Promenades

 
 
O« Les rêveries d’un promeneur solitaire », livre rédigé par J.J. Rousseau  entre 1776 et 1778, un portfolio du magazine « art21 » de l’été 2006 conacré à Dominique Forest, et le souvenir de l’installation « Promenade » de Richard Serra pour Monumenta 2008, sont à l’origine de ce nouvel article.
Rousseau, Forest et Serra, qui n’auraient jamais pu se rencontrer dans la vraie vie, se sont trouvés réunis dans mon imagination au cours d’une de ces promenades que je fais en courant au bord du lac d’Annecy, foulant la terre meuble et le sable, effrayant les mouettes criardes et bousculant les pigeons au gros cul.
Le nu de Beckman s’est invité sur le tard, une manière d’annoncer qu’il ne sera pas seulement question de marche ici.

Longtemps il s’est enivré du parfum des corps

Max Beckmann « Nu couché », 1929. Sourcin image : documentation du  Centre Pompidou, 2002-2003 (archives The Plumebook Café)
Max Beckmann « Nu couché », 1929. Sourcin image : documentation du Centre Pompidou, 2002-2003 (archives The Plumebook Café)
 
« Mon imagination déjà moins vive ne s’enflamme plus comme autrefois à la contemplation de l’objet qui l’anime (…) il y a plus de réminiscences que de création dans ce qu’elle produit désormais. »
Jean-Jacques Rousseau, « Les rêveries d’un promeneur solitaire », 2e Promenade 
 
Jean-Jacques Rousseau a 64 ans quand il fait le constat qui précède.
Il vit à l’écart du monde, loin de Paris où son ami Diderot aurait aimé le retenir pour travailler avec lui à la rédaction de nouveaux articles de l’Encyclopédie.
Il s’adonne à une introspection permanente, qui est le propre d’un homme épris de vérité sur tous les sujets y compris lui-même..
Un examen de conscience à la lecture duquel nous réussissons, deux siècles et demi plus tard, à mieux nous connaître à notre tour.
 
« Il faut que je relise Jean-Jacques… » Pensa-t-il en marchant.
Il est dérangé par un signal sonore qui lui signale l’arrivée d’un nouveau message.
Consulte aussitôt son écran de poche :

J.H. 37 ans cherche une jeune fille

ou une femme pour avoir

une copine et faire l’amour

[Texte de Dominique Forest suivi d’un n° de tél.]

Il était l’ami de la nature et de la solitude

« L’herbier de J.-J. Rousseau destiné à Madeleine Delessert » composé vers 1773-1774. . 167 feuillets doubles pliés au format 230 x 164 mm, comportant au total 175 plantes fixées par des brides de papier doré. Sourcing image : catalogue de vente aux enchères Tajan « Herbier de J.J. Rousseau et correspondance à Mme Delessert (Paris, oct.2001). Bibliothèque The Plumebook Café

« L’herbier de J.-J. Rousseau destiné à Madeleine Delessert » composé vers 1773-1774. . 167 feuillets doubles pliés au format 230 x 164 mm, comportant au total 175 plantes fixées par des brides de papier doré. Sourcing image : catalogue de vente aux enchères Tajan « Herbier de J.J. Rousseau et correspondance à Mme Delessert (Paris, oct.2001). Bibliothèque The Plumebook Café

« Les fragments des plantes que j’ai recueillies pour me rappeler tout ce magnifique spectacle [de la nature]. Cet herbier est pour moi un journal d’herborisation. »
Jean-Jacques Rousseau, « Les rêveries d’un promeneur solitaire », 7e Promenade 
 
Promenade signifie aussi bien le fait de marcher que le trajet suivi en marchant. C’est aussi l’endroit aménagé pour les habitants d’une ville. Avec des bancs à l’ombre des arbres.
Il y a des promenades littéraires.
Suivre Jean-Jacques Rousseau s’échappant de Génève vers le village voisin de Confignon. Il n’a que 16 ans, adolescent travaillé par le sexe.
Il vadrouille plusieurs jours dans la campagne savoyarde avant d’atteindre Annecy où il trouve à se loger chez madame de Warens. 
Il faut ensuite lui emboîter le pas jusqu’à Thônes en passant par Dingy où il rencontre deux jeunes filles avec lesquelles il va déjeuner puis cueillir des cerises au château Galley sur le chemin du Glapigny, près de Thônes.
La promenade s’achève aux Charmettes, une maison de campagne avec ses dépendances dissimulée dans un vallon verdoyant au-dessus de Chambéry. Jean-Jacques y découvre les livres grâce à la bienveillance d’un voisin cultivé qui ouvre sa bibliothèque… 

Recherchait le contact physique avec les éléments

Fabrication des éléments métalliques à l’usine Arcelor-Mittal de Rive-de-Gier pour l’exposition Monumenta-Richard Serra de 2008. Sourcing image : dépliant de l’exposition (archives The Plumebook Café)

Fabrication des éléments métalliques à l’usine Arcelor-Mittal de Rive-de-Gier pour « Promenade », exposition Monumenta-Richard Serra de 2008. Sourcing image : dépliant de l’exposition (archives The Plumebook Café)

« Les arbres, les arbrisseaux, les plantes sont la parure et le vêtement de la terre. Rien n’est plus triste que l’aspect d’une campagne nue et pelée. »
Jean-Jacques Rousseau, « Les rêveries d’un promeneur solitaire », 7e Promenade 
 
Il s’était arrêté dans une librairie fréquentée par les lycéens
avait acheté le 1er tome des « Confessions »
pour voir…
de nouveau le signal sonore.
Il souleva le couvercle de son  écran, pencha la tête, faillit rentrer dans une vieille dame qui recomptait la monnaie que la libraire avait déposé dans la paume en creux de sa main ridée.

J.H. 27 ans peau blanche

cherche ami africain peau noire masque noir 

familier de Savorgnan de Brazza, de

Tintin,Teddy, et des Pères Blancs

 

 

Il captait l’énergie de l’air, de l’eau, du soleil

Herbier de J.-J. Rousseau « Brin de Muguet », 1773-1774. Sourcing image : catalogue de vente aux enchères Tajan « Herbier de J.J. Rousseau et correspondance à Mme Delessert (Paris, oct.2001). Bibliothèque The Plumebook Café

Herbier de J.-J. Rousseau « Brin de Muguet », 1773-1774. Sourcing image : catalogue de vente aux enchères Tajan « Herbier de J.J. Rousseau et correspondance à Mme Delessert (Paris, oct.2001). Bibliothèque The Plumebook Café

 
« Dès ma jeunesse j’avais fixé cette époque de quarante ans comme le terme de mes efforts pour parvenir et de mes prétentions en tous genres (…) de passer le reste de mes jours à vivre au jour la journée sans plus m’occuper de l’avenir. »
Jean-Jacques Rousseau, « Les rêveries d’un promeneur solitaire », 3e Promenade 
 
S’arrêter, sortir de l’aliénation du travail pour faire le tour du monde en voilier, aller vivre dans un village de montagne au Népal, secourir les victimes des tremblements de terre, parrainer des élèves, se lancer dans la vie politique, associative ou monastique, apprendre l’écriture chinoise, traverser la Russie à bicyclette jusqu’à Vladivostok, l’océan à la nage jusqu’à New-York…
le genre de propositions que formulent les invités à la fin d’un bon repas. 
Richard Serra est habité par un autre rêve : effleurer la verrière du Grand-Palais.
Il veut ériger des colonnes d’acier hautes de dix-sept mètres.
Il a fait fabriquer ses plaques de métal en usine selon des plans très précis. Il ne restera plus qu’à les assembler et dissimuler le socle de sorte qu’elles sembleront en être surgies de manière naturelle.
Colonnes dont le dessin est si subtil que selon l’angle sous lequel on les contemple, elle paraissent se pencher vers nous ou s’éloigner.
Des ados se couchent sur le dos à leur pied, échangent entre eux leurs impressions, prennent mille photographies avec leur téléphone.
Un visiteur voit dans cet ensemble des orgues célestes, 
Se sent pousser des ailes dans le dos.

Se nourrissait d’émotions et de réminiscences

Richard Serra « Promenade », 2008 (exposition Monumenta dans la nef du Grand-Palais à Paris). Cinq éléments [colonnes] de 17 m de haut x 4m x 13 cm. Sourcing image : carte de l’exposition (archives The Plumebook Café)

Richard Serra « Promenade », 2008 (exposition Monumenta dans la nef du Grand-Palais à Paris). Cinq éléments [colonnes] de 17 m de haut x 4m x 13 cm. Sourcing image : carte de l’exposition (archives The Plumebook Café)

« Oh ! si j’avais quelques moments de pures caresses… je ne serais pas obligé de chercher parmi les animaux le regard de la bienveillance. »
Jean-Jacques Rousseau, « Les rêveries d’un promeneur solitaire », 9e Promenade 
 
Dans la même librairie il avait feuilleté rapidement tous les écrits de Rousseau disponibles en livres de poche.
Les élèves lisaient-ils encore « Les Confessions »… 
il fut amusé par l’aveu de l’auteur à propos du plaisir qu’il avait retiré d’une fessée administrée par la main d’une femme qui en avait été embrassée…
Les confidences impudiques de l’auteur ne manquent pas dès lors que Rousseau parle de Jean-Jacques.

Femme 40 ans cadre supérieur

recherche J.H. adepte de

la fessée et du martinet

Tél…

 

Il aimait le monde comme il était

Herbier de J.-J. Rousseau « Luzerne arabique », 1773-1774. Sourcing image : catalogue de vente aux enchères Tajan « Herbier de J.J. Rousseau et correspondance à Mme Delessert (Paris, oct.2001). Bibliothèque The Plumebook Café

Herbier de J.-J. Rousseau « Luzerne arabique », 1773-1774. Sourcing image : catalogue de vente aux enchères Tajan « Herbier de J.J. Rousseau et correspondance à Mme Delessert (Paris, oct.2001). Bibliothèque The Plumebook Café

« Tout est dans un flux continuel sur la terre : rien n’y garde une forme constante et arrêtée… »
Jean-Jacques Rousseau, « Les rêveries d’un promeneur solitaire », 5e Promenade 
 
Cette simple remarque de Rousseau [citation au-dessus] doit être méditée chaque jour.
Se méfier comme de la peste de ceux qui veulent changer le monde.
Il n’a pas besoin d’eux pour ce faire.
Demandons-nous par conséquent quelles intentions malveillantes ils dissimulent derrière leurs prétentions.
Les révolutionnaires sont de dangereux fanatiques. Idéologues politiques ou religieux.
Ils cherchent à pétrifier le monde autour d’une pensée réactionnaire.
Chacun d’entre nous sait que l’immobilisme équivaut à un recul.
Écrivains et artistes doivent demeurer nos compagnons de promenade favoris.

0 commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

*
*