Regards sur le corps masculin

Difficile pour un Français d’accepter que des étrangers viennent semer le désordre dans le champ ordonné de ses connaissances qu’il voudrait immuables et universelles. Ainsi notre Français n’est-il pas à l’aise avec le travail d’un Henrik Olesen (né en 1967 au Danemark)  qui examine les œuvres des peintres européens et américains, entre le 14e siècle et l’aube du 20è, non sous l’angle traditionnel de l’histoire de l’art, mais celui des attitudes et gestes des personnages peints, qu’il classe ensuite en « Corps d’hommes américains », « Représentations du Père », « Masculinités », « Féminités », « Garçons anglais », « Gestes efféminés »,etc. Il s’attarde sur certains artistes. Gustave Caillebotte par exemple (1848-1894), étiqueté d’ordinaire : « peintre réaliste impressionniste ». Caillebotte a sur les hommes un regard sensible, souvent empreint de mélancolie (nom de la catégorie dans laquelle Olesen le range).. 
Pour aller dans le sens d’Olesen, l’idée m’est venue de sous-titrer mes reproductions de tableaux de Caillebotte avec des textes extraits du roman de D.H. Lawrence : «L’amant de lady Chatterley » publié en 1928, interdit en Angleterre jusqu’en 1960. Tout comme Caillebotte, Lawrence se cache derrière ses personnages pour parler des hommes et de leur corps.

La solitude, dernière liberté dans la vie

Gustave Caillebotte « Jeune homme à la fenêtre », 1875. Sourcing image : « Some faggy gestures » de Henrik Olesen, publié en 2008 par les éditions de l’université de Californie (Bibliothèque The Plumebook Café)
Gustave Caillebotte « Jeune homme à la fenêtre », 1875. Sourcing image : « Some faggy gestures » de Henrik Olesen, publié en 2008 par les éditions de l’université de Californie (Bibliothèque The Plumebook Café)
Extrait de :  L’amant de lady Chatterley, page 128 : 
« Il leva soudain les yeux et la [le] vit. Il la [le] regardait d’un air saisi. (…) Il l’examina en silence, … lui en voulait-il d’avoir violé cette solitude qu’il aimait comme sa seule, sa dernière liberté dans la vie ? » 
Les sujets de Caillebotte sont éminemment modernes : il dépeint avec une grande sensibilité les transformations que l’essor de l’économie française produit sur la vie quotidienne. Particulièrement la solitude et l’oisiveté des jeunes gens de la bourgeoisie parisienne.

Oublier le quotidien

Gustave Caillebotte « Canotiers sur l’Yerres », 1877. Sourcing image : magazine « L’ŒIL », novembre 1977 (collection The Plumebook Café)
Gustave Caillebotte « Canotiers sur l’Yerres », 1877. Sourcing image : magazine « L’ŒIL », novembre 1977 (collection The Plumebook Café)
Extrait de : L’amant de lady Chatterley, page 160 : 
« Elle [il] n’avait plus qu’un désir maintenant : aller à la clairière dans le bois. Le reste n’était qu’un rêve pénible. Parfois elle [il] était retenue tout le jour par ses tâches de maîtresse de maison. »

Pour changer, peindre un homme nu

Gustave Caillebotte « Homme au bain », 1875. Sourcing image : « Some faggy gestures » de Henrik Olesen, publié en 2008 par les éditions de l’université de Californie (Bibliothèque The Plumebook Café)
Gustave Caillebotte « Homme au bain », 1875. Sourcing image : « Some faggy gestures » de Henrik Olesen, publié en 2008 par les éditions de l’université de Californie (Bibliothèque The Plumebook Café)
Extrait de : L’amant de lady Chatterley, page 162 :
« Il lui passa la main sur l’épaule et doucement, légèrement, il la glissa le long du dos, aveuglément, d’un mouvement caressant jusqu’à la courbe des reins (…) Elle [il] essayait de s’essuyer le visage. »
Bien que l’on s’attarde traditionnellement sur les peintures que Caillebotte fit des femmes et des couples de la bourgeoisie parisienne, l’artiste mit aussi en scène des hommes nus ou dénudés, dans des poses très réalistes dont il avait vraisemblablement été témoin.

Des hommes dévêtus, venus d’un « autre monde »

Gustave Caillebotte « Raboteurs de parquet », 1875. Sourcing image : carte reproduction éditée par la RMN, 2004. (Collection The Plumebook Café)
Gustave Caillebotte « Raboteurs de parquet », 1875. Sourcing image : carte reproduction éditée par la RMN, 2004. (Collection The Plumebook Café)
Extrait de : L’amant de lady Chatterley, page 206 : 
« Un homme ! L’étrange puissance de la virilité sur elle [lui]. (…) crainte devant cette chose étrange, hostile, légèrement repoussante : un homme. »
Caillebotte savait son sujet audacieux : trois ouvriers, le torse nu, agenouillés sur le parquet d’un appartement bourgeois. Ils ont les bras étirés vers l’avant, les muscles bandés par l’effort, dans une position de soumission extrême. On pense à la réflexion de Clifford, le mari de lady Chatterley à propos de la « classe dirigeante » et de la «classe obéissante »…
Le jury du Salon de 1875 refusa d’exposer ce tableau. 

La vie dans la vie, la simple beauté

Gustave Caillebotte « Le baigneur » ou « Le plongeur », 1877. Sourcing image : « Some faggy gestures » de Henrik Olesen, publié en 2008 par les éditions de l’université de Californie (Bibliothèque The Plumebook Café)
Gustave Caillebotte « Le baigneur » ou « Le plongeur », 1877. Sourcing image : « Some faggy gestures » de Henrik Olesen, publié en 2008 par les éditions de l’université de Californie (Bibliothèque The Plumebook Café)
Extrait de : L’amant de lady Chatterley, page 280 :
« Laisse entrer le soleil (…) Il se leva, nu et mince. Elle [Il] lui trouva une beauté poignante. Son dos était blanc et fin, ses petites fesses d’une exquise et délicieuse virilité, sa nuque brunie et délicate, et pourtant solide…
« Mais tu es beau, dit-elle [dit-il].
Il avait honte de se tourner vers elle [lui], à cause de sa virilité dressée.

Flash infos artiste

Gustave Caillebotte "Intérieur du studio", 1872.

Gustave Caillebotte « Intérieur du studio », 1872.

Gustave Caillebotte.  Né en 1848. Il avait reçu une formation de juriste, avant de devenir un architecte naval, un navigateur, un philatéliste, un horticulteur et un millionnaire connu pour sa générosité quand il achetait des toiles. Il est mort à l’âge de 45 ans. Ne s’étant jamais marié, il vécut avec sa mère, à l’exception des six dernières années de sa vie.

2 commentaires

  1. Maurice La

    Super ce post !
    Tu tiens un truc, là : le collage « visualo-textuel »
    Au top

  2. Plumebook Café

    ça ne marche pas avec tous les textes. Il s’est trouvé que l’approche de Caillebotte par Olesen m’a permis, en sous-titrant les tableaux avec des textes de D.H. Lawrence, de faire ressortir l’ambiguïté de ce dernier. C’était une occasion unique. Lawrence fait dire trop de choses à ses personnages féminins.
    C’est vrai qu’il fallait y penser…

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