Premières images, Togo 2/2

L’histoire coloniale était partout lisible

Au Sarakawa, le petit déjeuner était servi sous une paillote au bord d’une piscine de rêve. Le ciel était immensément bleu. La grande plage de sable qui séparait l’hôtel de la mer était déserte. Envie de courir et plonger dans l’écume des vagues.
En examinant le plan de la ville de Lomé, j’avais l’impression qu’elle était coupée d’une partie de ses faubourgs par une frontière arbitraire, un peu comme l’avait été la ville de Berlin. À l’est le Togo, à l’ouest le Ghana, ancienne colonie britannique. De part et d’autre les habitants appartenaient à la même ethnie et parlaient entre eux l’ekbé. Dans leurs rapports avec les étrangers ils utilisaient la langue de l’ancien colonisateur, français au Togo, anglais au Ghana. Plus personne ne parlait allemand. De sorte que la majorité des habitants de la capitale étaient bilingues. Les étrangers à l’inverse ne faisaient pas l’effort d’apprendre la langue du pays et cela me choquait. Je savais qu’ils n’étaient plus là pour prendre racine comme au temps colonial, qu’ils s’en iraient sans se retourner au terme de leur contrat de travail, mais tout de même… s’intéresser à la langue de l’autre me paraissait souhaitable. L’usage officiel du français d’un côté et de l’anglais de l’autre, stupide en soi, était entretenu par la diffusion des livres scolaires et des programmes de télévision conçus et fabriqués en Europe dans l’ignorance du bilinguisme de la population.

 

Roy Bret Koch « Jeunes filles aux calebasses devant une case de passage », 1949. Sourcing image : dessin publié dans la revue Plaisir de France » pour illustrer un article de Christine Garnier titré « Au Togo », novembre 1949 (bibliothèque The Plumebook Café)

Roy Bret Koch « Jeunes filles aux calebasses devant une case de passage », 1949. Sourcing image : dessin publié dans la revue Plaisir de France » pour illustrer un article de Christine Garnier titré « Au Togo », novembre 1949 (bibliothèque The Plumebook Café)

Une forme d’hébergement traditionnel autrefois destiné au voyageur de passage, dans le nord Togo.

 


Le chauffeur du taxi qui m’emmena sur les marchés était originaire du Ghana. Il parlait anglais avec un accent épouvantable. Je communiquais avec lui en faisant des gestes et des signes de la tête.
Sur le boulevard du bord de mer, un soldat couché sur le guidon de sa mobylette fendait la bise. Je craignis de le vexer si le taxi venait à le dépassait. Je demandai au chauffeur de ralentir. De son côté le soldat ne voulait pas avoir l’air bête en regardant la voiture qui se maintenait à sa hauteur. Chacun fixait la route devant soi en faisant semblant de ne rien voir. Le chauffeur s’amusait de la situation. J’avais du mal à conserver son sérieux. Je pris le parti de tourner tourna la tête du côté de la mer qui était très belle. Des gosses jouaient pieds nus au foot sur le sable de la plage. Assis sous un auvent de tôles que soutenaient des morceaux de bois noueux, des hommes palabraient.
Au fur et à mesure que nous nous rapprochions du centre-ville, les maisons étaient plus nombreuses. Une femme échouée sur le seuil de sa porte s‘était assoupie. Le soldat bifurqua dans une petite rue.

À proximité du grand marché

La chaussée était encombrée par une multitude d’étalages entre lesquels coulait la foule. Le chauffeur avait pris un air très sérieux derrière son volant et klaxonnait sans arrêt pour que les gens s’écartent. Personne ne maugréait contre cette voiture qui obligeait parfois les commerçantes à déplacer une pile de cartons pour la laisser passer. Chacun était libre d’aller selon ses moyens, à pied en mobylette en charrette ou en voiture. L’essentiel était de réussir à avancer dans la cohue.
Je me demandai pourtant si le fait de fendre la foule au volant d’une voiture n’était pas un signe de puissance et de supériorité qui inspirait le respect.
Je croisai le regard d’une jeune fille de la campagne qui allait à pied, la poitrine nue. Elle avait des seins très beaux. Ses tétons me firent songer à des boutons de rose. Je gardai longtemps leur image en mémoire.

J’avais rendez-vous avec un commerçant libanais. Sa boutique ouvrait sur la rue du Commerce. Il était assis près de l’entrée, à l’intérieur d’un box d’où il contrôlait l’activité de ses employés, saluait les gens qui passaient et ceux qui entraient, répondait au téléphone, faisant tout cela en défroissant les billets chiffonnés de francs CFA, couleur de terre et malodorants à force d’avoir été tripotés, crachant sur ses doigts pour les humecter au moment de vérifier le nombre de billets dans chaque liasse qu’il avait réussi à constituer avant de la cercler d’un élastique puis la glisser dans un vieux sac plastique qui servirait à transporter à la banque la recette de la matinée.
Sur le mur derrière lui était accroché un écriteau à l’intention des clients qui viendraient lui demander du crédit : « Toi vouloir crédit / Moi pas donner / Toi fâché / Moi donner crédit / Toi pas payer / Moi fâché / Moi préfère toi fâché. »

 

Roy Bret Koch « La ville sainte de Glidji dans le sud », 1949. Sourcing image : dessin publié dans la revue Plaisir de France » pour illustrer un article de Christine Garnier titré « Au Togo », novembre 1949 (bibliothèque The Plumebook Café)

Roy Bret Koch « La ville sainte de Glidji dans le sud », 1949. Sourcing image : dessin publié dans la revue Plaisir de France » pour illustrer un article de Christine Garnier titré « Au Togo », novembre 1949 (bibliothèque The Plumebook Café)

La ville de Glidji [aujourd’hui dans l’agglomération d’Aného]] comptait 2000 habitants en 1949, parmi lesquels 1000 initiés.
Le commerçant s’excusa, me demanda ce que je voulais boire en attendant qu’il ait terminé. Il n’y avait plus d’électricité dans le magasin. La chaleur était étouffante. Assis sur un carton, je sentis mes pieds qui gonflaient. Je me penchai et délassai mes chaussures. Pour passer le temps, je sortis de ma sacoche un petit livre de Koltés que j’avais acheté avant de quitter la France.
Maintenant le Libanais transpirait à grosses gouttes qu’il essuyait sur son visage avec des mouchoirs en papier. Ses comptes prenaient d’autant plus de temps qu’il était sans arrêt dérangé par des clients. L’un d’eux devait 540.000 FCFA et discutait pour obtenir de ne payer que 535.000.
De temps en temps, je levais la tête de mon livre et prenais des notes sur les dernières pages que l’éditeur avait eu la bonne idée de laisser en blanc.
– Pourquoi tu écris ? S’inquiéta le commerçant.
Au lieu de lui répondre, faisant mine de n’avoir pas entendu sa question, j’écrivis : « Ici décidément on parle, on n’écrit pas. »

Après une heure passée dans cette boutique à deviser et échanger l’air de rien des informations sur le marché, j’annonçai que je reviendrais en fin d’après-midi et pris congé. J’avais hâte de rentrer à l’hôtel pour me rafraîchir et déjeuner. Ces Libanais étaient des interlocuteurs rusés. Il fallait réfléchir avant de conclure.

La résurgence des souvenirs

Je regagnai la voiture où le chauffeur m’attendait. Je lui proposai de boire un Coca au bar que j’apercevais de l’autre côté de la rue dans un passage qui s’enfonçait sous un immeuble. Difficile de dire si ce passage était en construction ou en ruines. Nous nous assîment à l’une des tables qui étaient disposées autour de deux énormes haut-parleurs qui diffusaient une musique à faire danser les infirmes. En attendant les boissons, je marchai jusqu’à l’extrémité du passage et parvins dans une cour invisible depuis la rue.
Des gens vivaient là dans des baraques en bois. Une femme étendait son linge à même le sol pour le faire sécher au soleil. Je me souvins alors de mes jeux d’enfant lorsque je construisais des cabanes sur les terrains en friche du Domaine des Cigales et des Fourmis où ma famille passait l’été au bord de la mer Méditerranée.
Avec les garçons et les filles de la bande que nous reformions chaque annéé, nous jouions aux adultes, organisions des jeux payants et invitaiions les parents à venir dépenser leur argent à l’heure de l’apéritif. Tout était comme ici de bric et de broc, morceaux de bois mal dégrossis, branches d’arbres retenues par des ficelles, objets hétéroclites sauvés de la poubelle ou échoués sur le sable de la plage.

 

Extrait d’un récit de voyages en Afrique de l’ouest, écrit entre la fin des années 80 et le début des années 90 sous le titre de PREMIÈRES IMAGES

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