Quand le grand méchant ours a faim

Il mange les petites filles

Jeanne « La maison d’Ernest et Célestine ». Après la projection du film d’animation de Benjamin Renner, Stéphane Aubier et Vincent Patar (déc. 2012). Archives Vert et Plume (Tous droits réservés)

« Et ça, c’est quoi ? » – « Une maison ». – « Elle est bien réussie ».

JEANNE. En grandissant, elle ne cessait de nous surprendre. Elle avait entre 6 et 7 ans. Nous citait le nom de toutes les divinités de l’ancienne Egypte et détaillait leur rôle et leurs pouvoirs. Elle s’intéressait aux rois de France qu’elle appelait par leur nom sans se tromper dans l’ordre de leurs règnes respectifs. Savait aussi positionner dans le temps les grandes découvertes scientifiques en procédant par déduction logique. Est-il besoin de dire qu’elle savait lire et écrire. Comptait jusqu’à 100 en angalis aussi bien qu’en français. Quand on lui demandait où elle avait appris tout ça, elle répondait que c’était à l’école et avec ses parents. Elle « adorait » l’école. C’était le verbe qu’elle avait employé avec naturel, comme si cela allait de soi.

Nous étions si ébahis qu’elle n’hésitait pas à jouer avec nous à la maîtresse, nous attribuait le rôle des élèves et nous soumettait à des contrôles notés de 1 à 5.

Peut-être regrettait-elle de n’avoir ni frère, ni sœur. Elle adorait jouer avec ses cousins quand ils étaient réunis et organisait des jeux qu’elle voulait à tout prix gagner. Hormis de ne pas accepter de perdre, nous ne lui trouvions aucun défaut.

… et les jeunes garçons, tout crus

Pierre Joubert, dessin (1974). Sourcing image : couverture de « Fusées », éditions Alsatia (11er trim.1974 ). Bibliothèque Vert et Plume

Tout crus ? – « Oui, tout crus ! »


JEAN-LUC.  J’avais en tête l’image d’un petit garçon bien sage. En short et polo toujours bien repassés. Les cheveux soigneusement coiffés, La peau mate et douce. Dynamique et appliqué. Sportif. Seul garçon au milieu de quatre filles. Toujours sérieux. Un âge encore trop jeune pour se rebeller contre l’ordre familial des choses. Un modèle pas du tout agaçant, au contraire. Quelqu’un à qui j’avais plutôt envie de ressembler. Un ami, mais secret. Pudique. Oui, très pudique. Il aurait pu être parfait jusqu’au jour où j’allais pour la première fois au festival de jazz d’Antibes avec une petite bande de copains dont il faisait partie. Sur la route, nous fîmes halte chez un de ses camarades de classe dont les parents habitaient une villa  dans l’arrière-pays. Il se comporta durant tout le dîner comme un goujat et, sous prétexte que nous allions être en retard, nous enjoignit de partir précipitamment sans un mot de remerciement aux parents du garçon qui nous avaient reçus à l’improviste.

J’étais sidéré. Comprenais brutalement que la retenue dont il faisait preuve habituellement n’était destinée qu’à masquer sa véritable personnalité. Un garçon aux pulsions naturelles refoulées, qui n’était pas du tout prêt à s’accepter. « Une chance, me disais-je, qu’il se soit laissé aller, et m’ait permis de voir à quel point je m’étais trompé à son sujet ».

Notre amitié s’arrêta là. Je suivis de loin son entrée dans l’âge adulte, sa réussite scolaire toute relative, ses soi-disant pieds de nez à la bourgeoisie, son mariage, ses enfants, encore des filles et ses activités professionnelles. Jusqu’à ce jour où je l’ai revu par hasard dans le Midi. Il avait acheté une villa d’où l’on avait une belle vue sur la mer. Il était occupé dans le jardin, en short d’explorateur, la chemise bien repassée.

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