Rejouer le 1er juillet 1730 – 3/3

Ce devait être en classe de 3e plutôt qu’en 4e qu’il avait découvert l’œuvre de Jean-Jacques Rousseau. La 4e il ne s’en souvenait absolument pas comme s’il n’avait rien appris cette année-là.
Parlant de Rousseau, le prof l’appelait toujours par son prénom, Jean-Jacques comme s’ils avaient été les meilleurs amis du monde.
Une intimité qui au début l’avait mis mal à l’aise. Qui était cet adolescent qui aurait dû lui resssembler, qui confessait sa sottise avec les filles, sa pratique de l’exhibitionnisme, son goût pour la fessée ?
Petit à petit il s’était accoutumé au personnage. Il fut séduit malgré lui par la poésie de nombre de ses écrits, la beauté de l’écriture, sa modernité, ou son intemporalité.
Maintenant il se disait que s’il fallait en passer par là, après tout pourquoi pas ? Il résolut de lire tous les récits de ses promenades et ses confessions d’adolescent. Les années qui le séparaient du temps où ces textes avaient été écrits ne le gênait pas. Cela n’avait aucune importance. À vrai dire il avait en lisant Rousseau le sentiment de s’affranchir de la barrière du temps.

 

L’image d’un adolescent qui leur ressemblerait

 

Willy Vanderperre « Robbie », 1999. Photographie extraite de « The Fourth Sex, Adolescent Extreme », éditions Charta à Milan (2003). Bibliothèque The Plumebook Café

Willy Vanderperre « Robbie », 1999. Photographie extraite de « The Fourth Sex, Adolescent Extreme », éditions Charta à Milan (2003). Bibliothèque The Plumebook Café

La promenade, qui avait conduit Rousseau d’Annecy à Thônes jusqu’au manoir de la Tour où il avait après le déjeuner cueilli des cerises avec ses deux amies, était l’épisode qui séduisait le plus, les élèves.
Le manoir était très proche du collège, les garçons passaient devant en courant le matin lors des entraînements. Ils décidèrent bientôt de s’y arrêter et de rechercher le cerisier sur lequel Jean-Jacques avait grimpé.
Au bord du chemin un panneau en bois planté par l’office du tourisme indiquait la direction du « Cerisier de Jean-Jacques ». Ils choisirent n’importe quel arbre et décidèrent que c’était le cerisier.

Parmi les garçons qui étaient là en tenue de gymnastique il y en avait deux que l’on voyait souvent ensemble et dont on s’accordait à dire, contrairement à la règle de discrétion observée d’ordinaire, qu’ils paraissaient d’autant plus séduisants qu’ils étaient réunis. On leur proposa de jouer les rôles de Claudine et de Jean-Jacques. L’idée les amusa. Il ne restait plus qu’à improviser à partir du texte des Confessions. On décida que le souhait de Rousseau de poser ses lèvres sur la poitrine de Claudine serait exaucé. Pour ce faire nos deux acteurs devraient s’embrasser, ce qui ne sembla pas les contrarier. On trouva une échelle et un panier dans une remise, on pouvait commencer.
Pour ne pas paraître trop anachroniques les deux garçons décidèrent de retirer leur tee-shirt et de jouer torse nu. L’idée fut bien accueillie.
Celui qui avait les cheveux blonds avait choisi spontanément le rôle de Claudine. Quand le faux Jean-Jacques approcha ses lèvres des siennes, on se disait qu’il allait faire semblant. Au lieu de quoi on le vit passer un bras autour de la taille de son partenaire pour l’attirer contre lui. Ils s’embrassèrent d’un air effronté qui était amusant, mais leurs bouches tardaient à se séparer. Leur émoi devint si visible sous leurs shorts que tous les garçons en furent étourdis.

L’art du travestissement au secours de la littérature

 

Felix Partz & AA Bronson, 1978. Sourcing image : catalogue de l’exposition « Haute culture : General Idea, une rétrospective 1969-1994 » au MAM de Paris (printemps 2011). Bibliothèque The Plumebook Café

Felix Partz & AA Bronson, 1978. Sourcing image : catalogue de l’exposition « Haute culture : General Idea, une rétrospective 1969-1994 » au MAM de Paris (printemps 2011). Bibliothèque The Plumebook Café

 

Il n’était peut-être pas nécessaire, pensèrent certains, de pousser le réalisme aussi loin s’ils décidaient de rejouer cette scène. Les opposants à toute forme de censure s’insurgèrent : « Si la littérature doit être notre chemin vers la liberté, pourquoi lui tournerions-nous le dos ? »

À n’en pas douter, ils mesuraient comme Jean-Jacques l’avait fait à leur âge l’étendue du désert sentimental où ils campaient et ne voyaient pas, en l’absence de filles dans ce collège privé, comment combler ce vide autrement que par la transgression.

 

Lire les deux épisodes précédents

Rejouer le 1er juillet 1730 – 1/3

Rejouer le 1er juillet 1730 – 2/3

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