Le corps et l’esprit

Les Africains avaient débarqué dans le nord de la France

Des Sud-Africains armés de lances et de boucliers de pacotille. Une image empruntée à cette période décidément mal connue de l’histoire de l’Europe et du monde qu’elle dominait alors. Celle de la guerre de 1914-1918.

Il y avait eu la Guerre de Cent Ans aux 14è et 15è siècle, celle de Trente Ans au 17è, les Guerres Napoléoniennes au début du 19è. Après tout, quatre nouvelles annéess de guerre ce n’était rien. Mais 60 millions de soldats y avaient pris part et 8 millions de personnes étaient mortes. Que faisaient des Sud-Africains dans ce bourbier ?

« Une danse de guerre africaine sur le front britannique en France », LE MIROIR (22 juillet 1917). Hebdomadaire illustré publié à Paris à partir de 1910. Collection Vert et Plume

Sous le titre « Des travailleurs sud-africains se récréent », le rédacteur du MIROIR explique que cette « fête noire » s’est déroulée à l’arrière des lignes britanniques dans le nord de la France. Ces hommes ne prenaient pas part aux combats. Ils servaient dans les contingents de travailleurs.

Bien que chargé d’étonnement, le regard sur les peuples colonisés était, à cause de la guerre, en train de changer. Des hommes qui ne se seraient jamais vus autrement, découvraient que l’on pouvait se ressembler et cohabiter en dépit d’une couleur de peau, de coutumes et de modes de vie différents.

Sur cette photo, les Sud-africains donnent libre-cours à leur énergie créatrice (ils ont fabriqué des semblants de boucliers et de lances zoulous) et physique (l’expression de leurs visages, les gestes de la danse) en dépit des circonstances et du décor qui ne devait pas ressembler à celui du pays qui les avait vus naître.

Plus d’une fois, je me suis demandé si cette capacité à transcender le quotidien n’était pas caractéristique d’une culture africaine noire qui associe le corps avec l’esprit si étroitement qu’ils ne font qu’un.

Ils maîtrisaient l’art de la danse, du dessin et de la parole

En bas : Esther Mahlangu « U’gwala », 2000. Au-dessus : Sol LeWitt « Esther », 2000. Dans les deux cas : peinture acrylique sur bois. Sourcing des images : cat. 5è Biennale de Lyon, 2000. Bibliothèque Vert et Plume

En bas de l’image, la peinture d’Esther se lit en 3 tableaux, de droite à gauche : 1. – des couches de peinture appliquées avec les doigts à la manière de sa mère qui utilisait pour ce faire de la bouse de vache. 2. – combinaison de cette technique avec des petits motifs géométriques sur fond blanc. 3. – son style personnel dont l’élément central est dérivé du dessin de la lame de rasoir Gillette traditionnelle. Les figures géométriques de LeWitt, au-desssus, accompagnent le travail d’Esther comme dans un duo de jazz.

SUITE.  Ainsi peut-on dire qu’en Afrique l’art, qui regroupe les diverses formes d’expression de la culture est d’essence populaire. L’art n’est pas détaché de la vie quotidienne, enfermé comme en Occident dans des galeries, des appartements bourgeois, des musées. Il est au contraire visible et audible par tous les habitants. S’agissant de musique, il rythme la vie des plus jeunes.

Cette culture s’exprime aussi à travers des textes parlés et transmis oralement. Certains ont été recueillis et mis par écrit grâce à des Européens passionnés.

Voici des extraits d’un texte poétique transmis dans la seconde moitié du 19è siècle par un représentant de la culture Xam [lire Flash infos en fin d’article], un groupe de population appartenant à ceux qu’on appelle en Afrique du sud les « Bushmen » :

EXTRAITS. « Le vent se lève quand nous mourons  / notre vent  /  le vent nous appartient  /  oui, nous nous changeons en nuages après notre mort   /  alors, le vent agit comme ceci : il soulève la poussière   /  il pousse la poussière dans le creux de nos pas   /  le vent efface l’empreinte de nos pas sur les plaines   /  si le vent ne souffle pas   /  tout le monde continue de voir la trace de nos pas   /  comme si nous étions encore en vie   /   c’est pour cette raison que le vent se lève après notre mort   /   pour que nous ne laissions aucune trace derrière nous  /   (…)   /   les nuages sont les cheveux des morts   /  nos cheveux donnent naissance à un nuage après notre mort   /   quand nous regardons les nuages nous savons qu’ils ont été produits par des cheveux d’êtres humains   /   nous voyons les nuages et comprenons comment ils se sont formés. »

Texte de Diä!Kwain « The wind, moon, clouds and death », années 1870  (textes poétiques Xam choisis par Antjie Krog et rassemblés sous le titre « The stars say ‘tsau’. »)
Traduction du texte anglais édité par Kwela Books, Cape Town (2004). Bibliothèque Vert et Plume

Flash infos peuples & artistes

« C’est l’Afrique », Lise (2011). Feutres sur papier canson (collection archives Vert et Plume)

« C’est l’Afrique »,
Lise (2011). Feutres sur papier canson (collection Vert et Plume)

Bushmen. Mot générique désignant différents groupes de chasseurs-bergers vivant en Afrique du sud. Ils avaient leur propre langage et ne se comprenaient pas nécessairement entre eux.

Diä!Kwain. Fils d’un chaman qui était aussi faiseur de pluie / « rain-maker ». Il avait assassiné le fermier sur les terres duquel il vivait avec sa famille après que celui-ci les eût menacés d’expulsion. En déc.1873, il s’était installé chez les Breeks [lire ‘Xam’ à la fin].

Sol LeWitt. 1928-2007. Artiste peintre et sculpteur américain, ancien élève de l’Université de Syracuse, d’abord graphiste dans un magazine, initié à la peinture au cours de voyages en Europe avant d’être recruté par le MoMA de New-York au début des années 60.

Lise. Est l’une de mes petites-filles, alors âgée de 6 ans.

Esther Mahlangu. Artiste Ndebele née en Afrique du sud en 1935, installée entre Joburg et Pretoria. Ses peintures sont destinées à décorer les maisons en même temps qu’elles lui servent à exprimer sa propre culture pour se démarquer de la culture « blanche ».

Illustrations de ses motifs : http://www.caacart.com/pigozzi-artist.php?i=Mahlangu-Esther&bio=fr&m=56

Le Miroir. Hebdomadaire illustré de photographies édité à Paris à partir de 1910.

Xam. .  Sous-groupe des Bushmen. En 1870, la culture Xam était sur le point de disparaître sans laisser de traces, tant il est vrai que les institutions ne s’intéressent qu’à la culture savante au détriment de la culture populaire. C’est un philosophe allemand Wilhelm Bleek et sa belle-sœur anglaise qui entreprirent de recueillir les textes connus des derniers locuteurs de la langue Xam. Aujourd’hui plus personne ne parle la langue.

2 commentaires

  1. Andries Loots

    Je cherche une image res salut de la peinture de la collaboration d’Esther Mahlangu et Sol LeWitt pour un livre célébrant l’anniversaire de 80 artistes , pouvez-vous s’il vous plaît aider moi
    Merci

  2. Plumebook Café

    Bonjour,
    Je n’ai pas d’autre image de leur collaboration que celle figurant dans cet article.

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