Rejouer le 1er juillet 1730 – 2/3

 

Un citoyen genevois réfugié à Annecy

 

Nom de l’artiste, titre de l’œuvre et date incertains. Prise de vue au Centre Pompidou, collections du Centre, années 2010 (photothèque µThe Plumenook Café)

Nom de l’artiste, titre de l’œuvre et date incertains. Prise de vue au Centre Pompidou, collections du Centre, années 2010 (photothèque µThe Plumenook Café)

 

Genève, aux premiers jours du printemps 1728

 

Le dimanche au sortir de l’office religieux Rousseau, que son père a placé comme apprenti chez un graveur de la ville basse – s’en va jouer dans la campagne avec ses amis comme il a coutume de le faire.


Mais ce soir-là, les gardes postés à l’entrée de la cité ferment les portes une demi-heure plus tôt et Rousseau qui a déjà connu cette infortune sait que le lendemain ill sera puni de son retard par son maître et battu.
Cette fois il en a assez. Alors qu’il n’a pas encore 16 ans, il les aura trois mois plus tard, il décide de ne plus revenir dans cette ville !
Il passe la nuit à la belle étoile dans le froid du mois de mars avec ses amis. Au réveil il leur demande d’informer son cousin Abraham et de lui dire qu’il l’attend. Celui-ci vient à sa rencontre mais ne part pas avec lui. Au lieu de quoi il lui remet quelques cadeaux qu’il pourra monnayer.
Jean-Jacques ignore que son père devra payer une indemnité de rupture de contrat au graveur : 5 « écus blancs ».
Abraham quittera Genève lui aussi pour s’engager au service du roi de Prusse. Il mourra 8 ans plus tard…

 

Annecy, samedi 1er juillet 1730

 

Carte de la région au sens large où Rousseau passa les premières années de sa longue adolescence. Sourcing image : « Jean-Jacques - Early life and work, 1712-1754 », Maurice Cranston (Allen Lane éditeur, 1983). Bibliothèque The Plumebook Café, 1984.

Carte de la région au sens large où Rousseau passa les premières années de sa longue adolescence. Sourcing image : « Jean-Jacques – Early life and work, 1712-1754 », Maurice Cranston (Allen Lane éditeur, 1983). Bibliothèque The Plumebook Café, 1984.

À cette époque la Savoie est un État indépendant et le restera jusqu’en 1860.
Mme de Warens, protectrice de Rousseau qui l’appelle « maman », est partie en voyage avec son amant de valet. Jean-Jacques, qui vient de fêter ses 18 ans, est sans le sou. Il partage la chambre de son ami du moment Venture de Villeneuve qui habite chez un cordonnier. Dur, dur.

« La naissance d’un beau jour d’été »

 

« … un de ces beaux jours qu’on ne voit plus à mon âge… »

 

Artiste, titre de l’œuvre et date incertain. Prise de vue dans les jardins de la Chartreuse de Mélan (Haute-Savoie), été 2005 (photothèque The Plumebook Café)

Artiste, titre de l’œuvre et date incertain. Prise de vue dans les jardins de la Chartreuse de Mélan (Haute-Savoie), été 2005 (photothèque The Plumebook Café)

« La terre (…) était couverte d’herbe et de fleurs ; les rossignols presque à la fin de leur ramage, semblaient se plaire à le renforcer ; tous les oiseaux faisaient en concert leurs adieux au printemps, chantaient laé naissance d’un beau jour d’été… »
Les Confessions, livre IV p.320

 

Une promenade qui l’entraîne en direction de Thônes

 

François Cochat « Thônes, la Viourbe et la Cure », dessin des années 1930 (collection The Plumebook Café)

François Cochat « Thônes, la Viourbe et la Cure », dessin des années 1930 (collection The Plumebook Café)

La ville se révoltera contre la tyrannie révolutionnaire qui se prévaudra des idées de Rousseau. Une barrière figure sur l’écusson du chef-lieu de canton avec cette devise « Ils ne passeront pas »

 

 

Jean-Jacques : « … m’étant habillé précipitamment, je me hâtai de gagner la campagne pour voir lever le soleil.
… Je m’étais insensiblement éloigné de la ville »
Les Confessions, livre IV p.320]

Il emprunte le chemin qui suit en surplomb le cours du « Fier ». Après Annecy-le-Vieux (lieudit Sur-les-Bois), ce chemin est en très mauvais état jusqu’à Dingy. Il est étroit, encombré de rochers glissants.

 

Jean-Jacques prisonnier de guerre

 

Dix minutes après avoir traversé le pont St-Clair sur le torrent « Le Fier », Jean-Jacques atteint le ruisseau du Mélèze qui descend de la Combe de la Blonnière et dont le volume d’eau peut croître de manière inattendue et rapide au point d’être difficilement franchissable.

Jean-Jacques : « J’entendis derrière moi des pas de chevaux et des voix de filles qui semblaient embarrassées, mais qui n’en riaient pas de moins bon cœur… On m’appelle par mon nom… Elles implorèrent mon secours pour faire passer leurs chevaux. »
Les Confessions, livre IV p.320-321

Notre héros n’hésite pas à se mouiller pour aider les deux jeunes filles qu’il a déjà eu l’occasion de rencontrer à Annecy. Il saisit les rênes du premier cheval et traverse le ruisseau avec lui, le second les suit. Voilà nos deux demoiselles tirées d’embarras.
L’une d’elle en souriant : « … nous devons en conscience avoir soin de vous sécher… nous vous arrêtons prisonnier. »
Jean-Jacques : « Le cœur me battait, je regardais Mlle Galley : Oui, oui, ajouta-t-elle en riant de ma mine effarée, prisonnier de guerre ; montez en croupe derrière elle. – … »
Mlle de Graffenried son mie : « Sa mère n’est pas à Thônes, nous sommes seules ; nous revenons ce soir, et vous reviendrez avec nous. »
Les Confessions, livre IV p.322

Jean-Jacques ne dit mot, prêt à satisfaire tous leurs désirs. Il est électrisé. Aucune fille ne lui avait jusqu’à présent fait une pareille proposition. . Tremblant de joie, il s’élance sur le cheval de Mlle de Graffenried, passa ses bras autour de sa taille qu’il étreint de peur de tomber. Le cœur des deux jeunes gens bat la chamade.

 

 

Ils aperçoivent les premiers chalets

 

Charles Anthonioz « Chalet-type », dessin de1932. Sourcing image : Charles Anthonioz « Maisons savoyardes », librairie Dardel à Chambéry, 1932 (Bibliothèque The Plumebook Café, 01/2016)

Charles Anthonioz « Chalet-type », dessin de1932. Sourcing image : Charles Anthonioz « Maisons savoyardes », librairie Dardel à Chambéry, 1932 (Bibliothèque The Plumebook Café, 01/2016)

 

 

« Aux mois d’avril et mai, on coupait les sapins dans la forêt au moment de la sève afin que l’écorce puisse être enlevée et que le bois sèche plus vite. En hiver on rassemblait ces sapins à l’endroit où l’on voulait faire la maison.. Au printemps on se disposait à les équarrir et on commençait… »
Claude Gay (1837-1911) « Récits et coutumes antiques des vallées de Thônes » (édité par le Musée Dauphinois, 1975). Bibliothèque The Plumebook Café, 2009

 

Les deux jeunes filles que vient de rencontrer Jean-Jacques sont Claudine Galley, fille de François Marie Galley de Saint Pierre, coseigneur de la val des Clefset de Charlotte de Menthon de Marest, tandis que son amie de Graffenried, est originaire de Berne, elle-même réfugiée en Savoie.
Elles ne sont pas venues par le même chemin trop dangereux avec des chevaux.
Claudine est blonde, elle a 20 ans et son amie, qui est brune, a sans doute le même âge mais elle en paraît davantage aux yeux de Jean-Jacques.

Selon Rousseau les paysans du canton sont sobres et pauvres

 

 

Charles Anthonioz « La Grand-Place à Thônes », dessin de1932. Sourcing image : Charles Anthonioz « Maisons savoyardes », librairie Dardel à Chambéry, 1932 (Bibliothèque The Plumebook Café, 01/2016)

Charles Anthonioz « La Grand-Place à Thônes », dessin de1932. Sourcing image : Charles Anthonioz « Maisons savoyardes », librairie Dardel à Chambéry, 1932 (Bibliothèque The Plumebook Café, 01/2016)

 

Jean-Jacques est bien séché en arrivant à Thônes qu’il appelle Toune. La petite ville est à la rencontre des vallées d’Alex, de Serraval et des Villards.
Quand les trois amis veulent se procurer du vin ils n’en trouvent pas ! Que n’ont-ils réclamé de l’eau de vie de pomme ou de poire…

 

Le lieu du déjeuner et du goûter

 

Charles Anthonioz « Le château Galley de St-Pierre », dessin de1932. Sourcing image : Charles Anthonioz « Maisons savoyardes », librairie Dardel à Chambéry, 1932 (Bibliothèque The Plumebook Café, 01/2016)

Charles Anthonioz « Le château Galley de St-Pierre », dessin de1932. Sourcing image : Charles Anthonioz « Maisons savoyardes », librairie Dardel à Chambéry, 1932 (Bibliothèque The Plumebook Café, 01/2016)

 

8h 30.   Arrivée à la maison forte de Mme Galley au lieu dit La Tour.
Il faut traverser Thônes en remontant le cours de la rivière nommée « Le Nom » qu’ils franchissent en arrivant sur un vieux pont de pierre, jusqu’à la croisée avec un autre chemin sur la droite montant vers le hameau du Glapigny. La maison, dite château de la Tour, est l’une des propriétés de la mère de Claudine qui vit des revenus de plusieurs fermes qu’elle possède.
Mme Galley passe l’essentiel de son temps dans l’appartement qu’elle loue rue St-François à Annecy ou dans son logis rue de la Saulne à Thônes.

Gens de la petite noblesse, bourgeois des villes et fermiers vivent dans une relative bonne entente, les uns ne prélevant pas sur les revenus des autres des sommes extravagantes ou des produits de la terre en quantité excessive. Tout le monde se connaît et chacun se respecte pour ce qu’il est.

 

On apporte des provisions de la ville

 

« Le château de la Tour près de Thônes », d’après une lithographie de H. Terry publiée dans « La Haute-Savoie » de Francis Wey (éditions Hachette, 1866). Sourcing image : « L’idylle des cerises », François et Joseph Serand (M. Dardel éditeur à Chambéry, 1928). Bibliothèque The Plumebook Café, 1982.

« Le château de la Tour près de Thônes », d’après une lithographie de H. Terry publiée dans « La Haute-Savoie » de Francis Wey (éditions Hachette, 1866). Sourcing image : « L’idylle des cerises », François et Joseph Serand (M. Dardel éditeur à Chambéry, 1928). Bibliothèque The Plumebook Café, 1982.

« Comme nourriture on mangeait de la viande salée, des omelettes au lard, des « matafans » aux pommes de terre, des beignets à l’huile quand il y en avait, beaucoup e pommes de terre en robe de chambre, du lait, le petit lait du beurre, la soupe à la farine d’avoine et aux lentilles, de la tomme et des produits du jardin… »

Claude Gay (1837-1911) « Récits et coutumes antiques des vallées de Thônes » (édité par le Musée Dauphinois, 1975). Bibliothèque The Plumebook Café, 2009

 

 

Après le repas les trois amis s’en vont au jardin cueillir des cerises.
Lire : http://www.the-plumebook-cafe.com/rejouer-le-1er-juillet-1730-13/

 

Quitter Thônes pour être rentrés avant la nuit

 

Charles Anthonioz « Le Villaret, près Thônes », dessin de1932. Sourcing image : Charles Anthonioz « Maisons savoyardes », librairie Dardel à Chambéry, 1932 (Bibliothèque The Plumebook Café, 01/2016)

Charles Anthonioz « Le Villaret, près Thônes », dessin de1932. Sourcing image : Charles Anthonioz « Maisons savoyardes », librairie Dardel à Chambéry, 1932 (Bibliothèque The Plumebook Café, 01/2016)

 

Jean-Jacques, toujours inquiet : « Enfin elles se souvinrent qu’il ne fallait pas attendre la nuit pour rentrer en ville. Il nous restait que le temps qu’il fallait pour arriver de jour… »
Les Confessions, livre IV p. 324

 

Le départ de La Tour s’effectue entre 16 et 17h
Il est 18h30 lorsque les trois amis se séparent après la traversée du Pont St-Clair. Les filles prennent la direction du col de Bluffy, tandis que Jean-Jacques emprunte le même chemin qu’à l’aller jusqu’à Annecy.
Dommage qu’ils ne se soient jamais revus pour se remémorer cette journée. Claudine Galley lui aurait-elle raconté ce qu’elles s’étaient dit ce soir-là en chevauchant côte à côte avec son amie de Graffenried…

« Il me semblait en les quittant que je ne pourrais plus vivre sans l’une et sans l’autre. Qui m’eut dit que je ne les reverrais de ma vie, et que là finiraient mes éphémères amours ? »
Les Confessions, livre IV p/325

20 h. Jean-Jacques arrive à Annecy. Son ami Venture rentra peu de temps après. Notre héros se garbien da de lui raconter comment il vient de passé sa journée.

Retrouver Rousseau sur le blog

Promenades

Souffrir, flirter avec la mort

Familles et trompettes de la modernité

Les choses extérieures

Jouir de soi-même

0 commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

*
*