. Sylvia avait envie de le connaître, parler avec lui de son pays, de son enfance.
Endymion arrivait d’Italie. De nombreux Allemands allaient y  passer leurs vacances dans le sud surtout qui symbolisait pêle-mêle  l’Antiquité, l’architecture classique, l’empire et la chrétienté, le soleil et la liberté. Les habitants étaient pauvres et il n’en coûtait pas grand chose à un Allemand qui voulait (à l’exemple du baron von Gloeden) acheter les faveurs des jeunes qui jouaient l’air de rien, souvent nus, au bord de la mer, personne n’y trouvait à redire. Les garçons étaient des vauriens qui savaient se déhancher devant devant un objectif.. Endymion était de ceux-là mais il posait plus volontiers pour des peintres que des photographes. Il aimait l’impudeur qu’il y avait à poser nu dans un atelier où les amis de l’artiste qui lui rendaient visite le dévisageaient.

Une rencontre fortuite

Mario von Bucovich « Promenade au Tiergarten », 1928. Le grand parc central de Berlin. Sourcing image : Berlin 1928, éditions Hazan (1993). Bibliothèque Vert et Plume

Mario von Bucovich « Promenade au Tiergarten », 1928. Le grand parc central de Berlin. Sourcing image : Berlin 1928, éditions Hazan (1993). Bibliothèque Vert et Plume

Sylvia avait aperçu Endymion au Tiergarten, le grand jardin où les Berlinois durant la période de l’entre-deux-guerres aimaient se promener. Endymion était allongé dans l’herbe. Les bras repliés sous la nuque il la regardait qui marchait au milieu de l’allée et passerait bientôt devant lui. Sylvia était avec une amie qui venait de Hambourd où elle travaillait pour le « Aus Alter und neuer Zeit », supplément illustré d’un journal israélite.
Sylvia avait tout de suite remarqué Endymion, non parce qu’il était à moitié nu – les Allemands surtout dans le nord aimaient exposer leur corps au soleil, souvent en état de complète nudité dont on disait qu’elle était bénéfique, il existait d’ailleurs de nombreux clubs gymniques à cette époque -, mais à cause de la couleur de ses cheveux qui n’étaient pas blonds comme la plupart des autres jeunes gens mais bruns.

Article consacré au peintre Félix Nussbaum paru dans "Aus Alter und Neuer Zeit" à Hambourg, juin 1929. Sourcing image: catalogue de l'exposition Félix Nussbaum, musée du Judaïsme (Paris, hiver 2010-2011). Bibliothèque Vert et Plume

Endymion lui avait fait un signe de la main comme s’il la saluait et Sylvia avait saisi ce geste pour s’excuser auprès de son amie et s’approcher d’Endymion à côté duquel elle s’était assise avec haturel. Un peu plus tard, ils étaient allés à la terrasse d’un café où ils avaient passé le reste de l’après-midi à discuter.
Ils en étaient venus à parler très librement de sexualité. Endymion avait avoué, bien qu’elle n’eût posé aucune question précise à ce sujet – mais il avait envie d’en parler – qu’il avait indifféremment des relations avec des hommes ou des femmes. Il avait des rapports charnels intenses avec les hommes tandis qu’il était  romantique avec les femmes. Sylvia lui avait répondu calmement qu’il s’imaginait être attiré par les femmes mais que ce n’était qu’un alibi pour masquer sa véritable sexualité. Comme il niait, elle lui avait reproché son ambiguïté, lui disant qu’il devrait choisir son camp, qu’il ne l’avait pas encore fait uniquement parce qu’il avait peur.
« La bisexualité est une trahison », avait-elle réfléchi à voix haute sans le regarder, tenant sa cigarette entre ses longs doigts d’une manière qui était à la fois féminine et ostentatoire.
Cette déclaration avait profondément vexé Endymion qui feignait de dormir mais fermait tout bonnement les yeux pour ne pas être ébloui par le soleil dont il sentait avec délice la caresse sur sa poitrine. Il s’était trompé en songeant que les femmes allemandes, surtout si elles étaient écrivains ou poètes apprécieraient d’avoir un homme comme lui pour amant.
Berlin, 1926-1929

A propos des artistes

Lire : Le jour et la nuit, à la fin de l’article.
Les circonstances de la rencontre entre Otto Dix et Sylvia von Harden en 1926 à Berlin.
C’est elle qui les a relatées.
Elle était assise à la terrasse d’un café lorsqu’Otto Dix, qui l’a remarquée en passant, s’approche d’elle : « Je dois vous peindre ! Il le faut absolument ! Vous représentez toute une époque ! » – « Vous voulez donc peindre mes yeux sans éclat, mes oreilles biscornues, mon nez long, ma bouche mince et mes longues mains, mes jambes courtes, mes grands pieds, qui ne peuvent qu’effrayer mais pas réjouir le spectateur ? » – « Vous vous êtes caractérisée de manière extraordinaire et le tout donnera un portrait qui représente une époque, qui ne s’attache pas à la beauté extérieure d’une femme mais bien plus à son psychisme.»
Ainsi, avant même d’avoir peint son tableau, Otto Dix avait en tête l’idée qu’il n’allait pas réaliser un simple portrait.
Source : PDF sans signature disponible sur internet à propos d’Otto Dix.
Félix Nussbaum. 1904-1944. Peintre allemand formé au temps de la « Nouvelle Objectivité ». Peu ou mal connu en France où il fut incarcéré à partir de mai 1940 au camp de St. Cyprien dans les Pyrénées-Orientales sur ordre de la police belge (il était alors réfugié à Bruxelles),  qui l’avait arrêté et déporté comme « étranger ennemi ».  Ayant réussi à s’échapper au cours d’un transfert vers Bordeaux, il fut pourchassé jusqu’en 1943 et finalement arrêté et tué à Auschwitz en 1944 laissant des tableaux d’une intensité inouïe qu’il avait réussi à peindre durant cette période effrayante de l’histoire européenne. Lire : La pensée autoritaire

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